La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 12

 

Sorti du bureau de Fischer, Johann se dirigea vers le sien. L’open-space du troisième étage regroupait les différents départements de la Section de recherches. Chacun occupait un espace délimité par des armoires à dossiers. Les six OPJ chargés des atteintes aux personnes étaient placés au plus près du bureau du colonel, leurs tables de travail regroupées en deux îlots de trois. L’un était dévolu à Johann et aux deux sergents qui composaient son équipe, l’autre à Franchet et à ses deux subordonnés.

Sarah Morgenstern, son équipière, l’attendait, nonchalamment assise sur son bureau. Elle s’adonnait à sa routine du matin : une tasse de thé noir dans une main, son portable dans l’autre, elle faisait défiler les infos d’un geste du pouce. Elle leva la tête en entendant Johann approcher et posa son téléphone. Sa nuit blanche lui avait laissé des cernes sous les yeux, et ses cheveux blonds coupés courts n’étaient pas aussi impeccablement coiffés que d’habitude.

-Ah patron, tu es là, le salua-t-elle en lui tendant un café.

-On parle de nous dans les médias ? demanda Johann en acceptant la tasse avec gratitude.

-Et comment… Ils spéculent à tout-va, mais s’en tiennent à des hypothèses en attendant une confirmation officielle. Ceci dit, le déploiement de moyens auquel ils ont assisté hier ne laisse guère de place au doute.

-J’espère qu’ils ne vont pas trop nous emmerder…

-La Coupe du Monde reprendra vite le dessus, mais tu as intérêt à boucler l’affaire avant que la France ne se fasse sortir.

Johann acquiesça et avala une gorgée de café.

-Quoi de neuf chez le colonel ? lui demanda Sarah. J’ai vu passer Franchet, il avait l’air encore plus morose que d’habitude.

-Sûrement parce qu’on va bosser en tandem sur le cadavre d’hier. Je ne sais pas ce qui le déprime le plus, devoir travailler avec moi ou être obligé de se coltiner une enquête qui présente un minimum de difficulté.

-En tandem ? s’étonna Sarah. D’où ça sort, ça ?

Johann lui résuma la conversation qu’il venait d’avoir avec Fischer en veillant à laisser de côté les réflexions du colonel sur les talents de flic de Franchet.

-Et nous, là-dedans ? demanda Sarah.

-Vous allez partager votre temps entre la série de viols et Molvange. Fischer veut que tout le service contribue d’une manière ou d’une autre à l’enquête, sans négliger les affaires en cours. C’est d’ailleurs pour ça que je dois m’occuper de l’interrogatoire de ta gamine de cette nuit avant de pouvoir me concentrer sur le meurtre.

-Tu veux un topo complet ? On a un peu de temps devant nous, elle ne devrait pas arriver avant deux heures.

-Le temps d’en griller une et je suis tout à toi.

Johann récupéra son paquet de Pall Mall dans sa sacoche et se dirigea vers l’escalier de secours. Il gagna le toit plat du bâtiment, où il avait l’habitude de se rendre pour fumer quand le temps le permettait. La vue y était plus agréable que sur le parking et, l’endroit étant moins fréquenté, il pouvait s’y isoler quand il avait besoin de réfléchir sans être dérangé ou quand l’envie le prenait simplement de faire un break.

Accoudé au parapet, il alluma une cigarette tout en réfléchissant à la conversation qu’il venait d’avoir avec Fischer. Ne pas être officiellement chargé de l’enquête et devoir en partager la responsabilité avec Franchet lui laissait un goût amer dans la bouche. Il n’appréciait pas son collègue, qu’il considérait comme un enquêteur médiocre ne devant son grade et sa place qu’à sa capacité à éviter les affaires à risque tout en se faisant bien voir de ses supérieurs. Il trouvait néanmoins réconfortant de voir que Fischer n’était pas dupe et partageait suffisamment son avis pour l’exprimer à haute voix.

Avec ou sans Franchet, c’est pareil… Il va gérer la partie facile de l’enquête, la paperasse… Et se planquer sous son bureau dès qu’il faudra faire un vrai boulot de flic et se mouiller.

Comme toujours, la nicotine l'apaisa. Il pompa sur sa Pall Mall comme un plongeur sur son détendeur et laissa son regard courir de toit en toit. Il finit par se dire que, même si son orgueil souffrait de ne pas être chargé officiellement de l’affaire, il était exactement dans la position dont il rêvait depuis qu’il avait intégré la gendarmerie. Que Franchet s’occupe du cadavre de la joggeuse, quelle importance ? Qui qu’elle soit, elle n’était rien pour lui. Une seule chose comptait : il allait pouvoir rouvrir l’enquête sur le meurtre de ses amis et prendre connaissance des investigations menées dix ans plus tôt. Si les deux affaires étaient liées, il était persuadé que lui seul pourrait trouver le lien et confondre les assassins. Et si elles ne l’étaient pas, alors tant pis. Franchet pourrait bien résoudre un crime, lui était bien décidé à en élucider cinq.

Mais d’abord, interroger la gamine. Si je peux coincer ce foutu pointeur en cours de route, je ne vais pas me gêner.

Après avoir jeté un œil au parking pour s’assurer qu’il n’y avait personne en dessous, Johann balança son mégot d’une pichenette et prit la direction de son bureau. Sarah l’attendait en terminant son thé. Avant qu’ils ne puissent reprendre leur discussion, un bruit dans le couloir attira leur attention. Deux cartons d’archives montés sur une paire de jambes venaient de renverser un porte-manteau en laissant échapper une bordée d’injures.

-Eh, Sarah, lança Johann assez fort pour que tout l’open-space l’entende, t’as commandé indien ? C’est pas un peu tôt pour déjeuner ?

Sarah éclata de rire, et le porteur de cartons lâcha un nouveau juron. Il parvint tant bien que mal, à l’aveuglette, à zigzaguer entre les bureaux pour déposer les boîtes sur celui de Johann. Derrière se cachait le visage au teint mat, éclairé par deux grands yeux rieurs, d’Ish Rahman, le deuxième équipier de Johann.

-Très spirituel, patron, lança-t-il en époussetant sa chemise blanche à deux mains. J’aurais voulu t’y voir, à transporter ces nids à poussière depuis le sous-sol. En 2018, on aurait pu croire que toutes les archives étaient numérisées, mais penses-tu, ils ont trente ans de retard. L’archiviste en chef m’a dit qu’ils attendaient qu’on leur octroie un stagiaire pour commencer à scanner les années 80.

-Tu vas choper un ulcère avant quarante ans à force de râler comme ça, répondit Johann. On peut savoir ce qui t’a motivé à faire de la spéléo aux archives de si bon matin ?

-Toi, évidemment ! Je te rends service, et qu'est-ce que j'y gagne ? Du racisme décomplexé ! T’es vraiment injuste avec moi, patron. Je me suis dit qu’après les événements d’hier, tu voudrais avoir sous la main les dossiers des meurtres de 2008. Eh bien, les voilà, ajouta-t-il en désignant les cartons du doigt.

Johann baissa les yeux sur les deux boîtes dont la couleur jaune s’était fanée avec les années. Elles portaient une étiquette sur le côté, avec un numéro de dossier et la mention « Quintuple meurtre de Molvange, 2008 ».

Ça y est, j’y suis… Toutes les réponses sont là-dedans, tout ce qui est arrivé à mes amis, à Tania. Je vais enfin savoir…

Il tendit la main vers l’une des boîtes, mais se ravisa immédiatement. Hors de question de se lancer dans l’étude des dossiers sans avoir un peu de temps devant lui, et hors de question de le faire sans être seul. Ce qui se trouvait dans ces cartons était trop personnel pour que la lecture se fasse sans dommage. Il allait devoir s’y préparer, et s’assurer que personne ne puisse être témoin de ses réactions.

-Je me plongerai là-dedans plus tard. Ce matin, on doit se concentrer sur notre pointeur et sur l’audition de la gamine agressée cette nuit.

Il répéta une nouvelle fois les instructions données par Fischer, puis Sarah se lança dans le résumé détaillé des événements de la nuit. Johann n’apprit rien de plus que ce qu’elle lui avait expliqué plus tôt au téléphone. L’adolescente avait été trouvée, hébétée, par la police municipale, sous le pont où l’avenue Joffre se transformait en bretelle d’autoroute.

-D’après ce qu’ils ont compris, elle aurait été agressée par surprise par un type qui la suivait depuis quelques minutes, ou quelque chose comme ça. Elle s’est débattue, a réussi à lui envoyer un coup de pied bien placé, et s’est enfuie en courant. Quand elle s’est retournée, le mec n’était plus là.

-Elle a pu le décrire ? Situer exactement l’endroit où il lui est tombé dessus ?

-Je n’ai pas pu aller beaucoup plus loin dans les questions, mon anglais est extrêmement basique. Sans compter qu’elle était assez confuse dans ses propos. Elle avait l’air plutôt choquée par ce qui venait de lui arriver, ce qui se comprend aisément. Et elle était clairement ivre.

-Faut avouer que tomber sur une Polonaise sobre à la sortie d’un bar, ça doit être aussi rare que de croiser un imam dans une foire à la saucisse, l’interrompit Ish.

-Et tu oses te plaindre de mes vannes sur les Indiens… rétorqua Johann.

-Mes excuses, patron, j’oubliais que tu as du sang polonais. Si je résume, on a donc une agression qui ne correspond pas du tout au schéma de notre violeur en série, et qui ressemble davantage à l’acte d’un opportuniste qui repère une gamine toute seule en pleine nuit et saisit sa chance ?

-Je me suis fait la même réflexion. À première vue, ça n’a pas l’air de coller, mais on doit jouer le coup à fond. S’il s’avère finalement que c’est le même type, hors de question de laisser passer une chance de le serrer.

Ils continuèrent de disserter quelques minutes sur l’intérêt éventuel du témoignage de la lycéenne dans leur affaire, mais finirent vite par tourner en rond. Seules ses réponses à leurs questions pourraient leur permettre d’établir une corrélation entre son agression et leur enquête. En attendant qu’elle arrive, Ish partit les ravitailler en café, puis leur raconta les péripéties d’une patrouille de nuit qu’il avait croisée en arrivant à la Boîte.

-Les mecs sont envoyés à Marly à quatre heures du matin suite aux appels de trois riverains qui se plaignaient des allées et venues d’un scooter dans le quartier. Ils arrivent sur place et voient un gamin avec un sac à dos sortir d’un immeuble et monter sur une bécane, sans casque évidemment. Qui lit encore le code de la route de nos jours, hein ? Ils lui font signe de descendre de sa charrette, et là, le gugusse démarre plein gaz et essaie de les semer. Sur un scooter même pas trafiqué, cet idiot ! Ils le suivent sans trop lui mettre la pression – vous connaissez les consignes – jusqu’à ce que le mec loupe un virage tout seul comme un grand, tape un trottoir et finisse en vol plané dans un buisson. Je vous rassure tout de suite, il va bien, Dieu soit loué.

-Vishnou soit loué, tu veux dire, le coupa Sarah.

-Tu te fous de moi ? Deux vannes racistes en moins d’une heure ? Une de plus et je dépose plainte pour discrimination !

-Ish, le charia Johann, ce serait comme si l’hôpital attaquait la charité au napalm…

L’Indien prit un air faussement offusqué, puis poursuivit comme si de rien n’était.

-Loue qui tu veux, mais heureusement qu’il ne s’est pas fendu le crâne, ou on était reparti pour les habituels caillassages de pompiers et de flics et autres feux de voitures. Bref, les collègues l’attrapent, le fouillent, et tombent sur quelques pochettes de beuh, plus de mille euros en cash, et un tableau Excel imprimé avec les noms et horaires de livraison des clients de la nuit, une vingtaine au total. Vous savez comment ils l’ont surnommé ? Uber chichon !

Ish partit d’un grand éclat de rire, imité par ses collègues.

-Et je vous le donne en mille…

-T’es vraiment obligé ?

-… un brave ressortissant suédois, comme d’habitude !

Johann et Sarah échangèrent un regard las. Ish allait embrayer sur l’une de ses habituelles tirades quand le téléphone l’interrompit. Le planton les informait que la lycéenne polonaise venait d’arriver, accompagnée des parents de sa correspondante française.

Johann les fit monter et les installa dans une salle de réunion vide. Il étudia l’adolescente pendant qu’elle s’asseyait. Les deux parents la serraient de près comme s’ils voulaient la protéger d’une nouvelle agression. C’était une jolie blonde à la silhouette toute en jambes. Son visage à la peau pâle était illuminé par deux grands yeux bleus. Les profonds cernes laissés par sa nuit difficile ne parvenaient pas à atténuer leur charme et ils regardaient en tous sens, plus curieux qu’inquiets.

Elle n’a pas l’air traumatisée. Le fait d’avoir balancé un coup de pied dans le service trois pièces de son agresseur n’y est sûrement pas pour rien.

Johann prit place en face d’elle, de l’autre côté de la table, et attaqua, en anglais, par les formalités d’usage. Il déclina son identité et celle de ses collègues tandis que Sarah commençait à rédiger le procès-verbal sur son ordinateur portable. La jeune fille donna à son tour son nom. Sarah dut la prier de l’épeler pour s’assurer de ne pas faire de faute dans « Marieczka Leczinska ». Ish tapa sur l’épaule de Johann et lui demanda à l’oreille combien de points cela pouvait valoir au Scrabble.

-Cent trente-six, si j’ai bien compté, répondit la jeune fille en souriant. Mes amis français m’ont fait la même blague. Vous pouvez m’appeler Mary, ça sera plus facile.

Johann fusilla son collègue du regard puis démarra l’entretien sur le ton de la conversation. Il expliqua qu’il avait été élève dans le même lycée que la correspondante de Mary et qu’il avait passé une semaine à Gdansk dans le cadre d’un échange scolaire.

-D’ailleurs, poursuivit-il, toujours en anglais, à mon époque l’échange avait lieu en début d’année scolaire. Ça a changé depuis ?

-Non, on est venus à Metz en septembre avec l’école. Mais on a gardé contact avec nos correspondants et on a décidé de passer deux semaines ici, avec trois amis.

Bonne nouvelle, ça évite que le lycée se retrouve impliqué dans cette histoire. Une chance en moins que quelqu’un vende la mèche pour moi…

Entrant enfin dans le vif du sujet, Johann orienta la discussion sur les événements de la nuit. Mary lui expliqua avoir rejoint ses amis au O’Sullivan, un pub irlandais proche de la cathédrale. Les parents de sa correspondante ajoutèrent que leur fille était clouée au lit par une migraine et que Mary était donc partie seule.

-Vers minuit et demi, j’étais fatiguée et j’ai quitté le bar, poursuivit la lycéenne. Comme j’avais bu quelques verres et qu’il faisait encore chaud dehors, j’ai décidé de rentrer à pied.

-Sarah, tu veux bien ouvrir Maps sur ton portable ? intervint Johann. Mary, tu peux nous montrer exactement le trajet que tu as suivi ?

Sarah centra la carte sur le pub et parachuta le petit bonhomme orange pour passer en mode Street View, afin que la jeune fille puisse plus facilement visualiser l’endroit où elle se trouvait. Mary leur indiqua avoir longé la Moselle, s’être arrêtée quelques minutes un peu plus loin pour fumer une cigarette et admirer le Temple Neuf illuminé, puis être repartie le long de la rue de la Garde.

-Tu as remarqué quelque chose de bizarre ? Quelqu’un qui t’aurait suivie depuis le pub ?

-Non, rien de spécial. Il n’y avait pas grand monde dans la rue, juste quelques passants.

-Tu as continué tout droit après ta cigarette ?

La jeune fille hocha la tête et Sarah continua d’avancer virtuellement dans la rue en suivant ses indications. Elle lui fit signe de s’arrêter alors que l’image montrait l’intersection avec la rue du Juge Pierre Michel, à l’arrière du Palais de Justice. Mary expliqua que, juste après avoir traversé le carrefour, elle avait entendu une porte s’ouvrir de l’autre côté de la rue. Elle la désigna sur l’écran : une petite porte verte au rez-de-chaussée de l’immeuble de deux étages qui faisait l’angle.

-Tout à coup, j’ai entendu de la musique. Forte, comme dans un bar ou une boîte de nuit. C’est comme ça que j’ai compris que quelqu’un avait ouvert la porte. Et presque aussitôt, elle s’est arrêtée, comme si on l’avait refermée. Je me suis retournée, et c’est là que je l’ai vu.

-L’homme qui t’a agressée ?

-Oui. Il était de l’autre côté du trottoir, les mains dans les poches. Il avait l’air de me fixer.

-Tu peux le décrire ? demanda Ish qui intervenait pour la première fois depuis sa plaisanterie douteuse.

-Il portait un sweat noir, la capuche rabattue sur la tête. Je n’ai pas vu son visage, mais j’ai vraiment eu l’impression qu’il regardait dans ma direction. Ça m’a fait peur, et j’ai continué à marcher en pressant le pas.

-Et physiquement ? Sa silhouette, je veux dire. Il était plutôt grand, petit ?

-Pas très grand, non, et très… corpulent, répondit Mary en écartant les bras pour appuyer sa description.

Johann échangea un regard appuyé avec Sarah. Derrière lui, il entendit Ish se racler la gorge.

-Quand tu dis corpulent, demanda Johann qui voulait s’assurer d’avoir bien compris le mot en anglais, tu veux dire gros, ou plutôt costaud ?

-Gros, il avait l’air gros.

-D’accord. Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?

-Au bout de quelques secondes, je me suis retournée à nouveau et il n’était plus là. Ça m’a rassurée et j’ai recommencé à marcher normalement. Mais quand je suis arrivée à hauteur de cette espèce de vieux bâtiment…

Mary désigna du doigt une construction en pierre jaune comme il y en avait régulièrement le long de l’ancien rempart qui bordait la rue : une ancienne tour de garde. À l’intérieur, Johann le savait, se trouvait un escalier qui permettait d’accéder à la promenade qui courait le long de la Moselle, en contrebas. Côté route, la tour avait l’air d’un bâtiment étroit et sans étage flanqué d’une volée de marches qui menait à un toit plat. Côté fleuve, elle s’avérait être en réalité une structure haute et massive percée de meurtrières qui défendaient les abords de la muraille.

-… il m’a sauté dessus.

Facile d’imaginer comment ça s’est passé. Dès qu’elle s’est retournée, le mec a traversé la rue, descendu les escaliers de l’autre côté, sprinté le long de la berge avant de remonter par la tour pour l’attendre, tapi dans l’ombre.

-Il m’a attrapée par les poignets et m’a tirée à l’intérieur. Il m’a plaquée face contre le mur et s’est collé à moi. Je…

Sa voix se brisa. Johann s’attendait à ce qu’elle finisse par craquer. Depuis le début de la déposition, elle paraissait beaucoup trop sereine pour une jeune fille qui venait de se faire agresser en pleine nuit. C’était une attitude courante chez les victimes, qui tentaient de faire bonne figure avant d’être finalement submergées par l’émotion au moment d’évoquer les événements les plus traumatisants. Sarah, qui avait prévu le coup, lui tendit un mouchoir en lui disant de prendre son temps dans un anglais approximatif.

-Ça va aller, répondit la jeune fille, la voix à nouveau bien assurée. C’est juste que… Rentrer d’une soirée avec des amis et se faire agresser par un gros porc qui doit sûrement bander mou, ça ne fait pas de supers souvenirs de vacances…

Johann lui adressa un franc sourire.

Elle s’en remettra, elle a du caractère. Elle se rappellera qu’elle a eu le dessus sur son agresseur, qu’il n’a pas réussi à pénétrer son intimité. Toutes n’ont pas cette chance.

-Il pesait de tout son poids contre moi pour me maintenir contre le mur, reprit Mary. Je l’ai senti tenter de glisser une main dans mon short, tout en essayant d’enlever sa ceinture de l’autre. À un moment, la pression s’est un peu relâchée. Je crois qu’il avait du mal à baisser son pantalon. Alors, j’en ai profité pour lui balancer un coup de coude. Il a reculé en me traitant de salope – c’est un des rares mots français que je connais – et je lui ai envoyé mon genou dans l’entrejambe. J’ai dû viser pile où il fallait, parce qu’il s’est plié en deux en hurlant. Je n’ai pas pris le temps de lui demander si ça allait et je suis partie en courant. Comme il bloquait la sortie vers la route, j’ai dévalé les escaliers et j’ai couru le long de la berge. Un peu plus loin, je suis tombée sur la patrouille de police. Mais le temps qu’ils arrivent sur les lieux, le type était déjà parti…

Pendant que Sarah continuait de prendre des notes, Johann visualisa les événements tels que venait de les décrire la jeune fille. Tout, là-dedans, trahissait l’acte impulsif, opportuniste. Très loin du degré de préparation qui caractérisait les autres agressions sur lesquelles ils enquêtaient. Pourtant, un détail dans les déclarations de Mary l’avait fait tiquer…

-Tu as pu apercevoir son visage ?

-Non, il avait toujours sa capuche rabattue, et tout est allé tellement vite. Il portait aussi des gants, mais ses manches sont remontées quand il m’a plaquée au mur. Il avait la peau très claire.

-Au temps pour les Suédois, lança Johann à Ish. Quand il t’a insultée, poursuivit-il à l’attention de la jeune fille, tu as remarqué quelque chose de spécial dans sa façon de parler ?

-Oh ça oui ! Il… Comment on dit ça en anglais ?

Elle chercha la traduction sur Internet, et Johann dut faire de même car le mot ne lui disait rien.

-Il zozotait, finit-il par dire à haute voix.

Il échangea un regard entendu avec ses collègues. L’agresseur de Mary était donc un homme blanc, très corpulent et affecté d’un défaut de prononciation marqué.

Justement les trois caractéristiques qui revenaient systématiquement dans les témoignages des précédentes victimes du pointeur des parkings.

OceanofPDF.com