La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)
Chapitre 15
Il était presque dix-neuf heures quand Johann put enfin sauter dans sa Mégane RS et rentrer chez lui. La réunion avait commencé en retard puis s’était éternisée, Fischer ayant été interrompu une demi-douzaine de fois par des appels urgents. Le colonel avait ensuite retenu Johann une demi-heure supplémentaire pour parler de la déposition de la lycéenne polonaise. En apprenant que la description qu’elle avait faite de son agresseur collait avec celles des précédentes victimes, il avait insisté pour que l’affaire soit traitée avec tout le soin nécessaire et ne pâtisse pas de l’enquête sur le meurtre de la veille.
-Sarski, avait-il demandé, vous êtes sûr de pouvoir jongler avec les deux enquêtes ? Si vous craignez d’être débordé, je peux mettre quelqu’un d’autre sur les viols.
À la grande satisfaction de Johann, le colonel n’avait même pas évoqué la possibilité de laisser Franchet mener seul les investigations sur Molvange. Une belle marque de confiance en ses talents de flic autant qu’un manque de foi évident en ceux de son collègue. Johann avait décliné en assurant qu’il était parfaitement capable de mener les deux affaires de front. Fischer avait acquiescé, puis insisté encore pour qu’il ne perde pas de temps et ne laisse pas la piste se refroidir. Johann s’était donc engagé à aller le soir même à la pêche aux infos au Casa Nova. De leur côté, Sarah et Ish devaient repasser dans le quartier pour interroger les riverains. Leur tournée de midi, à une heure où à peu près tout le monde travaille, n’avait rien donné.
Johann comptait ne faire qu’un passage éclair à son appartement. Enfiler une chemise et un blazer puis aller prendre la température du club échangiste. Il ne savait pas vraiment quoi espérer de cette visite. Tomber sur un individu correspondant à la description du violeur ? Ce serait trop beau. L’homme, s’il possédait le minimum de jugeote que suggérait son mode opératoire habituel, éviterait probablement de revenir aussi rapidement à quelques dizaines de mètres du lieu de sa dernière agression. À défaut d’une avancée notable, il prévoyait au moins de tâter le terrain, de s’imprégner de l’ambiance. S’il était chanceux, il pourrait même poser quelques questions qui le mettraient sur une piste.
Et tirer un coup, aussi, tant que tu y es ?
Arrêté à un feu rouge de l’avenue de Strasbourg, il rit tout seul à sa plaisanterie. Sa vie sexuelle et sentimentale était au point mort depuis qu’il était revenu dans sa région natale, dix-huit mois plus tôt. L’affaire qui lui avait valu sa promotion au grade de lieutenant et le choix de sa nouvelle affectation avait aussi sonné le glas de sa dernière relation, qui n’allait de toute façon nulle part. Ce constat ne le dérangeait aucunement. Outre le fait qu’il était incapable d’imaginer une histoire sérieuse avec quelqu’un qui ne soit pas Tania, il avait choisi de se consacrer pleinement à son travail, avec la certitude qu’obtenir des résultats rapides dans les enquêtes qu’on lui confiait était le meilleur moyen de récupérer un jour la seule affaire qui l’intéressait réellement.
En l’occurrence, ça a fini par payer… Dommage que ce con de Franchet se soit greffé à l’équation.
Son collègue, qui était à peine supportable dans ses meilleurs jours, avait été particulièrement horripilant pendant la réunion organisée par Fischer, justifiant tout le mal que Johann pensait de lui. Franchet était chargé à haute dose de ce mélange d’arrogance et de lèche-bottisme caractéristique d’une certaine race de flics qui n’avait cessé d’agacer Johann depuis son entrée dans la gendarmerie. Le genre à se présenter sous son meilleur jour devant ses supérieurs et à prendre ses collègues de haut, tout en s’arrangeant pour ne jamais se mouiller. Son compte-rendu de l’autopsie de la victime de Molvange était un modèle du genre et avait d’autant plus irrité Johann qu’il concernait une affaire particulièrement sensible pour lui.
Johann avait ouvert la réunion en résumant l’affaire aux personnes présentes – Fischer, Franchet, Ish et Sarah, auxquels s’étaient joints Jean-Marc Decker, le chef des techniciens de l’IJ, et trois OPJ qui n’intervenaient normalement pas dans les affaires d’atteinte aux personnes, mais que le colonel voulait mettre au parfum au cas où on aurait besoin de renforts. Les deux équipiers habituels de Franchet étant absents – l’un en arrêt de longue durée pour une fracture du bassin, l’autre en voyage de noces à l’autre bout du monde – les effectifs étaient plutôt maigres pour s’attaquer à une enquête de cette importance.
L’exposé liminaire terminé, Franchet s’était lancé dans un monologue de vingt minutes qui aurait pu n’en durer que cinq sans toutes les précautions oratoires prises en chemin. À chaque fois qu’il énonçait une certitude, comme le fait que la jeune femme avait été éventrée ante mortem, il s’arrangeait pour glisser un « je » dans la phrase, comme s’il avait lui-même pratiqué l’autopsie pour arriver à cette conclusion.
Quand il s’agissait en revanche d’un fait moins solidement établi, comme l’heure exacte du décès – qui restait légèrement imprécise en raison des conditions atmosphériques particulières qui régnaient dans l’ouvrage –, il en laissait toute la paternité au médecin-légiste. Il n’avait pas manqué non plus de prendre ses distances avec la théorie discutée la veille par Johann et Di Spenzo, selon laquelle la victime avait pu être droguée. D’un ton sentencieux, il avait mis ses collègues en garde contre toute conclusion hâtive et les avait enjoints à attendre les résultats de l’examen toxicologique, espérés pour le lendemain matin.
À un moment, Johann s’était mis à divaguer, son index caressant machinalement la crosse de son Sig Sauer. Il s’était imaginé se levant d’un bond en dégainant son arme pour expédier trois balles dans le buffet de Franchet histoire de le faire taire. Évidemment, il s’était abstenu et s’était contenté de subir l’exposé lénifiant du bavard.
Heureusement, l’autopsie avait quand même permis de faire émerger quelques faits. La victime avait entre trente et trente-cinq ans, et l’état de ses mains suggérait qu’elle exerçait un emploi de bureau. En plus d’être sportive, elle semblait suivre un régime alimentaire strict car son bol gastrique, qui situait son dernier repas une douzaine d’heures avant son décès, ne contenait que ce qui ressemblait à un smoothie de légumes. Di Spenzo avait pu affiner ses calculs concernant l’heure de la mort et la situait maintenant dans un créneau allant de vingt à vingt-deux heures, la veille de la découverte du corps.
Soit le timing parfait pour la faire coïncider avec la commémoration.
Couplé au message tracé en lettres de sang, ce détail ne laissait, pour Johann, aucune place au doute : cette nouvelle affaire et celle de 2008 étaient intimement liées. Quand Fischer les avait interrogés sur ce dernier point, Franchet avait une nouvelle fois évité de prendre position, arguant que les éléments en leur possession étaient encore insuffisants pour se prononcer, mais que, si des connexions existaient, l’étude du dossier du quintuple meurtre ne manquerait pas de les faire apparaître.
Il aurait pu faire de la politique, ce connard. S’il enquêtait aussi bien qu’il baratine, il serait le meilleur flic de France.
-Toujours rien concernant l’identité de la victime ? avait demandé Fischer à la fin de la réunion.
-Pour le fichier des empreintes génétiques, on aura la réponse demain, avait répondu Franchet. Mais je n’en attends pas grand-chose, malheureusement.
C’était le seul avis vaguement personnel qu’il s’était autorisé de toute la réunion.
-En résumé, toutes les portes qu’on ouvre habituellement au début d’une enquête sont fermées, avait maugréé Fischer. Puisqu’on ne connaît pas la victime, impossible d’interroger ses proches ou de retracer son parcours avant sa mort. Pas d’enquête de voisinage, à moins d’aller questionner les cerfs et les sangliers. Et évidemment, aucune caméra de vidéosurveillance pour nous éclairer. On ne peut pas rester en stand-by comme ça, il nous faut de la matière pour avancer.
Et au lieu de chercher cette fameuse matière dans les dossiers de 2008, je vais me mettre sur mon trente-et-un pour flâner dans une boîte à culs…
Arrivé en bas de chez lui, Johann ne trouva – comme d’habitude – pas de place de parking et se gara – comme d’habitude – sur un espace réservé aux livraisons en prenant soin d’abaisser son pare-soleil floqué « Gendarmerie ». Les deux boîtes d’archives en équilibre sur un bras et la tête toujours à la réunion de l’après-midi, il passa deux minutes devant sa porte d’entrée à fouiller d’une main sa sacoche à la recherche de ses clés avant de les trouver dans la poche arrière de son jean. Il déposa les cartons sur son bureau, bien en vue, avec la ferme intention de s’y plonger dès son retour du club échangiste.
Tout en retirant son polo, il ouvrit les fenêtres en grand pour chasser l’odeur de tabac froid. Il constata en vidant le cendrier qu’il avait cramé une douzaine de cigarettes durant la nuit, ce qui lui donna immédiatement envie d’en allumer une. Un coup d’œil au bar et il opta pour un verre de Get 27 en guise d’accompagnement. Torse nu, il s’appuya au rebord de fenêtre et alterna bouffées de tabac et gorgées de liqueur de menthe tout en laissant son regard vagabonder sur les murs de son appartement.
Si la décoration inexistante cadrait bien avec son statut de flic célibataire, l’appartement lui-même était en total décalage avec le type de bien qu’un lieutenant de son âge pouvait s’offrir. Le salon, la salle à manger et la cuisine formaient une grande pièce à vivre avec une belle hauteur sous plafond et de vieilles poutres apparentes. L’espace était aménagé avec quelques meubles modernes dépourvus de toute personnalité. Dans un coin du salon, un escalier en colimaçon, rambarde métallique et marches de bois, conduisait à l’étage du duplex, sous les combles. S’y trouvaient deux chambres, un grand dressing et une salle de bain de style scandinave parée de bois clair et de carrelage noir.
Il ne recevait jamais personne chez lui, mais si quelqu’un devait un jour s’étonner de le voir vivre dans un appartement aussi huppé, il avait une explication toute prête : l’héritage de ses parents. Ce n’était en soi pas un mensonge, même si la vérité était un peu plus compliquée. Quand ses parents étaient morts, sept ans plus tôt, dans un accident de voiture – son père, ivre, avait manqué un virage une nuit de verglas au retour d’une soirée –, Johann n’avait hérité que de la maison familiale et d’un wagon de dettes. Le paternel avait passé sa vie entre créations d’entreprises bancales, investissements douteux et redressements judiciaires, si bien qu’il était littéralement sur la paille au moment de son décès.
Johann avait vendu leur pavillon de Woippy pour rembourser les créanciers et, ne sachant trop que faire des quelques euros qui leur avaient échappés, les avait investis. Passionné d’informatique depuis toujours, il avait converti son maigre pécule en bitcoins. La cryptomonnaie était alors totalement inconnue du grand public. Quand elle avait fini par gagner ses lettres de noblesse et que son cours avait explosé, son portefeuille avait fait des petits à la vitesse d’un couple de rats dopés aux hormones.
Il s’était alors retrouvé à la tête d’un patrimoine assez important pour lui permettre de payer cash son appartement. Il aurait même pu rendre son arme de service et prendre une retraite anticipée. Mais l’argent n’avait jamais été pour lui une fin en soi. Il n’était animé que par sa soif de justice et de vérité.
Et de vengeance, pour peu qu’on m’en donne l’occasion…
Un coup d’œil à la grosse horloge industrielle qui ornait le mur du salon lui apprit qu’il était vingt heures. Trop tôt sans doute pour la plupart des libertins. Il n’avait aucune envie de se faire repérer dans un club presque vide, ni de risquer des conversations gênantes avec des employés désœuvrés. Il sentait bien que cette première visite risquait de ne pas être la dernière, tant ses chances de tomber du premier coup sur l’homme qu’il cherchait étaient minces. Sa meilleure option était donc de se fondre dans la masse des heures d’affluence pour observer la clientèle tout en évitant d’attirer l’attention.
Un coup à finir avec une carte de fidélité... Pour dix mères de famille dépoussiérées, la onzième vous est offerte. Louis aurait adoré le concept.
Souriant à cette pensée, il décida de tuer le temps en examinant de plus près la vitrine du Casa Nova sur Internet. Sarah avait mentionné l’existence d’un site, mais il s’agissait en réalité d’un blog à l’ancienne, avec inscription obligatoire. Sans doute la meilleure stratégie pour un endroit désireux de cultiver une certaine discrétion et d’éviter d’attirer un public de néophytes persuadé qu’il suffisait de pousser la porte et de payer l’entrée pour tirer un coup.
Le blog, sobrement intitulé casanovametz.myblog.fr, affichait un design vieux d’au moins quinze ans qui aurait fait passer les Skyblog si populaires quand il était adolescent pour des parangons de modernité. La partie en libre accès affichait l’adresse et les horaires d’ouverture mais ne montrait ni photos ni programme des réjouissances. Johann utilisa une adresse mail bidon pour se créer un compte et accéder à la partie privée.
Elle n’était pas très fournie et il la parcourut rapidement. Une rubrique était consacrée à l’annonce des soirées à thème du mois. Un coup d’œil à la liste permit à Johann d’apprendre que la nuit précédente était consacrée aux « écolières sexy ». L’annonce était illustrée par la photo d’une jeune femme qui léchait une énorme sucette d’un air aguicheur. Ses formes parfaites – et sans doute parfaitement refaites – étaient à peine dissimulées par une chemise blanche presque transparente, une cravate rouge et une minijupe à carreaux.
Ça se tient… Notre gros pointeur s’émoustille pendant des heures en regardant des nanas sapées comme des collégiennes américaines. Il finit par sortir, probablement raide comme un piquet de tente, et saute sur la première ado qu’il croise.
Il vérifia le programme du jour, qui n’indiquait rien de spécial. L’affluence risquait donc d’être limitée et il devrait se faire d’autant plus discret. Il passa ensuite à une section intitulée « Photos des soirées », dont le titre lui fit entrevoir la possibilité de consulter les clichés de la veille, sur lesquels son homme pourrait apparaître. Raté : l’accès à cette partie du blog était conditionné à une autorisation préalable de l’administrateur.
Il fit un détour par l’onglet « Forum » – qui fleurait bon l’antiquité en 2018 –, et passa dix minutes à se marrer tout seul en parcourant les différents fils de discussion, dont certains avaient des titres aussi improbables que « Expert-comptable soumis demande dominatrice » ou « Fétichiste cherche chaussure à son pied ».
Johann comprit vite que le blog ne lui livrerait rien d’utile. Ne restait donc que la bonne vieille enquête de terrain : se rendre sur place et espérer obtenir une information quelconque auprès d’un client ou d’un employé. Il en profiterait pour vérifier la présence de caméras de surveillance. Il aurait pu choisir de débarquer avec une commission rogatoire pour accéder aux enregistrements, mais Fischer et lui étaient du même avis : commencer par une approche en douceur. D’innocentes questions pouvaient se révéler plus utiles que n’importe quelle vidéo, surtout dans un milieu aussi fermé que celui du libertinage.
Johann sortit son portable et écrivit un SMS à Chloé Moreau pour l’informer de sa destination du soir. Occupé par la réunion de l’après-midi, il avait complètement oublié de l’appeler pour la prévenir de la découverte d’Ish et Sarah. Il termina son message par une pointe d’ironie, en demandant à la juge si elle souhaitait se joindre à lui. La réponse arriva rapidement : « Peut-être une autre fois ;). Bonne chance et tenez-moi au courant ».
Il était presque vingt et une heures et son estomac, d’un grognement sonore, rappela à Johann qu’il n’avait rien avalé de la journée. Il décida de se mettre en route et de s’arrêter en chemin pour manger un morceau. Il passa rapidement dans son dressing pour enfiler une chemise blanche et troquer ses éternelles Converse contre une paire de chaussures de ville. N’ayant aucune idée du dresscode en vigueur dans les clubs échangistes, il préférait miser sur une tenue passe-partout.
Avant de partir, il jeta un œil à son paquet de Pall Mall – assez de cigarettes – et à son portefeuille – assez de liquide – puis descendit les escaliers quatre à quatre. Dehors, l’air fraîchissait lentement – un doux euphémisme pour dire que le thermomètre passait péniblement sous la barre des trente degrés – à mesure que le soleil disparaissait derrière les immeubles bas qui ceinturaient la place. Les pavés irréguliers qui la garnissaient continuaient de relâcher la chaleur emmagasinée dans la journée comme un plancher chauffant mal réglé.
Il alluma une clope et remonta la rue de la Tête-d’Or, qui longeait le centre commercial Saint-Jacques et débouchait sur la place du même nom. Les terrasses des cafés étaient noires de monde ; chacun profitait de l’atmosphère plus respirable du crépuscule pour enfin mettre le nez dehors.
Johann fit un arrêt dans un minuscule Subway coincé entre deux magasins de fringues et, faute de bancs libres, s’adossa à un réverbère pour avaler son sandwich. Tandis qu’il croquait avec appétit dans ses trente centimètres de poulet teriyaki, son regard dériva le long des enseignes – bars branchés, restaurants franchisés et magasins chics – qu’il connaissait par cœur.
La place Saint-Jacques avait été, avec ses amis, l’une de leurs destinations de prédilection dès que les cours se terminaient. Ils y venaient été comme hiver pour profiter du soleil ou du marché de Noël. C’était aussi un passage obligé en début de soirée, quand ils venaient s’y préchauffer – dixit Tristan – avant de sortir en boîte. Du haut de leurs seize ans, ils avaient l’impression d’être des adultes menant la grande vie et se payaient des bouteilles de champagne ou de vin blanc hors de prix que l’un des bars de la place servait dans des bottes en caoutchouc.
Comme à chaque fois qu’il passait par là, il finit par fixer la façade du cinéma qui fermait la place à l’opposé du centre commercial. L’endroit avait été le théâtre de l’une de ses dernières tentatives de sauver sa relation avec Tania. C’était en janvier 2007, le dernier jeudi des vacances de Noël. Ils s’étaient donné rendez-vous en début d’après-midi pour aller voir un film. Johann attendait beaucoup de ce moment, porté par les signaux encourageants que Tania lui envoyait depuis quelques jours.
Dire à quelqu’un qu’on l’aime, c’est sans équivoque, non ?
Il était incapable de se rappeler le titre du film – une histoire de dragons tirée d’une série de livres que Tania avait lue – parce que son attention était ce jour-là focalisée sur un seul objectif : profiter de ce moment à deux pour redonner une chance à leur couple qui avait volé en éclats quelques mois plus tôt. Las, le film était passé et il l’avait raccompagnée jusqu’à l’arrêt de bus sans oser entrer dans le vif du sujet. Plusieurs fois, il avait pourtant voulu se lancer. Mais le regard fuyant de Tania et son air absent l’avaient à chaque fois poussé à renoncer.
Plus tard ce soir-là, il lui avait envoyé un message pour lui dire à quel point il avait apprécié leur rendez-vous et lui proposer de remettre ça rapidement. Elle n’avait jamais répondu. Il avait alors pris, en guise de résolution pour la nouvelle année, la décision de laisser tomber. Il avait tenu bon jusqu’au mois de juin suivant et une dernière tentative, qui avait viré au fiasco lors d’une soirée chez Louis.
Ces souvenirs lui nouèrent l’estomac et il jeta un regard dégoûté à ce qui restait de son sandwich. Il le balança dans la poubelle la plus proche et reprit son chemin, suivant la rue des Clercs jusqu’à la place de la République.
La nuit tombait enfin. Il était temps de se mettre en chasse. Tout en marchant, il tourna ses pensées vers l’homme qu’il espérait identifier ce soir. Un homme qui affichait six viols au compteur, auxquels s’ajoutait la tentative avortée de la veille. Un échec pour le prédateur, mais une aubaine pour Johann. Jusque-là, le type avait été suffisamment malin et organisé pour ne laisser aucune trace. Aucun passant, aucune caméra ne l’avait jamais vu. Aucune de ses victimes n’avait jamais aperçu son visage, toujours dissimulé par une capuche. Et jamais il n’avait abandonné derrière lui le moindre matériel biologique exploitable.
Mais comme tous les salopards, tu as fini par faire une connerie, et tu vas la payer cash…
Une vibration dans sa poche interrompit ses réflexions tandis qu’il s’engageait dans la rue du Juge Pierre Michel, sur laquelle s’ouvrait la porte du club. Sarah l’informait que l’enquête de voisinage n’avait rien donné. Le Casa Nova restait donc la seule piste exploitable.
Arrivé au seuil de la porte verte, Johann marqua un temps d’arrêt devant le heurtoir en forme de phallus doré qui l’agrémentait.
Il étouffa un rire, saisit l’engin à pleine main et frappa.
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