La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)
Chapitre 26
Johann arriva au troisième étage juste à temps pour voir l’aréopage au grand complet quitter le bureau de Fischer et se diriger vers la grande salle de réunion du premier étage, transformée pour l’occasion en salle de presse de fortune.
Le colonel ouvrait la marche, le visage fermé, suivi par le procureur de la République et trois de ses substituts. Chacun des assistants était chargé d’un épais dossier ; le résumé de l’enquête tenant à cet instant sur une copie double, Johann se demanda ce qu’ils pouvaient bien contenir. Le proc’ avait les mains libres, mais l’esprit visiblement occupé. Les sourcils froncés, il regardait en tous sens comme s’il espérait débusquer un criminel dans l’open-space. Son air soucieux n’avait rien d’étonnant ; il s’apprêtait à affronter la presse au sujet d’une affaire qui était sans doute la plus importante de sa carrière de petit magistrat de province.
Le directeur de la communication de la Région de gendarmerie, un capitaine à peine plus âgé que Johann, fermait la marche. Il n’était pas venu seul : le général commandant la Région l’accompagnait. Le quinquagénaire à la coupe en brosse semblait souffrir de la chaleur, engoncé dans un uniforme qui aurait sans doute apprécié quelques retouches pour supporter la carrure de son propriétaire. Il ne cessait de s’essuyer le front du revers de la manche tout en parlant à voix basse à son subordonné.
Johann consulta sa montre. Il était quatorze heures trente, et les premiers journalistes devaient être en train de s’installer. Il se leva pour gagner lui aussi le premier étage. Fischer ne souhaitant pas que ses enquêteurs de terrain se retrouvent face aux médias, il comptait s’installer tranquillement au fond de la salle pour savourer l’amusant face-à-face entre, d’un côté, les reporters et leurs questions aussi creuses qu’embarrassantes, et de l’autre, les officiels et leur langue de bois élevée au rang d’art. Son téléphone sonna au moment où il arrivait aux escaliers.
Au train où ça va, c’est peut-être une agence de com’ qui veut utiliser l’image du flic sauteur pour une campagne de pub…
Il sourit à cette pensée et décrocha sans vérifier qui l’appelait.
-Eh boss !
C’était Ish. Au temps pour les royalties.
-Devine un peu qui se trouve dans le panier à salade qui roule juste derrière moi ?
Ne me dites pas qu’il a coincé ce connard de Depuits ?
-J’ai bien une vague idée, mais je suis sûr que tu brûles d’envie de l’annoncer toi-même.
-Tu veux un indice ? Je sens que tu patauges.
-Abrège, Ish, y’a des gens qui bossent ici.
-Eh bien, figure-toi que moi aussi, je bosse ! Tellement bien que je ramène ce bon cousin Hubert tout penaud et menotté, avec une jolie confession enregistrée en prime. Et la cerise sur le gâteau ? L’arme du crime, encore toute pleine de sang et de traces de doigts.
Eh ben si, il l’a coincé…
-On peut savoir comment tu as accompli ce miracle, ô grand Vishnou ?
-Tu oses faire des vannes racistes à un enquêteur de ma trempe ?
-T’as raison, on devrait plutôt t’appeler Derrick. Bon, tu accouches ? Et sans péridurale, s’il te plaît. La conférence de presse va démarrer et je n’ai pas envie de rater ça.
-Franchement, tu sais quoi ? Vous ne me méritez pas. Enfin, passons. J’ai commencé par aller faire un tour à l’usine où ce brave Hubert bosse en intérim. En arrivant, je suis tombé pile sur le mec qui lui servait d’alibi, en train de fumer une clope. J’engage la conversation l’air de rien, en disant que je fais simplement quelques vérifications de routine. Il me ressort tout son baratin, comme quoi Depuits et lui ont dû faire des heures sup’ le jour où sa femme a été tuée, qu’il ne l’a pas quitté des yeux pendant tout leur poste et qu’ils ne sont sortis qu’à vingt-deux heures passées, alors qu’ils devaient finir leur journée à seize heures.
-Ce qui met Depuits hors de cause, puisque sa femme est morte aux environs de dix-huit heures, compléta Johann.
-Exactement. Sauf que cet imbécile – qui, soit dit en passant, m’a l’air aussi amoureux du pinard que notre cher Hubert – juge bon d’enrichir son histoire en ajoutant qu’il s’en souvient parfaitement, parce qu’ils étaient verts de rage de louper le match de la France contre le Pérou. Ils avaient prévu de filer le voir au troquet du coin dès la fin de leur poste.
-Et donc ?
-Eh bien, figure-toi que c’est à ce moment-là que j’ai tiqué. Parce que France-Pérou, c’était un jeudi. Ça m’a frappé tout de suite parce que c’est le jour où on commande des sushis avec madame.
-Quel bel exemple de multiculturalisme ! le taquina Johann.
-Silence, le gauchiste. Un jeudi, donc, sauf que…
-Sauf que Carole Depuits est morte le 20 juin, un mercredi.
-Putain, Johann, tu fais chier ! Tu m’as ruiné ma chute !
-Désolé, répondit Johann qui ne l’était pas du tout.
-Donc je mets ce type face à sa contradiction, et il commence à bégayer. Je ne sais pas s’il a voulu couvrir Depuits volontairement ou s’il était tellement imbibé qu’il s’est embrouillé dans les dates, mais en tout cas je le menace de le coffrer pour obstruction à la justice, et là il me dit qu’effectivement, le mercredi, ils ont bien quitté à l’heure prévue, c’est-à-dire à seize heures.
-Ce qui laissait amplement à Hubert le temps de rentrer chez lui, de battre sa femme à mort et de la balancer dans la poubelle du cimetière.
-Et même de shampooiner sa voiture à fond, tant qu’à faire. Évidemment, le flic génial que je suis fonce directement chez Depuits, accompagné de deux bleus en patrouille histoire de faire ça dans les règles. Il m’ouvre la porte, rôti comme un… T’as pas un truc qui rime avec rôti ? J’ai un trou.
-Abrège, Ish, abrège.
-Bourré comme un coin, disons. Je lui dis que son alibi vient de sauter et qu’il doit m’accompagner à la Section pour un nouvel interrogatoire. Je l’informe de son placement en garde-à-vue, lui explique que j’enregistre, et là, paf ! Il se met à hurler comme un veau qu’on égorge. « Elle l’a bien cherché, cette salope ! » , « toutes des putes, de toute façon ! » , la diatribe habituelle. J’ai même eu droit à un « tu te prends pour qui à venir faire chier un bon Français, espèce de sale moricaud ? ». Moricaud, franchement… Quelle indignité, comme dirait Sarko.
Johann gloussa en imaginant la scène. Avec un peu de chance, cette triste histoire allait peut-être amener Ish à voir la vie un peu plus en nuances de gris plutôt qu’uniquement en noir et blanc…
-Attends le clou du spectacle avant de te gondoler. Quand il a enfin arrêté de gueuler, il s’est foutu à quatre pattes et a commencé à farfouiller sous le canapé. On s’est retrouvé à trois à le mettre en joue, persuadés qu’il allait sortir un flingue. Mais il se relève avec la plus grosse clé anglaise que j’ai jamais vue, toute pleine de sang. Il l’avait planquée sous une lame de parquet, c’est pour ça qu’elle nous a échappé pendant la perquise, la dernière fois. Et tout fier, il nous dit : « Et c’est avec ça que je l’ai butée, cette grognasse ! ». Tu imagines la scène ? Enfin, tout ça pour dire que je suis en train de ramener ce gros con à la brigade. Avec un peu de chance, on arrivera même à le titiller assez pour ajouter la préméditation à son dossier. Tu appelles le juge ?
-Oh non, à toi l’honneur. T’as fait ça tout seul, mon vieux, bien joué. Grâce à toi, il y a un féminicide de plus qui ne restera pas impuni. Madame la Ministre serait fière de toi.
-Ouais, enfin n’oublions pas les femmes qui battent leurs maris, hein ?
Au temps pour les nuances de gris. Encore un espoir déçu…
Johann rangea son portable, satisfait, et prit la direction de l’ascenseur. C’était toujours un meurtre de moins à résoudre, même s’il avait encore six victimes en attente de justice sur les bras.
Il fut surpris de trouver la salle de réunion bondée. Visiblement, tous les journalistes présents à la commémoration avaient pris leurs quartiers à Metz dans l’attente des développements de l’affaire. Les chaînes d’info en continu étaient bien représentées – l’équipe de BFM TV comptait à elle seule trois reporters et deux caméramen –, TF1 était là aussi, et le service public n’était pas en reste. Il y avait aussi quelques radios, reconnaissables à leurs énormes micros, et une douzaine de journalistes armés de calepins et de dictaphones pour représenter la presse écrite.
On n’a pas vu un tel attroupement en Moselle depuis dix ans…
Il repéra Gauthier dans un coin et lui adressa un bref signe de tête. Il était accompagné de Solène Roget, sa collègue blonde dont il se plaignait sans arrêt. Tous deux regardaient dans des directions opposées et semblaient déterminés à s’ignorer.
À quinze heures tapantes, les représentants de la Justice au grand complet firent leur entrée. Fischer, le procureur et le chargé de com’ de la Région gagnèrent l’estrade improvisée – des flight-cases empruntés aux TIC recouverts d’un immense drap noir – sur laquelle trônait un vieux pupitre en bois qui avait facilement le double de l’âge de Johann.
Il se demanda pourquoi le procureur n’avait pas préféré tenir la conférence de presse au tribunal, bien plus adapté à ce genre d’événement. Peut-être voulait-il ainsi signifier que l’enquête était pour l’instant pleinement entre les mains de la gendarmerie. Un gage d’efficacité pour le public et un paratonnerre pour le magistrat en cas de couac…
L’un de ses substituts lui tendit un micro et le proc’ prit la parole.
-Mesdames et messieurs, bonjour. Nous avons souhaité organiser cette conférence de presse aujourd’hui pour vous informer en toute transparence sur les événements survenus mardi devant l’ouvrage de Molvange, au moment où l’on s’apprêtait à commémorer le quintuple meurtre commis en ce même endroit en juillet 2008. Les rumeurs qui circulent depuis, ayant pour origine un appel anonyme reçu par vos rédactions, sont fondées. Nous avons bel et bien découvert dans l’ouvrage le corps sans vie d’une jeune femme.
S’en suivit le laïus habituel. Pedigree de la victime, avec photo à l’appui, bref détour par les circonstances du décès – un meurtre, sans plus de détails –, promesse appuyée que la justice et les forces de l’ordre mettaient tout en œuvre pour arrêter le ou les coupables et qu’aucune piste n’était pour l’heure écartée… Fischer, droit comme un I à gauche du procureur, opinait machinalement du chef à chaque nouveau lieu commun.
Johann commençait à s’impatienter. Sa présence ici n’avait rien d’essentiel. Il aurait été plus utile à écumer le centre-ville et les magasins qu’Hélène Marck avait visités le samedi précédent, à la recherche d’un témoin de l’agression dont elle avait dit avoir été victime.
Au moment où le procureur annonçait qu’il allait répondre, en compagnie du colonel Fischer de la Section de recherches de Metz, à quelques questions, Johann sentit une main se poser sur son épaule. Il se retourna et découvrit Audrey juste derrière lui. Elle avait les yeux écarquillés et les traits tendus par le stress. Elle lui fit signe de le suivre, et ils quittèrent la salle le plus discrètement possible.
-Qu’est-ce qui se passe ? demanda Johann dès que la porte se fut refermée derrière eux.
-Quelqu’un te demande au téléphone, souffla Audrey avec une note d’urgence dans la voix.
-Ça ne peut pas attendre la fin de la conférence de presse ?
-Je ne crois pas… Il veut parler à la personne qui a découvert le cadavre d’Hélène Marck à Molvange.
Ça n’a pas traîné… On vient à peine de révéler son nom, et voilà un premier cinglé qui appelle.
-Demande-lui de rappeler, je…
-Tu devrais vraiment prendre cet appel, Johann… L’homme au bout du fil, il a… Sa voix est trafiquée.
Non… Pas possible…
Il regagna son bureau au pas de course et saisit le combiné. Audrey avait mis l’appel en attente. Avant de rétablir la communication, il rassembla ses esprits et reprit son souffle. Se pouvait-il que ce soit le tueur qui cherche à le joindre ? Ou n’était-ce que le premier de la longue liste des mauvais plaisantins et des détraqués qui allaient bientôt saturer le standard ?
Il porta le téléphone à son oreille tandis qu’un flot d’adrénaline se répandait dans ses veines.
-Lieutenant Sarski, se présenta-t-il d’une voix neutre. Qui est à l’appareil ?
Durant deux secondes qui lui parurent durer une éternité, personne ne répondit. Puis une voix résonna dans le téléphone, et Johann sentit un frisson glacé remonter le long de son épine dorsale.
-Lieutenant Sarski ? Voyez-vous ça, une célébrité ! Vos exploits d’il y a deux ans dans les Alpes ont eu un certain écho médiatique, pas vrai ? Rien d’étonnant à ce que vous soyez chargé d’une enquête aussi délicate…
La voix de son interlocuteur était effectivement déformée, probablement à l’aide d’une simple application comme on en trouvait des dizaines sur Internet. Grave, lointaine et totalement désincarnée, elle donnait l’impression de se répercuter le long d’un étroit tunnel aux parois métalliques.
-Je vois que vous en savez beaucoup sur moi… Pourriez-vous me dire à qui j’ai l’honneur ?
-Bien sûr que non, lieutenant. Ce serait trop facile. C’est vous le flic, après tout. Trouvez donc par vous-même.
-Si c’est une blague, elle est de très mauvais goût. Je n’ai pas de temps à perdre avec…
-C’est vrai, vous êtes trop occupé à raconter des salades aux médias, n’est-ce pas ? Ne vous vexez pas, lieutenant, mais les journalistes ont l’air de s’ennuyer un peu. Pourquoi ne pas leur dire qu’Hélène Marck est morte éventrée ? Ça pourrait les divertir…
Comment peut-il… ? C’est lui… Putain, ça ne peut être que lui !
Johann resta sans voix, le souffle coupé, comme s’il venait de recevoir un violent coup au plexus. Personne en dehors de la gendarmerie, des services du légiste et du bureau du procureur n’était au courant de la façon dont Hélène Marck avait été tuée. Aucun doute possible, c’était son assassin qu’il avait en ligne. Le cinglé qui avait abandonné la jeune femme dans les galeries froides de Molvange, nue, les membres en croix et les intestins à l’air.
-Ou leur parler de la petite carte d’anniversaire que vous avez trouvée ? reprit la voix. Non, bien sûr que non, ça créerait trop de remous, n’est-ce pas ? Mais ne vous inquiétez pas, lieutenant, je suis là pour vous faciliter la vie. En ce moment précis, toutes les rédactions du pays sont en train d’ouvrir un mail, accompagné de quelques photos en pièces jointes. Vous devriez retourner auprès de vos supérieurs, lieutenant Sarski… Ils vont devoir répondre à quelques questions délicates, j’en ai peur.
Et le mystérieux appelant raccrocha. Johann resta figé quelques secondes, le bip-bip-bip du téléphone martelant son tympan. Puis il posa lentement le combiné et se tourna vers Audrey. La jeune femme le dévisageait, l’air inquiet.
-C’était lui… dit-il d’une voix blanche.
Il secoua vivement la tête pour reprendre ses esprits.
-Descends immédiatement au labo, et demande à Getto d’analyser l’enregistrement de l’appel. Qu’il essaie aussi d’en localiser la provenance, même si je doute que ça donne grand-chose. Je dois retourner en salle de presse. Ça va être l’émeute, là-bas.
Abandonnant la jeune GAV, il regagna en courant le premier étage, dévalant les escaliers quatre à quatre. Il devait avertir Fischer et le procureur avant que les journalistes ne soient mis au courant par leurs rédactions et que les questions ne se déchaînent.
Mais quand il poussa la porte de la salle, il comprit immédiatement qu’il arrivait trop tard. Tous les journalistes étaient debout, bras tendus vers l’estrade pour demander la parole. L’un d’eux n’attendit pas d’y être invité pour interpeller le procureur, son portable brandi comme pour appuyer sa question.
-On vient de recevoir un message anonyme accompagné de photos. Vous confirmez qu’Hélène Marck a été éventrée ? Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?
Johann parvint à accrocher les yeux de Fischer. Le colonel lui répondit par un regard effaré qui voulait dire « Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? ». Il écarta les bras, paumes vers le plafond, pour lui signifier qu’il n’en savait rien.
Ce qu’il savait en revanche, c’est qu’il venait d’avoir une conversation avec l’assassin d’Hélène Marck.
Et, si son hypothèse du tueur unique était exacte, avec le meurtrier de ses amis.
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