La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)
Chapitre 59
De retour au bureau, Johann fila au sous-sol, dans les locaux des techniciens. Getto ne s’y trouvait pas. Il fut tenté de vérifier seul son intuition sur l’ordinateur d’Eckmann qui, posé sur la table de travail du geek, semblait l’appeler, mais renonça. Mieux valait faire les choses dans les règles et devant témoin pour éviter toute entorse à la procédure dont un avocat pourrait profiter. L’un des collègues de Getto lui indiqua qu’il était monté voir Fischer, et Johann avala les escaliers pour rejoindre l’open-space.
Il trouva les deux hommes en pleine conversation au milieu du bureau. Le colonel paraissait contrarié, et Johann comprit pourquoi en s’approchant.
-Cette histoire de voyage en Grèce est donc avérée ? l’entendit-il grommeler.
-Sans l’ombre d’un doute, répondit Getto. Les métadonnées ne mentent pas. Il y a même une photo où on les voit tous les quatre devant un kiosque à journaux. On discerne la date du jour en arrière-plan : le 2 juillet. Impossible que ces types se soient trouvés à Molvange au moment des meurtres.
-Et merde ! jura Fischer.
Il avisa Johann et se tourna vers lui.
-Où étiez-vous passé ?
-J’étais à l’hôpital. Audrey a l’air d’aller bien, elle était consciente quand je suis arrivé.
-Qu’est-ce qu’elle vous voulait ?
-Rien de spécial, mentit Johann. Me remercier de l’avoir maintenue en vie assez longtemps pour que les secours puissent la sauver, et me dire de ne pas culpabiliser.
Fischer écarta les bras, l’air de dire « Je vous l’avais bien dit ».
-Ensuite, j’ai eu besoin de m’aérer un peu l’esprit, pour réfléchir à une idée qui m’est venue ce matin.
-J’espère que ça concerne les Poètes… On vient de vérifier leur alibi pour le quintuple meurtre, et il est inattaquable.
-Justement, je crois que j’ai trouvé le moyen de les faire tomber. Enfin, au moins l’un d’entre eux.
-Comment ?
-Descendons au labo. La réponse est sur l’ordinateur d’Eckmann.
Et Johann reprit la direction du sous-sol, Fischer et Getto sur les talons. Il s’installa devant le PC du photographe et fit craquer ses doigts dans un geste théâtral.
-Ludo, commença-t-il, tu te souviens qu’on a fouillé toute la bécane à la recherche de quelque chose de compromettant ?
-Oui, et on n’a rien trouvé. Ni dans l’historique de navigation, ni dans les photos…
-C’est parce qu’on ne savait pas quoi chercher, poursuivit Johann en double-cliquant sur le dossier appelé « Cuisine ».
-Des recettes ? demanda Fischer. Quel rapport avec notre affaire ?
-Ce matin, expliqua Johann en ouvrant le document Word baptisé « Quiche lorraine », je suis allé faire un tour chez Eckmann, et quelque chose m’a frappé. Ce type n’a pratiquement aucun ustensile de cuisine et ses placards ne contiennent que des conserves. Il n’a pas l’ombre d’un produit frais, même pas…
Il surligna le mot oignon dans la liste des ingrédients et se tourna vers Getto.
-Tu vois où je veux en venir ?
Le geek fit signe que non. Johann retourna sur le bureau du PC et cliqua sur l’icône du navigateur Tor. Getto se frappa le front.
-Tu crois que ce sont…
-Des liens qui permettent de naviguer dans le deepweb, oui.
Il regarda Fischer, qui avait l’air déjà largué.
-Le deepweb, c’est la face cachée d’Internet. L’endroit où finissent toutes les pages que les moteurs de recherche ne référencent plus, mais aussi une zone de non-droit où pullulent les contenus illégaux.
-Je connais le principe, répondit le colonel. J’ai entendu parler de ce site, Silk Road, il y a quelques années. Mais quel rapport avec les oignons et la cuisine d’Eckmann ?
-J’y viens. Les utilisateurs du deepweb le voient comme un oignon, en référence à la multitude de couches successives qui le composent. Du coup, dans une belle illustration de l’humour geek, toutes les url pointant vers des pages qui s’y trouvent finissent par l’extension .onion. C’est l’équivalent sur le web caché des .fr ou .com qu’on connaît tous. Maintenant, regardez.
Il afficha côte à côte la page d’accueil de Tor et la recette de la quiche qui l’avait interpellé deux jours plus tôt. En suivant la liste des ingrédients, il copia un à un les nombres qui semblaient représenter des quantités de crème ou de lard dans la barre d’url du navigateur, les séparant à chaque fois par un point. Il termina par le suffixe .onion et appuya sur Entrée.
Rien ne se passa.
-Vous êtes sûr de votre coup, Sarski ? demanda Fischer.
-Regarde ! intervint Getto. Dans les étapes de la recette, les ingrédients ne sont pas dans le même ordre que celui de la liste au-dessus. Essaie comme ça.
Johann répéta ses copier-coller en suivant l’idée du technicien. La page devint noire quand il valida l’adresse, puis une image s’afficha. Un corps de pin-up dans le plus pur style cartoon, entièrement dénudé et affublé du visage de Dora l’Exploratrice. De sa bouche partait une bulle de BD dans laquelle on pouvait lire le nom du site : HornyKids.
-Ma main à couper que c’est du contenu pédo, lança Johann en cliquant sur la bulle.
La pin-up disparut, remplacée par une galerie d’images. À mesure que les photos s’affichaient, Johann sentit ses poings se serrer et la nausée l’envahir. Sur l’écran du PC d’Eckmann s’étalaient maintenant des clichés plus répugnants les uns que les autres : poitrines de jeunes filles aux seins à peine bourgeonnants, pubis glabres de gamines prépubères, fessiers aux hanches trop étroites qui ne pouvaient appartenir qu’à des enfants…
-Beurk… murmura Getto. Comment peut-on consulter ce genre de saloperies ?
-On le tient, le fumier, lâcha Fischer sur un ton neutre qui disait qu’il en avait vu d’autres au cours de sa carrière. Ce simple site suffit à l’inculper pour consultation d’images pédopornographiques. Faites voir les autres liens, Sarski.
Ils passèrent la demi-heure suivante à décortiquer les recettes de cuisine d’Eckmann, qui cachaient en réalité une véritable galerie des horreurs. Des contenus pédophiles, ils passèrent aux vidéos zoophiles puis à des photos de parties génitales féminines mutilées et à des vidéos SM qui ressemblaient à s’y méprendre à des séances de torture. Ils restèrent interdits devant un court film qui montrait en gros plan un homme nu en pleine séance de crucifixion. Les images ne laissaient aucun doute sur le caractère réel de la scène, et Johann ferma brusquement Tor au moment où une main anonyme brandissant un marteau s’apprêtait à transpercer le scrotum du type avec un clou de charpentier.
-Ce mec est un grand malade… souffla-t-il.
-Malade ou pas, on le tient. Bien joué, lieutenant. Il fallait y penser.
-J’aurais même pu y penser plus tôt. Ce genre de dissimulation est une technique assez courante pour échanger des liens illégaux en toute discrétion.
-Ce qui compte, c’est d’avoir trouvé la combine. Sergent, pouvez-vous nous imprimer quelques-unes de ces… preuves ? On va aller de ce pas demander à monsieur Eckmann ce qu’il en pense.
Getto s’exécuta et constitua un dossier composé d’une douzaine d’images montrant des enfants nus et des rapports sexuels impliquant des animaux, dont le caractère illégal ne faisait aucun doute. La pochette sous le bras, Johann remonta au troisième étage avec Fischer et ils s’arrêtèrent devant la pièce où Eckmann était retenu. Ils entrèrent sans frapper et trouvèrent le photographe en compagnie de maître Enthoine. Dès qu’il les vit, l’avocat se leva.
-Colonel, lieutenant, cette mascarade a assez duré. Mes clients vous ont fourni un alibi solide s’agissant du quintuple meurtre commis il y a dix ans, et vous n’avez pu trouver aucun élément les reliant aux deux derniers assassinats puisqu’ils y sont totalement étrangers. J’exige donc qu’ils soient relâchés immédiatement. Ces messieurs ont chacun une activité professionnelle, et pas de temps à perdre avec des accusations sans fondements.
Fischer se tenant en retrait, Johann comprit que son supérieur lui laissait l’honneur de confondre Eckmann.
-Pour Kern et Hémans, on devrait pouvoir s’arranger. Ils seront probablement mis en examen pour l’enlèvement et le viol de Tania Meistricht en 2001, mais le parquet pourrait tout à fait décider de les laisser en liberté le temps des investigations.
-Voilà une bonne nouvelle, jubila l’avocat. Nous allons donc…
-Pas si vite, maître. Le cas de monsieur Eckmann ici présent est un peu différent. Voyez plutôt ce qu’on a fini par trouver sur son ordinateur.
Il ouvrit la pochette cartonnée et en sortit les photos une à une, les étalant sur la table avec une lenteur calculée. Eckmann ne broncha pas, mais l’avocat eut un mouvement de recul en découvrant les images. Instinctivement, Johann eut la sensation qu’il n’était pas tant choqué par ce que montraient les clichés que par leur présence entre les mains des gendarmes.
-Plutôt ingénieux, le coup des recettes de cuisine. On a failli se faire avoir, pour être honnête. Vous comprendrez aisément, maître, que cette découverte justifie amplement le maintien en garde-à-vue de votre client. Et ce n’est que le début. Ce genre de saloperies, c’est la détention provisoire assurée.
Johann se pencha au-dessus de la table et approcha son visage à moins d’un mètre de celui d’Eckmann.
-Tu m’as entendu ? Ce n’est que le début. La simple consultation de ces images vaut deux ans de prison. Mais grâce à elles, on aura carte blanche pour fouiller ta vie de fond en comble. Et tu peux être certain que, d’une manière ou d’une autre, on te reliera à ces viols commis dans des parkings.
Eckmann leva la tête et le dévisagea de ses yeux inexpressifs. Johann eut l’impression d’y discerner l’ombre de la peur et s’en délecta.
-Qu’est-ce que tu me disais, l’autre jour ? Que quelqu’un comme moi n’attraperait jamais quelqu’un comme toi ? On dirait que tu t’es planté, mon gars.
Fischer posa une main apaisante sur l’épaule de Johann et s’adressa à l’avocat.
-Nous allons prévenir le parquet de ce que nous avons trouvé sur l’ordinateur de votre client. Nous vous tiendrons informé de la suite des événements.
Puis les deux flics quittèrent la pièce, laissant derrière eux un maître Enthoine abasourdi et un Eckmann prostré sur sa chaise.
-Appelez la juge Moreau, lieutenant, dit Fischer dès que la porte se fut refermée. Elle devrait être ravie de votre trouvaille.
Johann attrapa son paquet de cigarettes et gagna le toit. Tout en allumant une Pall Mall, il ressentit une pointe de soulagement. Il ne s’était pas totalement planté sur les Poètes, et l’un d’entre eux était maintenant dans de beaux draps. Pas pour ce qu’il avait fait à Tania, mais il fallait bien commencer par quelque chose.
Je te l’ai dit, mon salaud… Ce n’est que le début.
Eckmann allait tomber, c’était pratiquement certain. Et les autres suivraient, il y veillerait. Même s’il devait pour cela remuer ciel et terre, il trouverait un moyen de prouver leur responsabilité dans ce qui était arrivé à Tania au mont Saint-Quentin. Dès qu’il en aurait terminé avec Molvange, il ferait de la chute du Cercle sa priorité absolue.
Mais d’abord, traiter les affaires courantes. Il appela Chloé Moreau.
-Lieutenant Sarski ? Dites-moi que vous avez de bonnes nouvelles.
-Et comment. On vient de trouver sur l’ordinateur d’Eckmann une collection de liens pointant vers un paquet de sites illégaux : pédopornographie, zoophilie, actes de barbarie… Je vous fais parvenir un rapport détaillé dans l’heure.
Chloé Moreau laissa échapper un soupir et Johann put sentir son soulagement à travers le combiné.
-Bien joué, lieutenant ! Je le transmettrai à mes collègues pour qu’ils fassent le nécessaire en attendant mon retour. Je rentre dans deux jours, on se mettra immédiatement au boulot. On va faire tomber ce type pour bien plus que quelques photos, j’en suis sûre !
-Vous pouvez compter sur moi. Je n’attends que ça…
Il raccrocha, alluma une deuxième cigarette et tourna à nouveau ses pensées vers Molvange. Comment s’y prendre pour relancer l’enquête qui se retrouvait, une fois encore, au point mort ?
En partant du principe que j’ai loupé quelque chose, tout simplement.
Il avait pourtant l’impression de connaître le dossier à fond, d’avoir examiné le moindre détail de chaque rapport. Il avait potassé les écrits de Dieblinger jusqu’à plus soif, passé la vie de ses amis au crible, cherché en vain un mobile dans leur passé.
Puis quelque chose le frappa.
Il s’était focalisé sur le quintuple meurtre et avait laissé à ses collègues la plupart des vérifications sur les deux dernières victimes. Il ne savait rien ou presque de la vie d’Hélène Marck et d’Anthony Hirsch, de leurs déplacements, de leurs fréquentations…
La réponse est forcément là. Ils sont, d’une façon ou d’une autre, liés à quelqu’un que je connais et qui connaissait mes amis.
Il regagna l’open-space et, avisant Ish à son bureau, s’approcha de lui. C’était son collègue qui avait, pour l’essentiel, décortiqué les magouilles de la banquière et du courtier, sans rien y trouver de suspect. Mais comment l’aurait-il pu en ne sachant pas exactement ce qu’il cherchait ? Il lui manquait l’essentiel : la capacité d’identifier le chaînon manquant qui reliait les sept victimes. Une capacité que seul Johann possédait.
-Ish ? Tu peux me rassembler tout ce que tu as sur les activités professionnelles de Marck et Hirsch ? Légales et illégales, la totale. Je veux y jeter un coup d’œil, voir si je peux trouver un lien avec 2008.
-J’ai déjà passé tous leurs clients au fichier, sans résultat. Qu’est-ce que tu espères de plus ?
-Je me suis plongé dans la vie des cinq victimes de 2008, j’ai rencontré leurs parents, certains de leurs anciens camarades de classe… Je verrai peut-être quelque chose qui t’a échappé.
-Donne-moi un quart d’heure, le temps de tout réunir.
En attendant, Johann s’installa à son ordinateur pour attaquer le rapport qu’il avait promis à Chloé Moreau. Il avait à peine ouvert un document Word que Fischer l’appelait sur son téléphone fixe.
-Sarski ? Dans mon bureau, tout de suite, ordonna le colonel d’une voix sèche avant de raccrocher.
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