La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 51

 

Les voitures de gendarmerie gagnèrent, sirènes hurlantes, le site du Ban-Saint-Jean en moins de dix minutes dans une ambiance de fin du monde. Elles s’arrêtèrent à la file sur un parking relié à la route par un discret chemin bordé d’arbres qui coupait à travers champs en passant devant un bâtiment en béton à moitié effondré et mangé par les ronces. Johann l’identifia comme un ancien stand de tir utilisé par les troupes qui occupaient la position fortifiée avant la guerre.

Johann, Audrey et leur suite de gendarmes en uniforme sautèrent de voiture et enfilèrent leurs gilets pare-balles sous des trombes d’une eau tiède qui cascadait à grosses gouttes et les trempa instantanément jusqu’aux sous-vêtements. Un nouvel éclair illumina un instant le ciel crépusculaire, et le tonnerre retentit moins d’une seconde plus tard.

Celui-là, il est tombé juste à côté…

Insensibles aux éléments qui se déchaînaient, les gendarmes se répartirent stoïquement aux quatre coins du parking, attendant les ordres dans leurs uniformes qui viraient au bleu foncé. Johann, penché en avant pour lutter contre le vent qui soufflait en violentes bourrasques, se hâta jusqu’à un grand panneau sur lequel s’étalait une carte de l’ancien camp militaire.

Le Ban-Saint-Jean, complètement noyé dans la forêt, était totalement invisible depuis la nationale. Pendant le court trajet depuis l’orée de la forêt d’Anzeling, Audrey lui avait montré une vue aérienne du site, et Johann avait constaté la présence de nombreux bâtiments nichés entre les arbres. Il s’était étonné de n’avoir jamais entendu parler de cet endroit alors qu’il était né et avait grandi à une vingtaine de kilomètres de là. C’était d’autant plus surprenant que, comme l’avait affirmé Ludovic Getto, des milliers de prisonniers soviétiques – en majorité ukrainiens, d’après Audrey qui en avait profité pour se renseigner – y étaient morts des suites des traitements inhumains infligés par leurs geôliers allemands.

Tandis que Johann plissait les yeux pour distinguer les détails du plan sur le panneau ruisselant de pluie, Ish et Sarah arrivèrent à leur tour.

-Je raccroche à l’instant avec Fischer, lança Ish en contemplant d’un air triste sa chemise déjà trempée. Il bat le rappel pour nous envoyer des renforts pour fouiller la forêt, mais ça va prendre un peu de temps. Par contre, il a mis en stand-by l’hélicoptère et l’équipe cynophile. Avec un temps pareil, ils ne serviraient à rien…

Johann acquiesça en silence tout en continuant d’analyser le plan. Deux chemins partaient du parking où ils se trouvaient. Le premier menait à une stèle commémorative érigée un peu en contrebas, à l’endroit où plusieurs fosses communes avaient été exhumées. À mi-parcours, un premier sentier s’en détachait à angle droit pour rejoindre l’un des quartiers des sous-officiers, dont on distinguait nettement les ruines sur les vues aériennes.

Plus loin, un autre bifurquait vers l’ancienne place d’armes et d’autres ensembles d’habitations. D’après le plan, il passait également à proximité de divers bâtiments, parmi lesquels un château d’eau et l’ancienne église. Alors que Johann regardait dans cette direction pour estimer la distance qui les séparait du bout du camp, un éclair surligna brièvement à contre-jour la sinistre silhouette grise du réservoir qui émergeait au-dessus des arbres.

Le second chemin, dans la continuité de la route d’accès, débouchait sur un troisième quartier d’habitations – où se trouvait notamment la maison du commandant du camp –, avant de tourner à angle droit pour rejoindre également la place d’armes.

Plutôt grand, ce merdier…

En raison d’un plus grand éloignement des antennes-relais du secteur, Getto n’avait pu trianguler le portable d’Anthony Hirsch avec autant de précision que dans la forêt d’Anzeling. La zone à fouiller représentait près de quatre hectares, et les vues aériennes laissaient penser que certaines parties étaient densément boisées. Johann considéra, dépité, le ciel noir et la pluie qui gagnait encore en intensité.

Ça va être un enfer… S’il a semé une nouvelle victime dans une de ces maisons abandonnées, on en a pour la nuit. À moins qu’il n’ait la délicatesse de nous passer un coup de fil pour nous aiguiller, comme à Molvange.

Résolu malgré tout à jouer à fond la chance qui se présentait d’attraper Hirsch, il rassembla ses hommes autour de lui et entreprit de répartir la fouille du camp entre plusieurs équipes. Ils étaient trop peu nombreux – seulement douze en comptant Ish et Sarah – pour examiner systématiquement l’ensemble du site ; il faudrait attendre l’arrivée de plus d’hommes pour ça.

Il envoya donc Sarah avec trois gendarmes en direction de la maison du commandant et de la partie est du camp, et assigna à Ish et trois autres hommes la partie centrale. Il se réserva avec Audrey la partie nord, la plus éloignée et la plus dissimulée, et laissa deux gendarmes sur le parking pour orienter les renforts dès leur arrivée. Avant de se mettre en route, il donna une dernière consigne à ses collègues.

-Ne prenez aucun risque inutile. Restez sur les sentiers, évitez de vous aventurer dans les sous-bois. Et ne mettez le pied dans une de ces ruines branlantes qu’en cas de nécessité absolue.

Sarah et Ish acquiescèrent en silence, le visage fermé, et ils se séparèrent.

Il faisait sombre et la pluie diluvienne réduisait la visibilité à une quinzaine de mètres, aussi Johann alluma-t-il sa torche pour éclairer les taillis de ronces qui bordaient le chemin. Le cône de lumière le rassura même s’il n’espérait pas trouver quoi que ce soit si près du parking. Si Hirsch se terrait quelque part, éventuellement en compagnie d’une nouvelle victime, il misait plutôt sur une ruine obscure, plus loin dans la forêt.

Un nouvel éclair embrasa le ciel, accompagné d’un tonnerre assourdissant. La masse sombre du château d’eau apparut à nouveau, plus proche et plus inquiétante, à une centaine de mètres devant eux, sur la droite du chemin. Le sinistre édifice avait quelque chose de menaçant et semblait les toiser de sa façade aveugle.

J’ai toujours détesté ces trucs-là…

Ils arrivèrent rapidement à hauteur de la bifurcation qu’il avait repérée sur le plan et suivirent le chemin principal jusqu’à la stèle commémorative, installée au milieu d’un terrain dégagé à la lisière du bois. Johann balaya de sa lampe le champ détrempé, songeant aux centaines de cadavres qui avaient été exhumés ici, d’après ce qu’indiquait le panneau à l’entrée. Sur la droite, les hautes silhouettes en ruine des maisons des sous-officiers émergeaient de la forêt. Ils restèrent immobiles quelques instants, épaule contre épaule, l’oreille tendue, avant de faire demi-tour.

Slalomant entre les ornières gorgées d’eau, ils regagnèrent l’embranchement d’où partait le chemin étroit qui devait passer juste sous le château d’eau avant de rejoindre la place d’armes. Une barrière et un vieux panneau « Terrain militaire » en interdisaient l’accès. Johann eut soudain un mauvais pressentiment. Ils étaient trop seuls. Trop exposés. En plein soleil, fouiller un site d’une telle superficie revenait déjà à chercher une aiguille dans une meule de foin. Alors dans la pénombre et sous une pluie battante…

C’est mission quasi-impossible.

Hirsch pouvait être n’importe où, à l’autre bout de la forêt ou à cinq mètres d’eux. Tapi dans un fourré et prêt à leur sauter dessus. Ou en train d’éventrer une nouvelle victime.

Johann se tourna vers Audrey. Le visage ruisselant de la jeune femme était pâle. Ses yeux, écarquillés sous l’effet du stress. Il lui adressa un signe de tête qu’il voulut rassurant. Puis il dégaina son Sig Sauer, chassa du bras la pluie qui inondait son visage et fit monter une balle dans la chambre.

Au moment où il faisait volte-face pour s’engager dans le chemin, la foudre frappa encore, plus proche que jamais, dans un fracas assourdissant. La silhouette grise et lugubre du château d’eau tout proche s’incrusta à nouveau en ombre chinoise sur le ciel plombé.

Johann sursauta violemment sous l’effet de la vision surréaliste qui venait d’apparaître dans la lumière éphémère de l’éclair. Sur le toit bombé de l’édifice se tenait une silhouette humaine, vêtue d’un habit ample qui claquait dans le vent.

Qu’est-ce que… ?

Ça n’avait duré qu’une fraction de seconde, mais il était certain de n’avoir pas rêvé. Il plissa les yeux, le regard fixé sur le dôme du château d’eau qu’il distinguait vaguement dans la pénombre, en espérant que la foudre frappe à nouveau pour l’éclairer. En vain.

Il se tourna vers Audrey et leva le bras en direction du réservoir, qui lui parut plus menaçant que jamais.

-Il y a quelqu’un sur le château ! hurla-t-il.

Sans attendre la réponse, il se mit à courir. Il remonta le sentier à grandes enjambées, chacun de ses pas soulevant une gerbe d’eau brunâtre, tout en éclairant la forêt sur sa gauche à la recherche du pied du bâtiment.

Au bout d’une trentaine de mètres, sa lampe finit par accrocher la silhouette sombre et massive du fut du château d’eau, à demi masquée par les arbres et les buissons épais. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour s’assurer qu’Audrey était toujours derrière lui, puis sauta d’un bond le fossé qui courait le long du chemin et se fraya un chemin entre les ronces.

Il repéra immédiatement l’entrée qui lui faisait face, à moins de dix mètres. Il s’arrêta et tendit l’oreille, observant les alentours du cylindre de béton gris qui disparaissait dans les branches. Il ne perçut aucun mouvement. Ni aucun bruit, en dehors du martèlement incessant de la pluie sur les feuilles. Du canon de son arme, il fit signe à Audrey de le suivre.

La torche accolée à son Sig, il s’avança prudemment vers le rectangle sombre qui matérialisait la porte. Arrivé à proximité, il se déplaça latéralement pour vérifier que personne ne l’attendait à l’intérieur, tapi dans l’ombre. Puis il entra.

-Oh, merde… jura-t-il immédiatement.

Au milieu de l’espace central, circulaire et totalement vide, un cadavre disloqué les attendait dans une mare de sang.

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