La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 14

 

À l’intérieur de la pochette se trouvaient plu-sieurs chemises contenant les différents sous-dossiers : chronologie de l’affaire où les enquêteurs notaient point par point tous les actes de procédure, rapports détaillés pour ceux que quelques lignes ne suffisaient pas à décrire, procès-verbaux des dépositions de témoins – l’épaisseur de cette chemise était d’ailleurs ridicule –, photos des victimes, description de la scène de crime, rapports médico-légaux…

Johann ouvrit la première pochette, qui contenait la chronologie. En tournant la première page, il eut l’impression qu’un trou s’ouvrait sous ses pieds pour le projeter dix ans en arrière, sur les traces des deux OPJ chargés de l’enquête en 2008. Il apprit rapidement qu’ils s’appelaient Roland Dieblinger et Marc Serneau. Une rapide recherche dans le fichier interne de la gendarmerie l’informa qu’ils avaient tous deux pris leur retraite en 2010. La fiche de Serneau précisait qu’il était décédé en 2014. Celle de Dieblinger n’indiquant rien de tel, Johann prit note de son dernier numéro de téléphone connu. Appeler l’ancien flic serait en tête de ses priorités dès qu’il se serait approprié le dossier.

Il entama la lecture de la chronologie et comprit vite que Dieblinger était le lettré du binôme, celui qui rédigeait tous les rapports, comme Ish le faisait habituellement pour leur équipe. Il écrivait avec un certain talent et sa prose était loin du jargon administratif habituel qui rendait la plupart des rapports plats et ennuyeux à lire. Le lieutenant avait le chic pour faire ressortir ces détails qui permettaient au lecteur de se plonger dans l’affaire, de sentir à travers les pages l’atmosphère des lieux décrits et les émotions des différents protagonistes. Ses mots mettaient également en lumière – plus encore que tout le reste – la frustration des deux gendarmes à mesure que l’enquête s’égarait dans des voies sans issue.

Emporté par l’écriture fluide de Dieblinger, Johann dévora le début du rapport d’enquête comme s’il sortait d’une grève de la faim. À chaque fois qu’il croisait le nom de l’un de ses amis, il sentait son estomac se contracter. Et quand il tombait sur celui de Tania, il avait l’impression que son cœur manquait un battement. Il parvint tant bien que mal à rester concentré, à continuer de tourner les pages, en repoussant à la périphérie de sa conscience les émotions qu’il sentait bouillonner en lui à mesure qu’il avançait.

Les premières pages du rapport étaient consacrées au début de l’affaire. Il apprit ainsi que la mère de Tania avait été la première à alerter la gendarmerie, dès dix heures le matin du 3 juillet 2008. On lui avait expliqué que, sauf s’il s’agissait d’enfants en bas âge, le délai pour qu’une disparition soit considérée comme inquiétante était de quarante-huit heures. Quand elle avait indiqué que sa fille était partie fêter le bac en compagnie de quatre amis, tous injoignables, le gendarme de permanence lui avait répondu qu’ils étaient probablement en train de se remettre d’une soirée trop arrosée et lui avait demandé, si elle restait sans nouvelles, de rappeler en début d’après-midi.

À treize heures, Claire Meistricht avait estimé qu’elle obtiendrait plus de considération en se rendant directement sur place et avait débarqué à la gendarmerie en compagnie des autres parents. Elle avait déclaré au planton – celui-là même qu’elle avait eu au téléphone – qu’elle avait une idée de l’endroit où leurs enfants avaient passé la nuit et exigé qu’une patrouille soit envoyée sur les lieux.

Johann imaginait parfaitement la mère de Tania traversant le hall d’accueil à grands pas, les huit autres parents dans son sillage, et réclamant de sa voix autoritaire qu’on prenne immédiatement sa demande au sérieux. Il se souvenait comme elle l’impressionnait quand, adolescent, il venait rendre visite à sa fille. Elle avait l’assurance de la femme qui avait élevé seule son enfant et un regard pénétrant qui vous passait aux rayons X et vous donnait envie de confesser immédiatement toutes vos fautes.

Le pauvre bleu de permanence ne devait pas en mener large…

Il n’avait d’ailleurs pas demandé son reste et avait filé chercher l’OPJ de permanence, qui se trouvait être Serneau. Le lieutenant avait pris l’affaire au sérieux dès que l’endroit où les cinq jeunes avaient passé la soirée avait été évoqué. Dieblinger précisait dans son rapport qu’à cette époque, les brigades de gendarmerie des alentours de Metz et de Thionville étaient régulièrement appelées par des promeneurs témoins d’activités suspectes dans les ouvrages abandonnés de la région. Il était de notoriété publique que des ferrailleurs venus d’Europe de l’Est faisaient régulièrement des descentes dans les galeries, attirés par les quantités de cuivre et de laiton qui s’y trouvaient.

Cela rendait l’hypothèse d’une mauvaise rencontre plausible. Serneau s’était donc immédiatement mis en route pour Molvange et avait prié la brigade d’Hettange-Grande d’envoyer une patrouille l’attendre sur place. Il avait ensuite appelé Dieblinger, qui était en repos, pour lui demander de le rejoindre.

Arrivés sur les lieux, les gendarmes avaient trouvé la porte de l’entrée des munitions ouverte et l’avaient franchie sans tarder. À une cinquantaine de mètres à peine du plan incliné, ils étaient tombés sur le premier corps. Sur la base des descriptions et des photos données par les parents, Serneau l’avait identifié comme étant Gaël Jung. Le rapport donnait peu de détails ; une note entre parenthèses renvoyait au dossier particulier de la victime. Il était simplement indiqué que le jeune homme se trouvait étendu sur le ventre au milieu de la galerie. L’une de ses jambes, enfoncée dans un regard de canalisation, formait un angle impossible avec le reste du corps et il présentait une blessure à la tempe que le lieutenant avait immédiatement associée à un coup porté par un objet contondant. Le décès constaté, Serneau avait envoyé l’un des gendarmes appeler des renforts à la surface avant de poursuivre l’exploration de l’ouvrage avec les autres. À dix ans d’écart, Johann avait réagi exactement de la même manière la veille. Il imaginait parfaitement la stupeur de Serneau quand il était tombé sur le corps.

Hier au moins, on savait ce qu’on risquait de trouver… Lui a débarqué là-bas sans en avoir aucune idée.

Plus loin, dans l’une des nombreuses pièces qui jouxtaient la galerie, les gendarmes avaient trouvé ce que Dieblinger qualifiait de « bivouac » : sacs de couchage et sacs à dos, bouteilles d’alcool, restes alimentaires… Un rapide comptage des affaires qui traînaient en vrac avait permis à Serneau de confirmer que cinq personnes s’étaient bien trouvées là peu de temps auparavant. Tout avait été abandonné comme si les occupants avaient quitté précipitamment les lieux. Le méticuleux rédacteur indiquait que la liste complète des affaires personnelles et les photos de la pièce en question se trouvaient à la fin du rapport, sous l’intitulé « Annexe 1 ».

Johann tourna les pages jusqu’à tomber dessus et sentit son cœur se serrer. Malgré les années, il reconnut sans peine certains effets personnels de ses amis. À droite de la pièce, contre le mur opposé à la porte, le sac de couchage deux places de Louis, où il finissait inévitablement chacune de leurs soirées avec Angélique. À côté, celui de Tania, un vieux modèle Quechua gris, usé par des années de vacances en camping avec sa mère. Près de la porte, l’éternel lit pliable de Tristan, qui ne cessait de répéter que dormir par terre était mauvais pour son dos ; Gaël lui rétorquait invariablement que s’il perdait vingt kilos, son dos ne manquerait pas de le remercier.

Et entre Gaël et Tania, c’était ma place. Sauf cette nuit-là…

D’autres clichés zoomaient sur des détails de la scène. Une bouteille de vodka renversée, une moitié de joint qui avait fini de se consumer sur le sol. Et dans un coin, une Jordan bleue orpheline qui ne pouvait appartenir qu’à Tristan. Le tableau d’ensemble donnait une impression de fuite ou de départ précipité.

Quelque chose leur a brutalement fait quitter la pièce. Ou quelqu’un…

Serneau ne s’était pas attardé dans le « bivouac », considérant avec raison qu’il était plus urgent de rechercher les autres adolescents, dans l’hypothèse où certains seraient encore en vie. Ses espoirs avaient vite été douchés quand il avait découvert trois autres corps à une vingtaine de mètres de là, dans une autre salle desservie par une galerie parallèle à la précédente. Il n’avait pu que constater le décès de Tristan Steinberg, Louis Rodrigues et Angélique Grün. Tous trois portaient, d’après le rapport, des marques de coups violents à la tête.

La gorge sèche, Johann se força à déglutir et prit une longue inspiration. La lecture était éprouvante, mais pas autant qu’il l’avait craint. Le rapport ne faisait absolument pas état du carnage fantasmé par certains médias. Ses amis étaient certes morts de manière violente, mais ils n’avaient subi aucune torture, aucuns sévices. Peut-être n’avaient-ils même pas eu le temps de comprendre ce qui leur arrivait. En tout cas, ils n’avaient sans doute pas eu le temps de souffrir.

Tandis qu’il se faisait cette réflexion, Johann sentit une main glacée lui enserrer les tripes. Une pensée le frappa brusquement, chassant l’image des corps de ses amis étendus sur le sol gris et froid qui s’était imprimée sur sa rétine sans même les avoir vus en photo.

Tania… Où es-tu passée ? Pourquoi n’es-tu pas avec les autres ?

Il sentit un mauvais pressentiment s’épanouir en lui et une bouffée de chaleur lui enflamma les joues. Jusque-là, le déroulé des événements était facile à imaginer. Ses amis avaient été attaqués par surprise, trois d’entre eux frappés sur place pendant que Gaël réussissait à s’enfuir vers la sortie. Dans la précipitation, il n’avait pas vu qu’un regard d’égout était ouvert et il avait trébuché, se fracassant probablement le genou au passage. Immobilisé, il n’avait rien pu faire quand les assassins avaient fondu sur lui. Mais où était Tania ? Avait-elle tenté de s’échapper dans une autre direction, s’enfonçant à son insu encore plus profondément sous terre, dans une voie sans issue ? Ou bien y avait-il autre chose ?

Quelque chose qui ressemblerait à ce que j’ai vu hier, par exemple…

Il allait poursuivre sa lecture, terrifié par ce qui l’attendait au détour des pages jaunies, quand son téléphone vibra. En y jetant un œil, il remarqua que des larmes brouillaient son regard. Le nom de Sarah s’affichait à l’écran.

Johann se força à prendre trois longues inspirations pour chasser l’angoisse qui lui nouait l’estomac. Puis il décrocha, la main tremblante.

-Oui ? lança-t-il, d’une voix moins assurée qu’il l’aurait voulue.

Sa gorge était toujours serrée. Il avala le peu de salive qu’il avait en bouche et expira lentement. Au son grésillant du téléphone, il devina que ses deux collègues étaient en voiture.

-Ça va, patron ? lui demanda Sarah en retour. Tu as une drôle de voix.

-Ouais, tout va bien. J’étais en train d’avaler un café un poil trop chaud. Du nouveau ?

-La porte que notre victime a entendue s’ouvrir, on a trouvé où elle mène. Je te parie ma paye que tu es incapable de deviner ce qui se cache derrière.

-Un couloir ? répondit Johann qui n’était pas d’hu-meur à jouer aux devinettes.

-Une boîte à culs ! hurla Ish pour être sûr que Johann l’entende à travers le haut-parleur. Un putain de club échangiste, boss. Il y a un tout petit panneau à côté de la porte, genre on-se-la-joue-discret. Ça s’appelle le Casa Nova, en deux mots. Je parie qu’en un mot, la marque était déjà déposée par un autre baisodrome.

-Évidemment, c’était fermé à cette heure, ajouta Sarah. Mais on a relevé toutes les infos, numéro de téléphone, site Internet… En bon professionnel, tu te doutes bien qu’Ish est déjà en train d’y jeter un œil. C’est ouvert tous les jours à partir de seize heures. Y’a plus qu’à aller y faire un tour.

-C’est une mission pour toi, Johann. Si ma femme apprend que j’ai mis les pieds dans un endroit comme ça, elle me cuisine au massala. Et Sarah risquerait de faire tache dans le décor. Ça ne m’a pas l’air spécialisé dans les tondeuses à gazon, comme boîte.

Un coup sourd et un aïe sonore ponctuèrent la plaisanterie. Ish charriait régulièrement Sarah sur ses prétendues préférences sexuelles, semblant considérer qu’une femme aux cheveux courts était forcément lesbienne. En général, Johann s’amusait de leurs chamailleries, mais elles lui parurent cette fois d’une absolue futilité en comparaison de ce qu’il était en train de lire.

-Eh, patron, tu pourrais inviter la juge à t’accompagner ? reprit Ish, toujours hilare. Ça la décoincerait peut-être…

-Vous avez pu interroger des voisins ? demanda Johann pour couper court.

-On dépose la voiture au parking de la préfecture et on retourne sonner aux portes, répondit Sarah d’une voix forte pour couvrir le rire d’Ish qui se gondolait en arrière-plan. D’ailleurs, on s’apprête à descendre, ça va couper. On te fait un topo complet à la réunion de cet après-midi.

En raccrochant, Johann jeta un œil à l’horloge sur son téléphone. Douze heures quarante-cinq. Il aurait pu continuer sa lecture, mais jugea plus raisonnable de refermer le dossier. La prochaine étape serait forcément la découverte du corps de Tania. Voir la mort de ses amis décrite par des mots comme cadavre, constatation du décès ou coup porté par un objet contondant l’avait déjà suffisamment remué. Il était convaincu que la suite le mettrait dans un état de chagrin et de colère trop difficile à dissimuler au milieu d’une salle de réunion pleine de flics.

Surtout s’il s’avère qu’elle a subi le même sort que la joggeuse. Éventrée, profanée et abandonnée à même le sol…

Johann rangea précautionneusement le dossier dans son carton – et en profita pour y reléguer momentanément ses pensées macabres – en se promettant de s’y replonger le soir-même. Si sa virée annoncée au club échangiste d’où semblait être sorti le pointeur des parkings lui en laissait le loisir…

Une balade surréaliste à Molvange, et maintenant ça…

En l’espace de vingt-quatre heures, sa vie plutôt routinière de flic de province avait pris un tour bien surpre-nant.

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