La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)
Chapitre 29
Et maintenant, que faire ?
L’identification du mystérieux Anderson – alias le pointeur des parkings – était en bonne voie, mais n’avancerait pas avant le samedi suivant et la soirée au Donjon. Restait donc Molvange, encore et toujours…
Johann jeta un œil autour de lui. Il était presque dix-neuf heures, et l’open-space s’était vidé. Les bleus avaient quitté les lieux un à un, imités un peu plus tard par Ish et Sarah. Avant de partir, cette dernière avait informé Johann que rien d’intéressant n’était ressorti de l’examen des fadettes, des relevés de compte bancaire et de la correspondance professionnelle d’Hélène Marck. Leur meilleur espoir était donc l’ordinateur personnel de la victime, auquel Getto n’avait pas encore réussi à accéder.
-Demain matin sans faute, avait répondu le technicien à Johann quand il l’avait relancé.
Embarquant son paquet de Pall Mall, il gagna le toit et alluma une cigarette tout en contemplant le soleil qui descendait lentement vers la ligne de platanes de l’autre côté de la route. L’horizon virait doucement à l’orange et il ressentit une puissante bouffée de nostalgie.
Plus jeune, il adorait les couchers de soleil. Combien en avait-il admiré avec Tania, l’été où ils étaient ensemble… Blottis l’un contre l’autre, allongés sur l’herbe tiède d’un parc, ils pouvaient passer des heures à regarder le ciel s’enflammer et les étoiles s’allumer. Ils se murmuraient des promesses, parlaient de leur avenir et de leurs rêves. Des rêves qui s’étaient brusquement transformés en un cauchemar dont il ne s’était toujours pas réveillé.
Le seul moyen qu’il voyait d’en sortir était de résoudre le meurtre de ses amis. Pour ça, il devait absolument avancer sur la piste ouverte par le cadavre d’Hélène Marck. Mais cette voie était bloquée jusqu’à ce qu’il puisse accéder à l’ordinateur de la victime et retracer son parcours du samedi précédent.
Rien avant demain, donc.
Les yeux fermés, profitant de la caresse chaleureuse du soleil sur son visage, il repensa au dossier d’enquête de 2008. Dieblinger et Serneau avaient creusé à fond certaines hypothèses qui avaient mené à des culs-de-sac. Mais peut-être en avaient-ils négligé d’autres ?
Il y avait ces tags, signés par l’énigmatique Cercle des Poètes Disparus, que Dieblinger avait évoqués au téléphone. Les sinistres inscriptions sur les murs de Molvange avaient-elles un rapport avec la tuerie, ou n’était-ce là qu’une coïncidence ? Il allait devoir s’y intéresser à un moment ou à un autre, ne serait-ce que par acquit de conscience.
Et puis il y avait l’angle le plus évident, que les enquêteurs avaient – trop ? – rapidement écarté car il ne collait pas avec l’extrême violence de la scène de crime : celui d’un acte motivé par des raisons personnelles. Dieblinger en parlait brièvement dans son rapport mais fermait rapidement cette porte. D’après leurs parents, qu’on avait interrogés sur la question, aucun des cinq adolescents n’avait de problèmes particuliers avec qui que ce soit.
En est-on certain ?
Il se creusa la tête, rassemblant ses souvenirs à la recherche de quelque chose dans leur passé commun qui aurait pu expliquer le carnage, mais rien ne lui vint. Ils avaient les mêmes soucis que tous les adolescents, ni plus ni moins. Les mêmes rivalités amoureuses, les mêmes peines de cœur, les mêmes inimitiés avec tel ou tel camarade de classe. Mais – et il rejoignait la conclusion de Dieblinger sur ce point – rien d’assez sérieux pour justifier une traque sous terre et un massacre à coups de barre de fer.
Pourtant, son instinct de flic lui soufflait que cette piste avait peut-être été enterrée un peu vite. Dieblinger et Serneau, obnubilés par les satanistes et les ferrailleurs, n’avaient pas pris le temps d’interroger l’entourage des victimes. Ils n’avaient même pas été capables de remonter jusqu’à la personne dont elles étaient le plus proche, à savoir lui-même.
Même s’il ne croyait guère à cette hypothèse de vengeance personnelle, elle constituait quand même un trou dans le dossier. Autant profiter du temps qu’il avait devant lui pour tenter de le combler.
Pour y parvenir, il n’avait pas trente-six solutions. Il allait devoir reprendre contact avec des gens qu’il ne pensait jamais revoir : anciens camarades de classe, anciens profs… Il devrait aussi parler aux parents de ses amis, mais décida qu’il le ferait en dernier. Ils avaient déjà été questionnés à ce sujet dix ans plus tôt, sans résultat.
Johann alluma une deuxième cigarette et sortit son téléphone. Alors qu’il s’apprêtait à ouvrir Facebook, un nouveau message de Gauthier arriva. Son ami l’informait que Morella, l’ancien journaliste du Républicain Lorrain, leur donnait rendez-vous chez lui le lendemain à treize heures.
Bien, encore un truc qui avance.
Il cliqua sur le f blanc dans son carré bleu et arriva sur son profil Facebook. Ses amis et lui avaient vécu l’émergence du premier grand réseau social et y avaient, comme tout le monde à l’époque, créé un compte. Ils s’en servaient pour envoyer des demandes d’amis à tous les gens qu’ils connaissaient de près ou de loin, partager leurs humeurs dans une syntaxe approximative et se bombarder de pokes – il n’avait d’ailleurs jamais vraiment compris l’intérêt de cette fonctionnalité.
Même s’il ne le consultait pratiquement jamais et n’y postait rien, Johann avait gardé son compte actif car Facebook permettait de se renseigner très facilement sur à peu près n’importe qui dans le cadre d’une enquête. Comme la plupart des utilisateurs ne se soucient pas vraiment de leurs paramètres de confidentialité, il est très facile d’y glaner des informations. Parfois des choses banales comme une date de naissance, et parfois d’autres cruciales comme l’endroit où se trouvait une personne au moment d’un crime.
En l’occurrence, il comptait surtout sur sa liste d’amis pour retrouver d’anciennes connaissances. Comme il fallait bien commencer quelque part, son idée était de contacter en priorité celles qui étaient restées dans les environs. Il parcourut rapidement la liste – elle ne comptait qu’une cinquantaine de profils –, cherchant des gens qui étaient au lycée en même temps que lui et y avaient côtoyé ses amis. Il en trouva peu, et se dit que la plupart avaient dû opérer au fil des années un tri dans leurs contacts pour ne garder que ceux qui les intéressaient.
C’est-à-dire, pas un fantôme numérique comme moi.
Son estomac se serra soudain quand il croisa un visage trop familier. Celui de Madeline Rieser.
Maddie, son ex-copine qui l’avait éloigné de ses amis. Maddie qui l’avait infantilisé et mené par le bout du nez pendant des mois. Maddie qu’il avait finalement trouvé la force de quitter deux semaines après la tuerie, sans toutefois réussir à lui dire tout le mal qu’il pensait d’elle.
Machinalement, il cliqua sur son nom pour accéder à son profil, et la photo de Maddie emplit tout son écran. Même si ses traits s’étaient affinés avec les années, elle n’avait pas beaucoup changé. Les mêmes cheveux bruns et raides, qui encadraient son visage comme les ailes d’un oiseau de proie. Les mêmes yeux froids qui semblaient vous passer au scanner. La même moue dédaigneuse qui lui donnait un insupportable air hautain.
Qu’ai-je donc bien pu lui trouver ?
La réponse, il la connaissait, et depuis longtemps. Maddie était l’antithèse de Tania. Elle était sûre d’elle, savait ce qu’elle voulait. Et en l’occurrence, ce qu’elle voulait à l’époque, c’était lui. Elle lui avait longtemps tourné autour, davantage comme un fauve qui renifle une proie que comme une amoureuse transie. Il avait fini par céder, pour s’enfoncer dans le confort castrateur d’une relation aussi stable qu’avilissante.
Il jeta un œil aux informations que Maddie avait ajoutées à son profil – en dix ans, pas une fois il n’avait cherché à savoir ce qu’elle devenait – et constata qu’elle travaillait comme auditrice dans une grande société fiduciaire au Luxembourg, à une soixantaine de kilomètres de Metz. S’il suivait sa logique, il allait donc devoir la contacter. Sa mâchoire se crispa à cette idée.
Reste pro, Sarski, reste pro…
En guise de concession à sa rancœur, il décida de s’occuper de Maddie en dernier. Il revint à sa liste d’amis et cliqua sur tous les profils susceptibles de l’intéresser. Parmi la dizaine d’anciens camarades de lycée qui s’y trouvaient, seulement deux vivaient encore à Metz ou aux alentours : Matthieu Roth et Pierre Diprowsky.
Tous deux avaient été dans sa classe en première et en terminale, et aucun n’avait compté parmi les gens qu’il appréciait. Ils faisaient partie d’une bande d’élèves coincés, plus ou moins doués pour les études, qui partageaient deux caractéristiques : ils bossaient avec acharnement et manifestaient un grand respect vis-à-vis de leurs profs et de l’autorité en général. Tout l’inverse de Johann et ses amis. Ce qui expliquait qu’ils ne se soient jamais trouvé d’atomes crochus.
Il étudia les deux profils, se demandant à la fois lequel contacter en premier et où tout cela allait le mener. Diprowsky était apparemment devenu ingénieur et bossait pour un bureau d’étude installé au Technopôle, pas très loin de la Boîte. Roth avait suivi une voie plus surprenante pour un ancien élève de filière scientifique : après avoir bourlingué en Asie, il tenait maintenant un magasin dédié à la pop-culture, tout près de la place d’Armes et de l’Hôtel de Ville.
Johann consulta les horaires de la boutique – elle fermait à dix-neuf heures trente –, puis jeta un œil à sa montre. Dix-neuf heures vingt-trois. Avec le deux-tons en guise de coupe-file, il pouvait largement arriver au centre-ville à temps pour attraper Roth avant qu’il ne rentre chez lui.
Une fois de plus, il s’interrogea sur l’utilité de sa démarche. Revoir ces visages qui appartenaient à un passé lointain pouvait-il vraiment faire avancer son enquête ?
De toute façon, je n’ai rien de mieux à faire ce soir… Au moins, je ne pourrai pas dire que je n’ai pas suivi toutes les pistes.
Johann regagna son bureau, rassembla ses affaires et mit le cap sur le centre messin. La boutique de Roth se trouvait rue des Jardins, une montée pavée à sens unique qui débouchait au pied de la cathédrale Saint-Etienne. Il y parvint à dix-neuf heures vingt-neuf – merci le gyrophare – et se gara, comme à son habitude, sur une place réservée aux livraisons.
Il inspira une grande bouffée d’air chaud parfumé aux gaz d’échappement et s’approcha du magasin, que son propriétaire avait baptisé Geeks Can Shop.
Original…
Le nom lui parut vaguement familier. Sans doute l’avait-il inconsciemment remarqué un jour où son parcours de jogging l’avait entraîné aux abords de la cathédrale. Il jeta un œil à travers la vitrine et constata que les lumières à l’intérieur étaient encore allumées. Il poussa la porte en verre et entra. Une clochette tinta pour annoncer son arrivée, mais personne ne vint à sa rencontre et il put tranquillement détailler l’intérieur de la boutique.
C’était un bric-à-brac du genre qui était très à la mode quand il était ado. Aucun cliché ne manquait à l’appel : t-shirts à l’effigie de groupes de métal, figurines Dragon Ball Z, présentoir chargé de cartes Magic, et même l’incontournable coin japonais avec ses katanas et autres shurikens alignés sur des supports en bois.
Tandis qu’il s’approchait d’un meuble vitré où trônaient des maquettes de vaisseaux issus de l’univers Star Wars, il perçut un mouvement à la périphérie de son champ de vision. Il se tourna et vit une haute silhouette longiligne émerger d’une porte derrière le comptoir. Dix ans avaient passé depuis la dernière fois qu’ils s’étaient croisés, mais il reconnut immédiatement Matthieu Roth. Comme Maddie, son ancien camarade de classe n’avait pas beaucoup changé.
Roth arborait toujours la même tignasse de cheveux noirs mal coiffés et un peu gras, le même nez proéminent et les mêmes lunettes rectangulaires. Johann se rappela que, la première fois qu’il avait lu l’Ordre du Phénix, le cinquième tome d’Harry Potter où le jeune Severus Rogue apparaît dans des flash-backs, il l’avait imaginé sous les traits de Roth.
Matthieu Roth le dévisagea un instant, l’air incertain, puis son visage se fendit d’un sourire et il avança vers Johann à grandes enjambées, la main tendue.
-Ça alors, Johann ! lança-t-il. Ça fait un bail !
Roth se planta devant lui et le regarda de haut – au sens propre car il dépassait le mètre soixante-dix de Johann de quinze bons centimètres.
-Que me vaut le plaisir de cette visite ? demanda Roth sur le même ton vaguement pompeux qu’il employait avec leurs professeurs.
Johann se demanda par quel bout aborder la question. Évoquer le quintuple meurtre et son implication dans l’enquête avec des gens qui l’avaient connu au lycée augmentait mécaniquement le risque que son lien intime avec l’affaire soit révélé. Mais il ne pouvait pas faire autrement s’il voulait obtenir des réponses.
-Tu as vu ce qui s’est passé mardi à Molvange, je suppose ?
-Comme tout le monde, oui.
-Eh bien, j’enquête là-dessus.
Il sortit sa carte et Roth l’examina quelques instants, l’air pensif.
-Jamais je n’aurais imaginé te voir devenir flic, finit-il par lâcher en éclatant de rire. Tu n’étais pas le plus respectueux de l’autorité, à l’époque.
-Les gens changent… Le corps qu’on a découvert dans le fort cette semaine nous conduit à réexaminer les événements de 2008 et à interroger des gens qui côtoyaient les victimes à l’époque.
-Quelle année de merde, quand on y pense… Ce qui est arrivé à Lisa, et puis ces meurtres horribles…
Lisa ?
Johann se creusa la tête un instant et les rouages de sa mémoire se mirent en branle, ramenant à la surface le souvenir de Lisa Bertin. Une petite brune discrète, douée en classe, toujours assise au premier rang… Comme Roth, elle appartenait à ce groupe d’élèves sérieux et travailleurs avec qui Johann et sa bande n’avaient aucune affinité, notamment parce qu’eux-mêmes mettaient un point d’honneur à perturber les cours autant que possible.
Dans un flash, il se remémora ensuite que Louis était brièvement sorti avec elle à la fin de leur année de première. Pas parce qu’elle lui plaisait – elle était beaucoup trop insignifiante pour le chéri de ces dames –, mais parce que Johann l’avait mis au défi de dépuceler l’intello coincée de la classe.
Qu’est-ce qu’on pouvait être cons, quand même.
Louis avait remporté le pari, et sa relation avec Lisa n’y avait pas survécu bien longtemps. En y pensant, il se rappela qu’un jour, en début de terminale, elle avait brutalement cessé de venir en classe. Leurs professeurs avaient vaguement évoqué une maladie assez sérieuse, et ils ne l’avaient jamais revue.
-Elle a été gravement malade, c’est ça ?
Roth lui adressa un sourire de sphinx.
-Ça, c’était la version officielle. En réalité…
Le grand échalas marqua un temps d’arrêt, rajusta ses lunettes qui glissaient le long de son nez, et regarda Johann droit dans les yeux.
-Je ne devrais probablement pas le dire, mais ça fait si longtemps… Lisa a tenté de se suicider.
Johann accusa le coup. Il n’en avait jamais rien su, ne l’avait même pas soupçonné. Et pour être honnête, il ne s’était même jamais inquiété de la disparition soudaine de l’adolescente.
-Elle s’est défenestrée, reprit Roth, un soir en rentrant du lycée. Mais elle s’est manquée, heureusement. Elle a eu un traumatisme crânien et de multiples fractures, mais au moins elle était toujours en vie.
-Elle a expliqué son geste ? demanda Johann.
Il regretta immédiatement sa question car elle fit germer en lui un doute affreux. Parmi les raisons pouvant pousser un adolescent à tenter de mettre fin à ses jours, la peine de cœur arrive en haut de la liste. Il était bien placé pour le savoir, lui qui y avait pensé plus d’une fois quand sa relation avec Tania était partie en vrille et qu’il était au plus mal. Lisa avait-elle sauté parce que Louis l’avait quittée ? Parce que Johann avait défié son ami de coucher avec elle ?
-Pas à moi, en tout cas, répondit Roth. Peut-être qu’il y avait un rapport avec la pression scolaire, avec le bac qui approchait… Lisa a toujours été extrêmement stressée par les études. Elle fondait en larmes à chaque fois qu’un prof lui rendait une note inférieure à seize sur vingt.
-Tu sais ce qu’elle est devenue ? Elle s’en est sortie ?
-Elle a passé le bac en candidat libre et l’a eu avec mention Très bien. Puis elle est partie faire ses études aux États-Unis, et, aux dernières nouvelles, elle s’y trouve toujours.
En voilà une que je ne risque pas d’interroger de sitôt…
-Si tu veux en savoir plus, tu devrais voir Pierre.
-Diprowsky ?
-Oui. Il vit toujours à Metz, on se croise de temps en temps. C’était le meilleur ami de Lisa. Si quelqu’un en sait plus sur les raisons de son geste, c’est sûrement lui.
Johann acquiesça. Diprowsky était justement sur sa liste d’anciennes connaissances à interroger. Même s’il ne voyait pas de rapport évident entre son affaire et la tentative de suicide de Lisa, il en profiterait pour lui poser la question. Ne serait-ce que pour savoir s’il en était en partie responsable.
Il réorienta la conversation sur la vraie raison de sa venue, mais Roth ne voyait rien dans leur passé commun qui aurait pu pousser quelqu’un à assassiner ses amis.
-Il y avait des tensions entre vous et nous, et on ne s’entendait pas très bien, conclut-il. Vous étiez un peu trop… chahuteurs pour nous. On s’en est plaint une fois ou deux aux profs ou à la CPE, mais ça s’est arrêté là. Je ne vois pas comment ça pourrait avoir un lien avec ce qui s’est passé à Molvange.
Johann était bien d’accord, et fit mine de quitter le magasin. Roth coupa les lumières, mit l’alarme en route et le raccompagna. Ils discutèrent quelques minutes, pour la forme. Johann apprit au passage que Matthieu Roth était parti étudier à Hong-Kong après le bac et qu’il avait vadrouillé quelques années en Asie avant de revenir dans sa ville natale pour y ouvrir un magasin. Puis il prit congé en remerciant Roth pour son temps. Il lui laissa une carte de visite, au cas où quelque chose lui reviendrait en mémoire, et regagna sa voiture. Dans le rétroviseur, il regarda Roth allumer une cigarette sur le trottoir et se dit une nouvelle fois qu’il était en train de perdre son temps.
Tout ça ne va mener nulle part…
Il envoya malgré tout un message à Pierre Diprowsky via Facebook et, après quelques secondes d’hésitation, à Maddie également. Il resta bref, se contentant d’expliquer qu’il était devenu gendarme et qu’il souhaitait discuter avec eux d’une affaire en cours.
Puis il reprit la direction de son appartement. Il se sentait littéralement vidé et avait l’impression d’avoir vécu en une journée l’équivalent d’une semaine de boulot. À peine arrivé chez lui, il balança ses affaires dans un coin, se déshabilla et se vautra en caleçon sur son canapé. Il s’endormit presque aussitôt, terrassé par la fatigue accumulée depuis trois jours.
Quand la pétarade d’un scooter le réveilla, il faisait nuit. L’air s’était rafraîchi et sa peau s’était couverte de chair de poule. Il se leva péniblement pour enfiler un t-shirt. L’horloge lui indiqua qu’il avait dormi quatre heures. Il alluma une Pall Mall et contempla, pour la dix-millième fois peut-être, la photo de ses amis. Il se perdit dans les yeux verts de Tania. Le papier glacé ne rendait décidément pas justice à leur éclat.
Pour la dix-millième fois aussi, il pensa à ce qu’auraient pu être les dix années qui venaient de s’écouler si elle n’avait pas perdu la vie.
Perdre la vie… Quelle expression stupide. Quelqu’un la lui a prise, et la mienne avec par la même occasion.
Malgré le temps, son amour pour elle n’avait jamais faibli. Mais il n’était pas naïf au point d’imaginer que, dans une réalité parallèle où elle n’aurait pas été assassinée, ils auraient forcément vécu une vie heureuse ensemble. Combien de couples adolescents passent avec succès les écueils de l’entrée dans l’âge adulte pour finir par se marier et avoir des enfants ? Bien peu, sans doute. Même s’ils avaient réussi à renouer le fil tortueux de leur relation, rien ne garantissait qu’elle aurait duré. Et même si Tania avait réussi à remettre de l’ordre dans sa tête comme elle le lui avait dit, cela ne garantissait nullement qu’elle ne l’aurait pas quitté à nouveau sans un mot d’explication.
Et d’ailleurs, il s’en fichait. Peut-être auraient-ils eu la chance de vivre et de vieillir ensemble. Ou peut-être se seraient-ils séparés pour vivre leur vie chacun de leur côté. Ça, il aurait pu le supporter. Il aurait pu accepter de la voir se marier avec un autre homme, avoir des enfants dont il ne serait pas le père ou même déménager à l’autre bout du monde. Il aurait pu vivre avec ça, du moment qu’il la savait heureuse.
Ce qu’il était en revanche incapable d’accepter, c’était d’avoir été privé de tous ces futurs possibles.
Rien ne pouvait être pire qu’un « et si ? » dont la réponse était morte et enterrée.
Il ne saurait jamais. Ni ce qui rendait Tania si malheureuse et l’avait poussée à rompre avec lui, ni ce qu’aurait pu être cette vraie chance dont elle lui avait parlé au téléphone la veille de leur épreuve de philo.
Plus que n’importe quoi d’autre, voilà ce qui lui empoisonnait l’existence depuis dix ans.
Ne pas savoir. Ne jamais savoir.
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