La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 1

 

2 juillet 2008

Des cinq adolescents à qui il ne restait que quelques heures à vivre, Gaël fut le premier à atteindre le sommet de la colline. Une trentaine de minutes plus tôt, ses amis et lui avaient laissé sa voiture, une Peugeot 205 hors d’âge, près d’une ferme à la sortie du village en contrebas. Puis ils s’étaient lancés, sacs à l’épaule, à l’assaut du chemin qui taillait une ligne droite et claire entre deux champs de maïs. La montée, relativement courte mais raide, était rendue pénible par le soleil écrasant qui régnait en maître dans le ciel sans nuages.

Puisqu’il était le seul, comme le voulait leur tradition, à connaître leur destination, Gaël menait le groupe. Sportif, il avait avalé le dénivelé sans se ménager, sachant bien que la marche deviendrait moins laborieuse dès qu’ils auraient atteint la lisière de la forêt, en haut de la colline. Épongeant d’une main la sueur qui perlait sur son front, il se retourna pour voir son ami Louis parvenir à sa hauteur et déposer son sac à côté de lui. Les bouteilles d’alcool qu’il contenait tintèrent quand il toucha le sol, et Gaël sourit en pensant à la soirée incroyable qu’ils s’apprêtaient à passer.

Louis, grand et fin, n’avait pas souffert davantage de la montée. Il écarta nonchalamment une mèche de cheveux bruns tombée devant ses yeux et épousseta son short qui s’était couvert de la poussière blanche du chemin. S’asseyant sur ses talons, il sortit un paquet de cigarettes de sa poche, en éjecta une d’une pichenette et l’alluma.

Les deux filles qui les accompagnaient les rejoignirent une minute plus tard. À peine arrêtée, Tania se délesta à son tour de son sac et entreprit de masser ses trapèzes entre ses pouces et ses index.

-Vache, c’est lourd ! s’exclama-t-elle. Gaël, t’aurais pu nous prévenir que c’était une sortie alpinisme, j’aurais investi dans un forfait remontées mécaniques…

-Ne te plains pas, répondit Gaël. Regarde plutôt ce pauvre Tristan qui galère… Eh Tristan, t’aurais pu laisser ta caravane en bas !

Tous les quatre se retournèrent d’un seul mouvement pour observer, une vingtaine de mètres plus bas, le cinquième membre de la bande qui peinait dans la montée. Blond, les cheveux frisés, Tristan embarquait en effet, en plus de son sac à dos, quelques kilos superflus. Il s’arrêta en entendant Gaël l’interpeller. Les poings sur les genoux, il tenta de reprendre son souffle pour balancer une réplique cinglante, les yeux fixés sur ses chaussures.

-Ta gueule, Gaël, parvint-il finalement à cracher entre deux inspirations sifflantes.

Il jeta un œil en l’air, révélant un visage rougi par l’effort et trempé de sueur.

-Sale temps pour les gros… ajouta-t-il en reprenant péniblement son ascension.

Le temps qu’il rattrape finalement ses amis, Angélique, la deuxième fille de la bande, avait sorti une gourde de son sac à dos. Les yeux fermés, elle en avala quelques gorgées puis la fit passer à ses amis. Une vague odeur de whisky se répandit dans l’air. La gourde finit entre les mains de Tristan, qui siffla le quart restant en un long cul-sec.

-Vas-y mollo mon gros, lui dit Gaël. Le plus dur est derrière nous, mais on n’est pas encore arrivés. J’ai aucune envie de devoir te porter parce que t’es déjà trop bourré pour mettre un pied devant l’autre…

Imaginant la scène, Louis, Angélique et Tania éclatèrent de rire. Tristan lança la gourde vide en direction de la tête de son ami, et profita d’avoir les deux mains libres pour pointer ses deux majeurs en l’air, un grand sourire sur les lèvres.

-J’t’emmerde, Gaël. J’ai assez d’inertie pondérale pour encaisser autant de whisky-Coca que vous quatre réunis.

Il se frappa le ventre des deux paumes en guise d’illustration, puis jeta un coup d’œil derrière lui.

-Blague à part, maintenant qu’on s’est tapé l’ascension du Mont Blanc, ça te ferait mal au cul de nous dire où on va ?

Gaël lui fit un clin d’œil.

-Ah ça, mon lapin, tu le découvriras bien assez tôt. Mais crois-moi, l’endroit où je vous emmène vaut bien les quelques calories que tu auras brûlées ! Je vous ai bien promis la soirée de votre vie pour fêter le bac ?

Les quatre autres acquiescèrent.

-Alors un peu de patience !

Angélique le regarda d’un air amusé, les mains glissées dans les poches arrière de son minishort en jean.

-T’as pas intérêt à te louper sur ce coup-là. Après tout ce qu’on a fait jusqu’à maintenant, on devient exigeants !

Gaël lui décocha un clin d’œil. Il devait bien le reconnaître, ils avaient à leur actif un certain nombre de soirées marquantes. La première avait eu lieu deux ans plus tôt, quelques semaines avant leur entrée en classe de première. Ce soir-là, ils s’étaient réunis pour fêter l’anniversaire d’Angélique, munis de tout l’alcool nécessaire pour passer une bonne soirée. Tristan avait même, pour l’occasion, acheté quelques grammes de beuh à son cousin. Ils avaient erré un moment dans les rues de Montoy-Flanville, le village à côté de Metz où vivait Angélique, à la recherche d’un endroit tranquille et à l’abri des regards où s’installer. Finalement, ils s’étaient retrouvés devant la grille fermée à clé du cimetière municipal.

Gaël se souvenait parfaitement comment, enhardis par les quelques bières qu’ils avaient bues en chemin, ils avaient escaladé le mur d’enceinte et s’étaient retrouvés à louvoyer, dans un silence de mort, entre les croix et les sépultures. À jeun, ils se seraient sans doute sentis mal à l’aise. Mais éméchés comme ils l’étaient déjà, ils avaient trouvé parfaitement naturel de s’allonger sur deux larges tombes qui se faisaient face et d’y déballer leur stock de boissons. Adossés au marbre froid, ils avaient bu et fumé presque jusqu’à l’aube, discutant et pouffant de rire en essayant de ne pas faire trop de bruit, avec l’impression de passer la meilleure soirée de leur vie.

Le lendemain, ils étaient unanimes : ils devaient absolument remettre ça le plus vite possible. Le mois suivant, Tristan leur avait donc proposé une nouvelle sortie dans une chapelle abandonnée qui se trouvait près de chez lui. Ils avaient encore passé une nuit d’enfer, et ces rendez-vous étaient devenus une tradition. Depuis, chacun leur tour, ils mettaient un point d’honneur à proposer un endroit plus effrayant ou insolite – et de préférence interdit d’accès – que le théâtre de leur précédente nuit de beuverie.

Pour leur dernière soirée, au mois de mars, ils s’étaient cachés dans la crypte d’une église dont ils avaient forcé la porte. Ils s’étaient éclairés à la lumière de cierges pascals volés dans la sacristie et avaient fait descendre l’alcool avec des hosties. Tous étaient d’accord pour dire que c’était, et de loin, la chose la plus folle qu’ils aient faite jusqu’à présent.

Les révisions pour le bac avaient depuis mis leurs sorties en stand-by et Gaël, dont c’était le tour de proposer un lieu, avait profité de ce délai pour prospecter et trouver un endroit qui, il l’espérait, surpasserait la crypte.

Il avait promis à ses amis une nuit de folie pour fêter l’obtention du bac, et ils avaient fait leurs emplettes en conséquence. Le whisky et la vodka avaient remplacé la bière des premières soirées, et Tristan avait acheté assez de beuh pour, selon ses termes, « envoyer Schwarzenegger sur orbite ».

Gaël passa un bras autour de l’épaule d’Angélique et l’embrassa sur le front.

-Vous allez voir ce que vous allez voir, lança-t-il. Ça va, Tristan ? T’as repris ton souffle ?

Le blond acquiesça en levant le pouce.

-Dans ce cas, en route ! On a encore un peu de chemin devant nous.

Ils reprirent leur marche et s’engagèrent dans le sous-bois. Le couvert des arbres atténua un peu la chaleur et leur progression devint moins pénible. Le répit fut de courte durée car le chemin rétrécissait à vue d’œil, et des ronces commencèrent à leur agripper les jambes. Ils prirent un large virage qui épousait la courbe de la colline, croisant quelques stères de bois laissés à sécher à côté de grosses souches.

Quelques dizaines de mètres plus loin, le chemin déjà étroit se transforma en un sentier à peine visible. Ils se mirent en file indienne. Gaël, toujours en tête, écartait les branches basses de plus en plus nombreuses, signe que le passage n’était guère fréquenté que par des animaux.

Ils comprirent pourquoi quand ils passèrent à côté d’un grand chêne sur lequel était fixé un panneau blanc entouré d’un liseré tricolore. La mention « Terrain militaire – Défense d’entrer » s’y affichait en lettres noires passablement écaillées. Angélique s’arrêta pour contempler l’écriteau.

-Ah, ça c’est excitant, dit-elle en faisant claquer sa langue. Les cimetières et les églises, ça commençait à devenir monotone.

Louis, qui marchait derrière elle, lui enfonça l’index dans les côtes, la faisant sursauter.

-Tu t’exciteras plus tard, Angel. Pour l’instant, continue d’avancer. Je commence à en avoir ras le cul des ronces et des orties. Sans compter qu’on est en terrain interdit…

-Pas de panique, dit Tristan. Ce panneau a l’air plus vieux que nous, ça m’étonnerait que les militaires s’intéressent encore à cette forêt.

-Détrompe-toi, lui répondit Gaël. Pour autant que je sache, le coin est toujours utilisé comme terrain de manœuvre par le régiment de transmission de Thionville. On a plutôt intérêt à se magner le cul et à se faire discrets.

-On risque quoi, si on se fait attraper ? demanda Tania, l’air vaguement inquiète.

-Une nuit au poste et une bonne amende, répondit Gaël. Et un peu plus si un flic se met en tête de fouiller le sac de Tristan ! ajouta-t-il en faisant mine de rouler à deux mains un énorme joint imaginaire.

-Ben quoi, monsieur l’agent ? lança celui-ci en affichant son plus bel air innocent. C’est de l’homéopathie, c’est pour soigner mon asthme.

Tous éclatèrent de rire puis ils se remirent en marche, le pas un peu plus lent. Aucun d’eux ne prêta attention au tas de pierres qui prenait appui sur l’autre face du tronc du gros chêne. Il était surmonté d’une croix faite de deux branches, parée de coulures de cire rouge provenant d’une bougie presque entièrement consumée plantée au sommet.

Un peu plus loin, le chemin amorça une descente et quitta le flanc de la colline pour s’enfoncer plus loin dans la forêt. Les arbres se resserraient, et tout l’espace au ras du sol était maintenant occupé par des ronces et des touffes d’orties.

Les cinq adolescents commençaient à fatiguer. La chaleur les faisait transpirer à grosses gouttes, et les bretelles des sacs à dos pleins à craquer leur sciaient les épaules.

-C’est encore loin ? demanda Tania. J’en peux plus, je meurs de chaud.

Ils firent une nouvelle halte. Ce fut au tour de Louis de faire passer sa gourde. Quelques gorgées de vodka-orange leur redonnèrent un semblant de courage.

-Bien contente d’avoir zappé le pantalon, fit Angélique. Les ronces piquent un peu, mais au moins j’ai la clim’ !

-T’aurais mieux fait de m’écouter, lui répondit Gaël. Là où on va, la température va baisser de quelques degrés et tu vas te cailler tes jolies petites fesses.

-Heureusement que j’ai toujours quelqu’un pour me réchauffer, rigola Angélique en chatouillant la nuque de Louis, qui répliqua en lui taquinant à nouveau les côtes.

-Bordel, s’exclama Tristan, vous avez encore prévu de remettre le couvert ? Ça sera quoi ? La cinquième fois ?

-La sixième, au dernier comptage, lui répondit Louis avec un sourire en coin.

-Qu’est-ce que tu veux ? renchérit Angélique. On n’arrive pas à se passer l’un de l’autre, même si on aime profiter de la vie.

-Avant de penser à profiter de quoi que ce soit, faudrait peut-être commencer par arriver à destination, maugréa Tania. Avance, Gaël, qu’on en finisse avec cette forêt…

Gaël joignit ses mains en visière et fit mine de chercher son chemin.

-Hum, à vue d’œil je dirais qu’on n’est plus très loin… Vous voyez cette butte droit devant ? On la monte, on descend de l’autre côté et on y sera.

-Alors, en voiture Simone ! lança Tristan en allumant une cigarette.

Ils reprirent une nouvelle fois leur marche pour couvrir la centaine de mètres qui les séparaient de l’endroit qu’avait désigné Gaël. Le sol au pied de la petite colline semblait avoir été creusé et retourné sur plusieurs mètres. Des déchets d’aspect ancien apparaissaient çà et là, bouteilles brisées ou vieilles semelles de chaussures en cuir. Ils n’y prêtèrent pas attention et se lancèrent à l’assaut de la pente. Arrivé en haut, Gaël désigna un autre mouvement de terrain plus imposant, quelques dizaines de mètres plus loin.

-Vous voyez ? C’est là qu’on va !

Et il s’élança dans la descente, sautant d’un pied à l’autre pour éviter les branches mortes et les ronces, qui échouèrent à le faire trébucher.

Les autres le rejoignirent avec plus de prudence. Quand ils eurent contourné la colline par la gauche, ils quittèrent brusquement le couvert des arbres et débouchèrent sur une esplanade en béton gris d’aspect ancien partiellement masquée par la mousse et les mauvaises herbes qui s’insinuaient dans les fissures.

L’espace découvert, de forme vaguement rectangulaire, se rétrécissait sur la gauche pour former un chemin assez large qui avait dû être une route tout à fait praticable avant que la nature ne reprenne ses droits.

Tous les cinq restèrent silencieux quelques instants, le temps de reprendre leur souffle. Le soleil et la marche en forêt les avaient épuisés. Ils étaient hors d’haleine, dégoulinant de sueur, et l’alcool avalé en cours de route commençait à leur faire tourner la tête.

-C’est une plaisanterie ? s’écria finalement Tania en gratifiant Gaël d’un coup de poing à l’épaule. On s’est tapé les montées et les ronces alors qu’une route arrive jusqu’ici ?

-Je te l’ai dit tout à l’heure, le coin est encore utilisé de temps en temps par les militaires, et, pour autant que je sache, les gendarmes viennent régulièrement patrouiller. J’ai vraiment aucune envie qu’ils trouvent ma bagnole juste à côté de l’entrée.

Tout en se justifiant, il pointa le pouce par-dessus son épaule pour désigner l’entrée en question, le but de leur expédition. Ses amis se retournèrent et Louis laissa échapper un sifflement de surprise.

L’espace dégagé où ils se trouvaient était barré, à l’opposé du chemin, par une large façade de béton dont les côtés disparaissaient sous les arbres et les broussailles. Haute de cinq mètres, elle se terminait à chaque extrémité par un angle droit arrondi couvert de mousse. Ce qui leur était apparu comme une colline depuis la forêt était en fait le toit plat du bâtiment, caché par la terre et la végétation. Sur les dessus, deux dômes métalliques semblaient monter la garde, pointant leurs créneaux de tir rectangulaires dans toutes les directions.

La massive paroi grise était coupée au centre par une haute grille à deux battants dont la largeur semblait étudiée pour livrer passage à un camion. De chaque côté, deux ouvertures carrées d’un mètre de large aux bords crénelés les fixaient comme des yeux aveugles, dont les avancées de béton en surplomb formaient les arcades sourcilières. Un fossé peu profond interdisait l’accès à la façade ; une large passerelle métallique rouillée l’enjambait pour atteindre l’entrée.

Gaël, qui s’était approché de l’imposant édifice, se tourna vers ses amis et ouvrit grand les bras.

-Voici l’entrée de l’ouvrage de Molvange ! s’exclama-t-il.

-Ouvrage ? répéta Angélique.

-Un fort, si tu préfères. C’est comme ça qu’on appelle les bunkers de la Ligne Maginot. Celui-là est l’un des plus importants. Il compte onze blocs de combat répartis un peu partout sur la colline. Derrière cette grille, il y a des kilomètres de galeries qui les relient, à plusieurs dizaines de mètres sous terre.

-Dis donc, Wikipédia, on dirait que t’as bien potassé ton sujet ! s’esclaffa Louis.

-Un peu de culture ne te tuera pas, mon vieux. D’ailleurs, vous apprendrez aussi que c’est par ici qu’on amenait tout l’approvisionnement, la bouffe, les munitions... Les soldats avaient une entrée séparée, un peu plus haut dans la forêt.

Louis s’approcha de la grille et plongea les yeux dans l’obscurité qui s’étendait au-delà des fins barreaux.

-Dommage que Johann soit malade, je suis sûr qu’il aurait adoré entrer là-dedans.

-Louis, tu fais chier, le rabroua Tristan. On avait dit qu’on éviterait les sujets qui fâchent…

-Malade, mon cul ! s’exclama brusquement Tania. Dis plutôt que cette cul-serré de Maddie lui a collé un bracelet électronique. Cette coincée n’a jamais pu nous encadrer, et elle lui a sans doute fait un trou dans la tête pour qu’il nous pose un lapin.

Tania balaya ses cheveux bruns d’un revers de main et croisa les bras sur sa poitrine dans une posture de défi. Son visage habituellement si doux se tordit en une grimace mauvaise.

-Tu devrais te concentrer sur tes études, Johann ! reprit-elle d’une voix niaise. Tu ne devrais pas boire ni fumer, Johann ! Il faut que tu grandisses un peu, Johann ! Quelle conne !

Gaël fixa son amie, un sourire au coin des lèvres. Il était, comme les autres, habitué aux éruptions de Tania dès que ce sujet sensible arrivait sur la table. Elle était d’ordinaire la plus calme, la plus posée de la bande, mais la seule évocation de Madeline et de sa relation avec Johann suffisait à la faire sortir de ses gonds.

Johann, mon meilleur ami depuis le collège, songea Gaël. Johann avec qui on a fait les quatre-cents coups, fumé notre première clope et pris notre première cuite, et qui nous délaisse depuis qu’il sort avec sa nouvelle copine…

-Tu suintes la jalousie par tous les trous, Tania, la charria Tristan. Aux dernières nouvelles, c’est toi qui l’a largué, Johann. C’est pas très fair-play de te plaindre parce que quelqu’un passe après toi.

-Je ne l’ai pas largué ! s’emporta Tania, sa voix montant dans les aigus.

Tristan avait visiblement touché un point sensible.

-On a juste… On a décidé que c’était mieux qu’on soit simplement amis… Pour l’instant en tout cas.

-Mouais… Mais t’as laissé passer ta chance, et cette bonne vieille Maddie a sauté sur l’occasion.

-S’il était sorti avec n’importe qui d’autre, j’aurais été heureuse pour lui, répondit Tania. Mais pas cette… Merde, je te parie qu’elle n’enlève même pas son écharpe sans avoir éteint la lumière… Je me demande vraiment ce qu’il lui trouve.

Gaël connaissait – ou plutôt devinait, car Johann évitait en général d’évoquer le sujet – la réponse, mais il s’abstint de tout commentaire. Son ami trouvait sans doute auprès de Maddie la relation stable que Tania avait été incapable de lui offrir. Une relation certes castratrice et jalonnée de prises de tête, mais qui lui offrait au moins l’assurance de ne pas se faire jeter du jour au lendemain sans aucune explication, comme l’avait fait Tania.

-Allez, te bouffe pas avec ça, lui dit Louis en posant une main affectueuse sur l’épaule de la jeune femme. Cette nuit, on oublie tout et on fait la fête !

Angélique regarda la grille d’un air sceptique.

-Enfin, si on arrive à entrer. La porte a l’air plutôt solide. J’espère qu’on ne s’est pas tapé tout ce chemin pour faire demi-tour…

-Te bile pas, chérie, lui répondit Gaël. D’après les infos que j’ai trouvées sur Internet, c’est ouvert à tous vents. Les gendarmes et les militaires ont baissé les bras il y a longtemps. Plus ils essayent de garder les ouvrages fermés, plus des petits malins se font une joie de les rouvrir. Entre les pilleurs, les ferrailleurs et les explorateurs, les cadenas et les points de soudure ne tiennent pas plus de deux semaines. La preuve…

Gaël tendit la main vers le centre de la grille, attrapa un barreau et tira. Comme s’il était manœuvré quotidiennement et parfaitement entretenu, le battant s’ouvrit sans un bruit.

-On y va ? lança-t-il à la cantonade, content de son effet et se gardant bien de préciser qu’il était venu vérifier la veille.

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