La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)
Chapitre 31
Décidé à laisser Franchet se débrouiller avec le marginal qui avait agressé Hélène Marck – si on pouvait seulement qualifier d’agression la scène qu’il avait vue en vidéo – Johann appela Ludovic Getto.
-Ludo ? Dis-moi que tu as réussi à accéder à l’ordinateur.
-Pas encore, lui répondit le technicien, un brin de contrition dans la voix. Ce machin est sacrément bien verrouillé. Il va me falloir encore quelques heures.
-Tu m’as déjà dit ça hier, rétorqua Johann. J’ai besoin de matière pour avancer.
-Cet après-midi sans faute, parole de geek.
Il était à peine dix heures trente. Trop tôt pour aller rejoindre Pierre Diprowsky. Johann hésita à se rendre au bureau – mais pour y faire quoi ? Il n’avait aucun nouvel os à ronger. Il décida de faire plutôt un crochet par son appartement. À défaut d’une piste fraîche, il en restait une vieille dans le dossier de Dieblinger qui n’avait pas été explorée à fond.
Les tags sinistres de ces drôles de Poètes…
Une clope au bec, un café à portée de main, il fouilla les vieilles chemises défraîchies jusqu’à tomber sur une pochette contenant une quinzaine de photos. Il les étala devant lui et reconnut immédiatement certains des graffitis devant lesquels il s’était arrêté quelques jours plus tôt. À dix ans d’intervalle, Dieblinger et lui s’étaient fait la même réflexion à propos des inscriptions : lugubres, dérangeantes, en parfait écho avec le drame qui s’était déroulé dans les galeries de Molvange.
Il avait remarqué le premier tag signé par les Poètes – qui parlait de souterrains et de monstres chtoniens – en remontant vers l’entrée des munitions, après l’arrivée des techniciens et du légiste sur la scène de crime. La signature lui avait fait penser au célèbre film avec Robin Williams – qu’il n’avait jamais vu –, mais ce n’était qu’une inscription parmi les dizaines qui souillaient les murs des galeries. Croix gammées, runes SS et affirmations hautement poétiques et parfois truffées de références, du style « Coralie m’a sucer », cohabitaient un peu partout, et l’évocation d’un titre de film n’avait rien de plus bizarre que le reste.
Ce n’est qu’au moment où il en avait croisé un deuxième, au milieu du plan incliné, sur le mur opposé à l’étroit escalier, qu’il avait tiqué et s’était arrêté pour l’examiner. Son cerveau de flic était habitué à repérer les schémas récurrents, et celui-ci était particulièrement visible. Il avait pris le tag en photo, par acquit de conscience. Il sortit son smartphone pour se rafraîchir la mémoire.
Au détour d’une galerie, une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux
Cercle des Poètes Disparus - 11/11/02
BFGKAEAH
À un mot près, c’était un extrait de la première strophe d’un des poèmes les plus célèbres de Baudelaire, La Charogne. Johann s’en souvenait pour l’avoir étudié en cours de français. Un jour, Louis, passablement alcoolisé, avait trouvé spirituel d’en déclamer les derniers vers à Angélique, lui disant en substance qu’aussi belle soit-elle, elle serait un jour réduite à un tas de chair en décomposition. Angélique n’avait pas apprécié l’attention, et l’engueulade qui s’en était suivie avait débouché sur leur deuxième séparation. Ou était-ce déjà la troisième ? Il n’en était plus sûr.
La dernière ligne était plus sibylline. Que pouvait bien signifier cette suite de lettres ? Il n’aimait pas beaucoup les énigmes et espéra que la solution se trouve quelque part dans les notes de Dieblinger. Il y réfléchit quelques secondes avant de comprendre que l’ancien flic lui avait déjà fourni la réponse. Il avait parlé d’initiales.
Johann nota les lettres sur son bloc-notes en les séparant de manière logique. Ça ne l’aiderait peut-être pas à retrouver les auteurs du tag, mais ça le rendait déjà moins incompréhensible.
BF / GK / AE / AH
Un peu plus tard, il avait découvert un troisième poème en haut du plan incliné, un extrait de l’Enfer de Dante qu’il avait aussi étudié en classe. Il lui sembla même se rappeler que Tania en avait tiré un passage au sort à l’oral du bac de français.
Vous qui entrez, laissez toute espérance… Ils n’ont pas pu le louper en passant à côté. Et Tristan a probablement lâché une vanne de circonstance. S’ils avaient su…
Il s’était ensuite consacré à la supervision de l’analyse de la scène de crime et avait oublié les Poètes Disparus. En observant les photos, l’impression de malaise qu’il avait ressentie en lisant ces mots tracés en majuscules rouges et serrées sur les murs sales et humides lui revint en mémoire. Pourquoi ces vers lui avaient-ils fait cet effet ?
Si j’étais tombé dessus dans la rue, en plein jour, je n’y aurais même pas prêté attention.
Il avait appris de ses lectures d’adolescent que le pouvoir des mots dépend beaucoup du contexte qui les entoure. Fan absolu de Stephen King, il avait passé des nuits entières de délicieuse angoisse à dévorer ses romans. À l’époque, une phrase – ou même un seul mot – lue à la lueur d’une lampe de chevet au milieu des craquements d’une maison endormie pouvait le faire cauchemarder pendant des jours. Il gardait un souvenir particulier de La tempête du siècle, où est évoqué l’unique indice laissé par les habitants disparus d’une colonie anglaise sur la côte de Caroline du Nord : un mot, CROATON, gravé dans l’écorce d’un arbre. Par un curieux hasard, il l’avait d’ailleurs également retrouvé inscrit dans l’ouvrage de Molvange.
Les amoureux du frisson doivent tous avoir les mêmes références…
Tout seul, ce mot n’avait évidemment rien de remarquable. Mais, dans le contexte du livre, il lui était resté en tête et l’avait mis mal à l’aise pendant un moment. C’était le même sentiment oppressant qui l’avait gagné tandis qu’il lisait les graffitis des Poètes. L’impression qu’une présence malsaine le dévisageait, dissimulée derrière les lettres.
D’après les photos, Dieblinger avait relevé douze inscriptions mentionnant le Cercle, quatre datées de novembre 2002, sept de juin 2005, et la dernière de mars 2008, trois mois seulement avant le quintuple meurtre. Johann comprenait maintenant pourquoi le flic s’y était intéressé. Il pensait avoir affaire à des habitués des lieux, visiblement animés d’idées morbides. Vu ce qui s’était passé dans l’ouvrage, c’était suffisant pour les rendre suspects.
Super, et ça nous amène où ?
À vrai dire, pas bien loin. Pas plus loin en tout cas que Dieblinger et Serneau dix ans plus tôt. Ils avaient effectivement suivi la piste – le dossier le confirmait – et elle les avait menés à une impasse. Mais ils étaient loin d’être animés de la même motivation que Johann, même si l’affaire les avait hantés jusque dans leur retraite. Et surtout, ils n’avaient pas le dixième de ses capacités à mener des recherches. Dans un monde entièrement connecté, on peut retrouver la trace d’à peu près n’importe quoi sur Internet, pourvu qu’on sache où – et surtout comment – chercher.
Ça tombe bien, je suis plutôt doué en la matière.
Johann lança d’abord une recherche simple, en utilisant les termes cercle des poètes disparus. Google lui trouva environ deux cent quarante mille résultats. C’était beaucoup trop. Il affina les critères pour demander au moteur de recherche de laisser de côté les occurrences qui faisaient référence au film. Il tâtonna un peu pour trouver les bons mots-clés à éliminer et finit par réduire la liste à moins de vingt mille entrées.
Toujours trop.
Il entra dans les paramètres avancés pour réduire encore le champ des recherches, sans succès. Quoi qu’il fasse, impossible de descendre en dessous de quinze mille résultats. D’une manière ou d’une autre, des liens vers des contenus en rapport avec le film de Peter Weir continuaient d’apparaître.
Il se renversa sur son siège, contempla le plafond immaculé de son salon et alluma une cigarette. Après quelques taffes, une idée le frappa. Si évidente qu’il s’en voulut de ne pas y avoir pensé tout de suite.
Il tapa à nouveau cercle des poètes disparus, et ajouta deux nouveaux mots-clés à la suite : Ligne Maginot. Il les plaça entre guillemets pour signifier à Google que ces deux mots devaient impérativement accompagner les premiers, et compléta la requête par l’instruction -film pour obliger le moteur de recherche à ôter de la liste tous les résultats associant les termes recherchés à l’œuvre cinématographique.
Dix mille résultats. Il testa d’autres interdictions et finit par trouver la bonne combinaison en associant film à Williams et Weir. Considérer qu’il était pratiquement impossible de parler du long-métrage sans citer l’acteur principal ou le réalisateur s’avéra payant. Il ne restait que deux cent trente-et-un résultats.
Le premier lui parut prometteur et il cliqua dessus. Il s’agissait d’un lien vers un album de photos posté sur Facebook, dans lequel son auteur avait recensé certains des tags laissés par les Poètes dans différents ouvrages militaires.
Y’en a vraiment qui ont du temps à perdre… En l’occurrence, ça m’arrange.
Il voulut faire défiler les clichés, mais un coup d’œil à son horloge lui apprit qu’il était presque midi. Il avait tout juste le temps de filer au Technopôle rejoindre Pierre Diprowsky pour sa pause déjeuner. Un instant, il se demanda laquelle de ces deux pistes apparemment inutiles – les Poètes ou ses anciens camarades de lycée – il valait mieux suivre.
Il opta finalement pour Diprowsky. L’album sur Facebook n’allait pas se volatiliser, il aurait tout le temps d’y revenir. Il enregistra le lien en favori, rassembla ses affaires et gagna sa voiture.
Arrivé rue Marconi, entre l’école Georgia Tech et le lac Symphonie, il chercha du regard le bureau d’études dont Pierre Diprowsky lui avait donné l’adresse. Il finit par le trouver, non pas grâce à son enseigne presque invisible, mais parce que Diprowsky l’attendait devant.
Tout comme Matthieu Roth, il n’avait guère changé en dix ans. Les jeans informes et délavés et les pulls de sport qu’il portait à l’époque avaient cédé la place à un costume mal ajusté et à une cravate froissée, mais le jeu des différences s’arrêtait là. Pierre Diprowsky avait gardé la même corpulence étrange, mi-gros mi-baraqué, le même cou épais aux airs de jabot et la même coupe hérissée au gel. Il salua Johann avec chaleur, et celui-ci lui retrouva également l’air un peu hagard dont il se souvenait. Du temps du lycée, Tristan disait de lui qu’il avait le regard « bovin ».
Il a toujours eu le sens des formules…
Johann lui donna les mêmes explications qu’à Roth la veille : le nouveau cadavre trouvé à Molvange, les vérifications sur les meurtres de 2008, les ressentiments que quelqu’un aurait pu nourrir à l’encontre de ses amis.
-On était au Tiffany le soir où ils sont morts, raconta Diprowsky. Comme la plupart des élèves de terminale, pour la Nuit du Bac. La boîte était pleine à craquer, on avait du mal à retrouver ceux avec qui on était venu. Je me rappelle m’être quand même étonné de ne pas vous croiser. Vous étiez un peu les stars du lycée, après tout… Et puis, deux jours plus tard, j’ai appris ce qui est arrivé. C’est horrible mais franchement, je ne vois pas qui aurait pu leur faire ça…
Diprowsky le fixa de ses yeux étrangement inexpressifs et Johann se dit qu’il gaspillait vraiment son temps. Si quelqu’un dans leur entourage scolaire en avait voulu à ses amis au point de les tuer, il l’aurait forcément su. Il posa néanmoins une dernière question, davantage pour apaiser sa conscience qui le turlupinait depuis la veille que pour faire avancer son enquête.
-J’ai vu Matthieu hier. Il m’a parlé de… de la tentative de suicide de Lisa. Il m’a dit que si quelqu’un pouvait en connaître les vraies raisons, c’était toi.
Une ombre passa dans les yeux de poisson mort de Diprowsky et il tourna la tête vers le lac.
-Elle m’a envoyé un message, finit-il par lâcher dans un murmure. Juste avant de sauter. J’étais son meilleur ami, tu sais ? Et pourtant, je ne me doutais pas qu’elle allait mal au point de vouloir en finir.
Ce triste constat trouva en Johann un écho douloureux. Tania aussi portait en elle une douleur dont il ne soupçonnait rien. Quand il s’en était finalement rendu compte, il était déjà trop tard pour qu’il puisse l’aider. Trop tard pour qu’elle accepte qu’il aide.
Je l’ai laissée s’enfoncer sans rien voir alors qu’on passait tout notre temps ensemble…
-Tu te souviens de ce que disait son message ?
-Il est gravé là, répondit Diprowsky en posant un doigt boudiné sur sa tempe. Chaque mot. Elle m’a dit : « Il ne m’aime pas. Il ne m’aimera jamais. Je n’ai plus la force de vivre. ».
Ses yeux s’embuèrent et il chassa les larmes d’un revers de main.
-Elle parlait de Louis, évidemment, reprit-il. Tu te rappelles qu’ils sont sortis ensemble quelques semaines, à la fin de la première ?
Johann acquiesça.
-Ce que tu ne sais sans doute pas, c’est qu’elle était dingue de lui depuis des années. Quand il s’est enfin intéressé à elle, elle était folle de joie. Et quand il l’a plaquée, elle était inconsolable. Elle a traîné sa peine pendant des mois, et elle a fini par craquer.
-Vous avez dû en vouloir à Louis, non ? demanda Johann qui sentait poindre le début de quelque chose qui pouvait ressembler à un mobile.
-Pourquoi ? C’est le genre de choses qui arrive à tous les ados… On s’en est surtout voulu à nous-mêmes, ses amis, de ne pas avoir vu à quel point elle allait mal. On se contentait de lui dire que ça allait passer, qu’il ne méritait pas une fille comme elle. Si on avait su…
C’est quand même une piste à creuser…
Johann remercia Diprowsky, qui lui souhaita bonne chance pour son enquête avant de partir déjeuner. Il resta quelques instants accoudé à sa voiture, le temps de fumer une cigarette. Il laissa son regard courir sur la surface parfaitement lisse du lac Symphonie – toujours pas le moindre souffle de vent à l’horizon – qui reflétait violemment le soleil de midi, et réfléchit à ce qu’il venait d’apprendre.
Lisa Bertin s’était donc défenestrée par sa faute. Indirectement, au moins. Il avait mis Louis au défi de draguer l’intello coincée et de coucher avec elle, et ce pari débile avait mené à sa tentative de suicide. Même s’il était plutôt imperméable à l’empathie et au remords, cette pensée lui serra le ventre. Heureusement que Lisa s’en était finalement bien sortie. Il se débattait déjà avec suffisamment de regrets…
Une question se posait néanmoins : ce suicide manqué pouvait-il avoir donné un mobile à quelqu’un ?
Possible…
Si la jeune fille avait explicitement pointé du doigt sa rupture avec Louis pour justifier son geste, il était plausible d’imaginer qu’un membre de sa famille ou de son cercle d’amis ait voulu la venger. Mais cela justifiait-il de traquer cinq personnes dans un ouvrage abandonné pour les massacrer ?
Peut-être pas…
Même s’il n’était qu’à moitié convaincu par cette piste, il ne pouvait pas l’écarter sans vérifier. Tout en remontant dans sa voiture pour prendre la direction des bureaux du Républicain Lorrain – l’heure de son rendez-vous avec Morella approchait – il se fit la réflexion que Dieblinger et Serneau avaient réellement négligé un pan entier de l’enquête. Toute improbable que puisse paraître l’hypothèse d’une vengeance, elle constituait un mobile potentiel que les deux enquêteurs auraient dû identifier et explorer. Qu’avaient-ils pu louper d’autre ? Quelque chose concernant les Poètes Disparus, peut-être ?
Tout en descendant à vive allure la rue de Queuleu, Johann espéra soudain que son rendez-vous avec Maddie ne lui réserverait pas d’autres surprises du même genre.
Parce que son enquête lui semblait déjà suffisamment embrouillée.
Et parce que le simple fait de la revoir constituerait déjà une épreuve en soi.
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