La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 50

 

 

Les mains sur le volant, Johann prit quelques instants pour respirer et faire le point avant de démarrer. Posés sur le siège passager, l’ordinateur de Tania et son journal intime lui donnaient l’impression d’être en compagnie de fantômes. Ses yeux ne cessaient d’y revenir et il se dit que, l’après-midi étant déjà bien entamée, il pouvait rentrer directement chez lui et poursuivre ses recherches. Il avait hâte de lire en détail chaque page du carnet, mais il savait qu’il devrait commencer par fouiller le disque dur à la recherche d’informations sur les agresseurs de Tania.

En parlant de ça…

Depuis le moment où Claire Meistricht l’avait interrompu dans ses recherches, il avait l’impression confuse qu’une idée rôdait à la lisière de sa conscience. Il lui semblait l’apercevoir du coin de l’œil, mais elle disparaissait à chaque fois qu’il voulait braquer son regard sur elle.

Quelque chose parmi la masse d’informations qu’il venait de découvrir avait mis son instinct de flic en alerte. Comme s’il avait entre les mains les pièces manquantes d’un casse-tête et qu’il ne lui restait qu’à en trouver le mode d’emploi pour tout assembler.

Il laissa son regard dériver, passant des nuages menaçants aux jolies maisons qui bordaient la rue, alternance de moderne et d’ancien typique des villages cossus des environs, dortoirs de la classe moyenne qui travaillait à Metz ou au Luxembourg mais refusait de vivre en ville.

Qu’est-ce qui pouvait bien l’avoir interpellé ? Il démarra et prit la direction du centre-ville tout en passant en revue les dates, les lieux qui s’entrechoquaient dans son esprit, et une idée commença à germer. Une idée démente, mais qui avait le mérite d’expliquer toute l’affaire, du viol de Tania à la mort d’Hélène Marck. Une idée à même de faire coïncider toutes les pièces du puzzle.

Serait-il possible que…

La vibration de son téléphone le coupa net dans ses réflexions, et il décrocha d’un geste agacé.

-Johann, t’es où ? cria Audrey d’une voix surexcitée.

-J’allais rentrer chez moi, avec de nouveaux éléments. Pourquoi ?

-Le téléphone d’Anthony Hirsch vient de s’allumer ! Le sergent Getto est avec moi, je mets le haut-parleur.

Oh bordel ! Si on lui met la main dessus et qu’il est bien tout ce que je crois qu’il est, cette affaire est terminée !

-Où ça ? cria-t-il en retour.

-Johann ? fit la voix distante de Getto. C’est tout frais, le GPS s’est activé il y a moins de cinq minutes. La triangulation le place quelque part dans une forêt près de Boulay, entre trois bleds qui s’appellent Hestroff, Gomelange et Anzeling.

-Il y a un fort dans cette forêt, n’est-ce pas ?

-Attends une seconde…

Il entendit le TIC taper sur un clavier.

-Bingo, Johann. L’ouvrage d’Anzeling, en plein milieu des bois. Encore un gros machin de la Ligne Maginot, sur une colline farcie de souterrains.

Ainsi, Hirsch avait fini par réapparaître, pile dans le genre d’endroit où tous les meurtres avaient eu lieu.

Et où les Poètes avaient leurs habitudes…

Qu’avait-il en tête ? Fallait-il s’attendre à trouver un nouveau cadavre ?

-Audrey ? Je suis en route, je passe te prendre dans cinq minutes. Ish et Sarah sont au bureau ?

-Ils sont sortis, et le colonel aussi.

-Appelle-les, dis-leur de nous rejoindre là-bas. Je m’occupe de prévenir Fischer.

Johann profita d’être arrêté à un feu rouge pour plaquer son gyrophare sur le toit de la voiture. Il actionna le deux-tons et entreprit de se frayer un passage dans la circulation – dense malgré les vacances – de l’heure de sortie des bureaux. Il ne mit que quatre minutes à couvrir la distance entre l’avenue Foch et la rue Oeberling. Audrey l’attendait au bord de la route et Johann transféra rapidement l’ordinateur et le journal de Tania sur la banquette arrière pour lui permettre de monter. Puis il partit en trombe en direction d’Hestroff, le village le plus proche de la forêt indiquée par Getto, en suivant la même route que celle qui les avait conduits au Mont-des-Welches quelques jours plus tôt.

-Appelle la brigade de Bouzonville, ils devraient se souvenir de nous. Qu’ils barrent toutes les routes qui…

-C’est déjà fait, le coupa Audrey. Ils n’ont même pas demandé à parler à un gradé, ils se sont contentés de me dire qu’ils envoyaient tous les hommes disponibles pour verrouiller le périmètre et qu’ils rameutaient leurs collègues de Boulay.

-Il faudrait aussi leur dire…

-De ne pas bouger tant qu’on n’est pas arrivés, oui. C’est fait aussi.

-Tu iras loin, ma petite, plaisanta Johann en doublant par la droite une voiture qui semblait ignorer ce que le son de la sirène lui commandait de faire.

-Tu as parlé de nouveaux éléments ? demanda Audrey, qui semblait très excitée à l’idée de se retrouver embarquée dans une chasse à l’homme.

Johann lui expliqua ce qu’il venait de découvrir sur le viol de Tania et sur le fait qu’elle avait finalement réussi à identifier ses agresseurs.

-Tu crois que tout pourrait être lié ?

-C’est mon impression, répondit Johann en se rabattant de justesse entre deux camions pour en éviter un troisième qui arrivait en face. Mais j’ai besoin de faire quelques vérifications pour en être certain. Et si on attrape Hirsch ce soir, tout deviendra peut-être limpide. Enfin, j’espère…

-Et toi, ça va ? demanda Audrey après une longue hésitation. Je veux dire, ça ne doit pas être facile à gérer… Cette histoire de viol et toutes les conséquences qu’elle a engendrées. Tu tiens le coup ?

-Pour être sincère, j’évite d’y penser pour l’instant. La seule chose qui compte, c’est d’attraper Hirsch avant qu’il ne s’envole à nouveau ou ne tue quelqu’un d’autre.

Il mentait, évidemment. Sa résolution de mettre ses sentiments de côté était en train de voler en éclats sous les coups de boutoir de ce qu’il venait d’apprendre. Et, pire encore, de ce qu’il soupçonnait. Depuis qu’il avait quitté Scy-Chazelles, une image l’obsédait. Le visage juvénile de Tania, déformé par la peur et la douleur. Son corps à peine pubère devenu simple objet de plaisir entre les mains d’une bande de pervers. Son innocence qui mourait sous leurs assauts obscènes. Et son esprit, marqué au fer rouge par cette expérience traumatisante.

Dire que je t’en ai voulu… Dire que j’ai essayé de te détester à cause de ce que j’ai subi. Si seulement j’avais su… Et si seulement tu avais accepté que je t’aide.

À peine sorti de Metz et lancé à pleine vitesse sur la D3, Johann fut contraint d’allumer les phares tellement la clarté baissait. Il était à peine dix-sept heures trente, mais les lourds nuages noirs obscurcissaient maintenant le ciel à tel point qu’on se serait cru à la tombée de la nuit. Il croisa les doigts pour que l’orage n’éclate pas avant qu’ils n’aient mis la main sur Hirsch. Dans le cas contraire, une course-poursuite en pleine forêt risquait de s’avérer extrêmement compliquée.

Il appela Fischer, qui sortait d’une réunion avec le général commandant la Région et n’était au courant de rien. Le colonel lui promit de lui envoyer toute la cavalerie disponible dans la demi-heure.

-Sarski ? dit-il avant de raccrocher. Je n’ai pas besoin de vous rappeler qu’il y a peut-être une vie en jeu. Vous savez ce que vous avez à faire, mais pour que ce soit parfaitement clair et que vous n’ayez aucun état d’âme, je préfère être explicite. Dès que vous arrivez sur zone, foncez et faites ce qui est nécessaire. C’est votre enquête, mais sachez que je couvre vos arrières.

C’est toujours bon à savoir, surtout si la confrontation se termine mal… Parce que, des états d’âme, je n’en n’aurai aucun…

Le téléphone à peine raccroché sonna à nouveau, alors qu’ils se trouvaient à hauteur de Burtoncourt, à moins de cinq minutes de leur destination. Cette fois, c’était Ludovic Getto.

-Johann, mauvaise nouvelle ! Le portable vient de se couper. J’ai quand même eu le temps de le trianguler avec plus de précisions, je t’envoie une vue satellite avec sa dernière position connue, à cinquante mètres près.

Audrey consulta aussitôt la photo et indiqua à Johann qu’il allait devoir tourner à droite d’ici quelques instants, direction Gomelange, pour s’approcher au maximum du dernier endroit où le téléphone d’Anthony Hirsch avait été géolocalisé. Elle appela ensuite la brigade de Bouzonville pour leur transmettre l’information.

Deux minutes plus tard, ils se garaient sur un petit dégagement en bordure de route d’où partait un chemin forestier. Johann y jeta un œil en descendant de voiture et fit la moue. Le sentier était étroit et disparaissait sous la voûte touffue de la forêt. Il y faisait tellement sombre qu’on n’y voyait pas à dix mètres.

Si on doit s’engager là-dedans et que l’orage éclate, toute la cavalerie de Fischer ne suffira pas…

Gêné par le vent chaud et humide qui soufflait de plus en plus fort, il s’y reprit à plusieurs fois pour allumer une cigarette tandis que trois voitures de gendarmerie les rejoignaient une à une sur le petit parking. Il retrouva le sergent Mangeot et les hommes qui les avaient accompagnés dans leur fiasco au Mont-des-Welches, et entreprit de dresser un plan d’action en se basant sur les dernières informations fournies par Getto.

-La dernière position connue du téléphone se trouve juste là, dit-il en montrant d’un geste vague la lisière des bois qui entourait le petit chemin. Quelque part dans un périmètre d’environ cinquante mètres carrés dont l’un des bords est la route. On va donc se répartir à raison d’un homme tous les mètres, de part et d’autre du sentier. Examinez chaque pouce de terrain et…

Audrey l’interrompit en lui tendant son portable.

-C’est le sergent Getto, cria-t-elle pour couvrir le bruit du vent qui faisait vrombir les feuilles en soulevant des panaches de poussière. Il dit que le téléphone s’est rallumé !

Johann attrapa le mobile d’une main et couvrit son oreille de l’autre pour mieux entendre.

-J’ai retrouvé le signal, lui annonça le TIC.

-Il est loin de nous ? hurla Johann. On est à la dernière position que tu m’as transmise, au bord de la route. On allait entrer dans la forêt.

-Abstenez-vous d’y aller. Enfin, dans cette forêt-là, en tout cas. La triangulation le place maintenant à quinze kilomètres de vous, entre les villages de Denting et Niedervisse.

-Et qu’est-ce qu’il y a, là-bas ?

-Encore une forêt, avec un ancien camp militaire au milieu. Ça s’appelle le Ban-Saint-Jean. D’après ce que je lis, c’est un ancien casernement de la Ligne Maginot, transformé en camp de prisonniers par les nazis…

Getto marqua un temps d’arrêt.

-Oh, vache ! Wikipédia dit que plusieurs milliers de prisonniers soviétiques y seraient morts…

De plus en plus gaie, toute cette affaire…

-On se passera des détails historiques pour l’instant, répondit Johann. Je fonce là-bas, rappelle-moi si tu as du nouveau. Et préviens Ish, Sarah et Fischer !

Il raccrocha et se tourna vers les gendarmes qui l’entouraient, attendant ses instructions.

-En voiture, cria-t-il. On bouge !

À l’instant où ils démarraient, un craquement assourdissant retentit et un éclair déchira le ciel. Une seconde plus tard, les nuages s’ouvrirent en un torrent furieux.

L’orage éclatait enfin.

Au plus mauvais moment.

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