La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)
Chapitre 43
9 juillet 2018
Le dimanche s’écoula sans qu’aucune des deux affaires ne connaisse la moindre avancée.
Anthony Hirsch était toujours introuvable. Son téléphone portable ne s’était pas rallumé, ses cartes de crédit n’avaient pas été utilisées depuis la veille de sa disparition et sa voiture n’avait été aperçue nulle part. Fischer donna son feu vert pour l’appel à témoins en début d’après-midi. Qui ne donna d’autres résultats que des coups de téléphone farfelus de gens en manque d’attention. Pendant ce temps, Johann enrageait de s’être trouvé dans la même pièce que le désormais suspect numéro un et de l’avoir laissé partir, mais il était réduit à l’impuissance.
L’enquête sur Alexandre Eckmann était également – déjà – au point mort. Johann et son équipe occupèrent une bonne partie de leur dimanche à passer sa vie au crible, sans trouver le moindre angle d’attaque. L’homme était photographe professionnel et possédait un studio avec pignon sur rue à Montigny-lès-Metz. D’après ses références, il travaillait régulièrement avec les mairies des alentours et la communauté d’agglomération. Né à Metz, il avait exercé durant quelques années à Los Angeles et y avait connu un succès tel qu’il avait pu acheter, de retour en Moselle, le sous-sol d’immeuble qu’il avait transformé en un club échangiste ultra-sélect parfaitement légal et déclaré.
Johann s’était entretenu à son sujet avec Fischer et Chloé Moreau. La juge avait accepté sans rechigner de sacrifier quelques minutes de ses vacances en apprenant que le pointeur des parkings venait d’être identifié. Ils étaient d’accord pour dire qu’ils manquaient d’éléments probants, mais que le risque d’un nouveau passage à l’acte les obligeait à ne pas trop tergiverser. Ils décidèrent de se laisser quelques jours pour approfondir leurs recherches avant de placer Eckmann en garde-à-vue coûte que coûte, en espérant qu’il craque durant l’interrogatoire ou que la fouille de son domicile leur offre des preuves sur un plateau.
Finalement – et à sa grande surprise –, c’était la vie personnelle de Johann qui connaissait les plus grandes avancées. Après leur baiser au square, il avait ramené Audrey chez lui. Elle était la première personne – à l’exception de Gauthier – qu’il faisait entrer dans son appartement, et elle n’avait fait aucun commentaire sur l’écart entre la valeur du duplex et le salaire d’un OPJ. Johann l’en avait appréciée encore plus.
Ils avaient bu un verre, enlacés devant la fenêtre ouverte du salon, savourant le calme et la fraîcheur de la nuit. Audrey lui avait demandé une vodka-Red Bull, pour chasser la fatigue et l’impression de souillure héritée du Donjon qui ne la lâchait pas, mais Johann avait banni les alcools forts de sa vie depuis qu’il avait échappé de peu à la tentation du suicide lent par ingestion de Johnny Walker, dix ans plus tôt. Ils s’étaient donc contentés d’un Get 27 on the rocks.
Leur verre avalé, ils s’étaient très naturellement dirigés vers la chambre à l’étage et avaient fait l’amour, dans un moment d’une grande tendresse quoiqu’un peu court. Johann avait eu, le dimanche matin, le plaisir de se réveiller non seulement ailleurs que sur son canapé, mais en plus aux côtés d’un autre être humain. Ça ne lui était pas arrivé depuis longtemps, et il avait savouré l’instant.
Il avait regardé Audrey dormir, ses cheveux châtains brillant dans le soleil rasant de l’aube. Il n’avait pas mis plus d’une minute à gâcher ce moment en se disant qu’il n’avait jamais eu l’occasion de se réveiller ainsi auprès de Tania. Du temps où ils étaient ensemble, ils étaient un peu trop jeunes pour que leurs parents les autorisent à dormir l’un chez l’autre. Cela avait pourtant failli se produire une fois, après leur séparation. Quand Tania soufflait le chaud et le froid sur l’avenir de leur relation, lui disant un jour qu’elle l’aimait et le lendemain qu’elle préférait qu’ils soient de simples amis.
Bercé par la respiration paisible d’Audrey, il avait fermé les yeux et revu – aussi nettement que s’il l’avait eu devant lui – le SMS que Tania lui avait envoyé un soir d’hiver, dix jours avant leur sortie désastreuse au cinéma qui avait poussé Johann à prendre ses distances pour préserver ce qui restait de sa santé mentale. Quelques mots en abrégé pour lui proposer de passer la soirée du Nouvel An ensemble, sa mère ayant prévu de lui laisser la maison. Son cœur avait fait un bond dans sa poitrine, et il lui avait fébrilement répondu qu’il était d’accord. Il avait passé la soirée à attendre une réponse, et quand elle était arrivée – « Finalement pas possible, j’attendrai une autre occasion pour m’endormir dans tes bras » –, il avait eu l’impression de tomber du toit d’un immeuble. Déçu mais heureux de lire que Tania avait envie de partager un lit et une nuit avec lui, il s’était promis de tout faire pour remettre leur relation sur les rails. Son échec quelques jours plus tard n’en avait été que plus cuisant.
En regardant Audrey endormie ce matin-là, il s’était juré d’enfin cesser de remuer le passé. D’arrêter de ressasser ses regrets et de s’offrir une vraie chance d’être à nouveau, ne serait-ce qu’un peu, heureux. Ils avaient passé la soirée du dimanche ensemble – et la nuit aussi – et Johann arriva au bureau le lundi matin débordant de motivation et piaffant d’impatience, mais sans l’ombre d’une nouvelle piste à explorer.
Pour tromper l’attente, il se connecta au blog du Casa Nova en utilisant les identifiants de l’administrateur. À l’instant où il cliquait sur la boîte de réception, un nouveau message y apparut et son cœur fit un bond en découvrant le nom de l’expéditeur : Anderson.
Il sentit un flot d’adrénaline inonder ses veines quand il en découvrit le contenu. Une simple phrase, envoyée par Eckmann à Guillaume Kern, le gérant du club échangiste : « Devine qui s’est trouvé une nouvelle conquête ? ».
Une question d’apparence innocente, mais lourde de sens pour quiconque connaissait le contexte et le sens caché derrière les mots. Eckmann venait de cibler une nouvelle proie. Il pouvait repasser à l’acte à n’importe quel moment. Peut-être même dans les prochaines heures s’il avait déjà fixé un rendez-vous à la pauvre adolescente qui ne se doutait de rien.
Johann regarda autour de lui en se demandant que faire de cette information qu’il n’était pas censé détenir. Fischer avait accordé à Audrey et aux autres bleus une journée de repos en compensation des heures sup’ accumulées depuis leur arrivée en renfort, Sarah était quelque part à l’extérieur – elle lui avait dit où en partant, mais il n’y avait pas prêté attention –, et Franchet avait été mis à pied le temps que l’enquête sur la mort de Kelmès suive son cours. Il était seul avec Ish dans l’open-space, et il lui fit signe de venir le rejoindre. Toujours vêtu de son habituel – et douteux – combo chemise à manches courtes/jean, l’Indien s’assit à l’angle du bureau de Johann et interrogea son supérieur d’un hochement de tête.
Johann lui expliqua la situation, sans rien lui cacher de la façon dont il avait eu accès aux conversations privées d’Eckmann. Il avait déjà eu recours à ce type de méthode, qu’il qualifiait de borderline et que n’importe quel juge considérerait simplement comme illégale, dans une enquête qu’ils avaient menée ensemble, et cela avait abouti à une arrestation. La principale différence étant qu’ils avaient pu apprendre à l’époque le moment et le lieu exacts où un escroc pas très futé, qu’ils soupçonnaient d’agressions multiples sur des clients qui refusaient de le suivre dans ses combines, avait prévu de tuer son associé et de maquiller sa mort en suicide. Ils avaient guetté les deux hommes au bord du pont où l’assassin en puissance avait donné rendez-vous à sa future victime, et avaient pu intervenir avant qu’il ne l’envoie s’écraser trente mètres plus bas. Ils avaient même trouvé sur lui une fausse lettre d’explication qu’il prévoyait de laisser dans la voiture du « suicidé ». L’affaire avait été bouclée sans problème et personne ne s’était interrogé sur la façon dont les deux OPJ avaient eu vent de la machination.
Ish prit son temps pour réfléchir à la question.
-C’est plus délicat qu’avec cet abruti de Perez, finit-il par répondre en citant l’assassin manqué. Et à l’époque, on avait des raisons de le suivre puisqu’on enquêtait déjà officiellement sur lui. Ça justifiait aisément le fait qu’on soit tombés à pic.
Il ricana de son jeu de mots avant de poursuivre.
-Mais là, tu as déjà grillé la cartouche de la source anonyme…
Il accompagna le terme d’un clin d’œil entendu.
-… pour expliquer comment tu as identifié Eckmann. Difficile de faire le coup une deuxième fois. De toute façon, personne ne croira que tu as été prévenu d’un passage à l’acte imminent. Tu vas devoir vendre ça à Fischer autrement. Ou alors coller aux basques d’Eckmann en permanence jusqu’à le prendre en flagrant délit.
-Merci pour ton aide, vieux, vraiment, répondit Johann en se levant. T’es toujours de bon conseil.
Il se dirigea vers le bureau de Fischer en se demandant comment il allait bien pouvoir lui faire avaler cette couleuvre. La veille encore, il plaidait pour la patience en espérant trouver quelque chose dans la vie d’Eckmann qui puisse le pousser à la faute.
Je vais la jouer au culot… Ce porc est clean de chez clean, pas d’autre choix que de faire tapis avec une paire de deux.
Il frappa à la porte du colonel et entra sans attendre. Son supérieur était au téléphone, et lui fit signe de patienter. Il était visiblement en train de négocier avec sa hiérarchie l’octroi de renforts supplémentaires pour traquer Hirsch. Vu le tic nerveux qui agitait sa main droite, dont les doigts rebondissaient inlassablement sur le bord du bureau, il n’était pas près d’avoir gain de cause.
-Plus de ressources disponibles, qu’ils me disent, fulmina-t-il quand il finit par raccrocher. Attendez que la Coupe du Monde se termine, et les médias vont se ruer sur cette affaire comme des adolescents sur le dernier numéro d’Entrevue…
Chacun son époque. À la mienne, c’était plutôt le catalogue de la Redoute qu’on attendait avec impatience…
-Si la France gagne, on aura peut-être un sursis.
-Deux ou trois jours maximum, et puis ils auront besoin d’un nouveau sujet pour occuper leur été. Et comme ils n’auront rien de neuf à se mettre sous la dent concernant le meurtre d’Hélène Marck, ils vont se mettre à disséquer la vie de ces pauvres gamins, aller remuer les souvenirs de leurs parents et nous faire passer pour des branques incapables d’attraper un fugitif. Enfin bref… Dites-moi que vous avez du nouveau là-dessus, Sarski. J’ai besoin d’une bonne nouvelle.
-Non, chef, ça concerne Eckmann.
Fischer lui lança un regard déçu et sortit sa cigarette électronique du tiroir de son bureau. Il aspira longuement et recracha un énorme panache de vapeur qui baigna la pièce d’un entêtant parfum de fruits rouges. Il devait vraiment être sur les nerfs, car Johann ne l’avait jamais vu contrevenir au règlement en vapotant à l’intérieur. Comme lui, le colonel avait ses habitudes sur le toit.
-Je serais d’avis de le placer en garde-à-vue sans attendre. On a cherché autant que possible, mais il est plus blanc que blanc. Côté professionnel, il est parfaitement en règle avec son studio. Il paye sa TVA rubis sur l’ongle, alors que la plupart de ces mecs font du black à longueur de journée. Aucun retard sur les cotisations, les impôts ou les loyers. Son business côté cul est tout aussi clean. La cave lui appartient, et l’endroit est déclaré. Il a même une licence IV pour la boisson… C’est tellement propre que ça en deviendrait presque suspect.
-Mais on n’a jamais reproché à quelqu’un de payer ses traites à l’heure, n’est-ce pas ? Hier, vous étiez d’avis d’attendre. Qu’est-ce qui a changé ?
-On n’a pas le personnel pour le placer sous surveillance, répondit Johann en pointant du doigt le téléphone de Fischer comme s’il était responsable de leur manque d’effectif. Et de toute façon, ça pourrait durer des mois avant qu’il ne fasse un pas de travers. À moins…
Il prit une grande inspiration avant de poursuivre.
-À moins qu’il ne repasse à l’acte rapidement. Son schéma montre une accélération, le délai entre deux victimes se réduit à chaque fois. Pour la dernière, il a agi sur un coup de tête, en négligeant toute la préparation qui le caractérisait jusque-là. Je ne veux pas me la jouer Esprits Criminels, chef, mais la prochaine fois, il ne se contentera peut-être pas d’un viol.
-Cet argument était déjà valable hier, Sarski. Je vous le redemande, qu’est-ce qui a changé ?
Ancien flic de terrain, Fischer avait l’agaçante capacité de mettre le doigt là où ça faisait mal. Quand la plupart des gratte-papiers se contentaient de suivre aveuglément la procédure, lui tenait toujours à aller au fond des choses. Heureusement, ce côté pointilleux était contrebalancé par l’autonomie qu’il accordait aux subordonnés en qui il avait confiance.
-Vous savez quoi ? reprit-il sans laisser à Johann le temps de répondre. Je ne veux pas le savoir. Ramenez-le ici sous un prétexte quelconque, je m’arrangerai avec la juge Moreau. Et cuisinez-le, le temps d’obtenir la paperasse pour fouiller son appartement et saisir son matériel informatique… Mais mieux vaudrait que vous trouviez quelque chose pour l’incriminer. Dans votre intérêt, et dans le mien. Ce type côtoie le gratin de la ville, et il doit connaître les secrets salaces d’un paquet de gens influents. Si par malheur il ressortait blanc comme neige, ça risquerait fort de nous péter à la figure. Et croyez-moi, on n’a pas besoin de ça en ce moment.
Fischer le fixa par-dessus ses montures d’écaille. Johann soutint son regard sans ciller.
-Vous êtes sûr de votre coup ? C’est bien le violeur qu’on recherche ?
-À deux cents pour-cent, colonel. Le tout, c’est de réussir à le prouver.
-Alors vous savez ce qui vous reste à faire. Trouvez de quoi offrir à ce salopard un abonnement aux douches communes avec savonnette offerte.
Au petit trot, Johann regagna son bureau et rassembla ses affaires.
-On a le feu vert, lança-t-il à Ish. On y va.
Son collègue, comme à son habitude, vérifia la présence de son arme et lui emboîta le pas.
-C’est quoi le plan ? demanda Ish une fois qu’ils furent installés dans la voiture de Johann.
-On se plante devant chez lui, et on le cueille dès qu’il arrive.
-Tu ne veux pas aller directement à son studio ?
-Pas sûr qu’il y soit. Et Fischer a peur que ça nous retombe dessus, alors autant faire ça en douceur. Si jamais ça foire, autant qu’il ne puisse pas nous reprocher un esclandre devant ses clients.
Ils passèrent devant le stade Saint-Symphorien, l’antre du FC Metz, et trouvèrent tant bien que mal une place de parking avec vue sur l’adresse d’Eckmann. Celui-ci possédait un triplex dans un immeuble moderne. Le genre d’appartement hors de portée de la bourse de n’importe quel flic, Johann excepté. En découvrant le bâtiment, Ish se demanda à haute voix ce qui pouvait rapporter le plus, entre la photographie et l’organisation de partouzes. Johann lui répondit qu’il n’en avait aucune idée.
Ce furent les seuls mots qu’ils échangèrent durant les deux heures suivantes. Pendant que son collègue pianotait distraitement sur son portable en observant les environs, Johann, qui ne lâchait pas l’entrée de l’immeuble des yeux, ruminait.
De toute sa carrière – déjà bien remplie à défaut d’être longue – il n’avait jamais autant eu l’impression de faire du sur-place. D’habitude, il avait toujours au moins un élément à se mettre sous la dent : des empreintes, un témoignage oculaire, une bande vidéo ou même, quand il était chanceux, du matériel génétique. N’importe quoi qui lui permette d’avancer, d’éliminer des suspects et d’en coincer d’autres.
Avec Hirsch en fuite et ses preuves irrecevables de la culpabilité d’Eckmann, il se retrouvait pour la première fois non pas face à une, mais à deux affaires dans lesquelles il se sentait impuissant. Concernant le photographe au moins, tous les espoirs seraient permis s’il parvenait à accéder à son ordinateur et à son téléphone. Il y trouverait forcément une trace de ses échanges avec les différentes victimes, et ça suffirait à le faire tomber.
Plutôt que de continuer à se ronger les sangs, il finit par saisir l’occasion d’aller jeter un œil à l’intérieur de l’immeuble quand il vit un livreur Amazon sonner à l’interphone. Il traversa la route en courant et attrapa la porte juste avant qu’elle ne se referme. Le livreur lui lança un regard surpris, mais Johann le rassura en lui montrant sa carte. Un coup d’œil sur les boîtes aux lettres lui apprit que l’appartement d’Eckmann avait son entrée au deuxième étage. Johann monta les marches quatre à quatre. Les escaliers étaient impeccables, et une vague odeur de javel flottait dans l’air. Le syndicat de copropriété semblait plus à cheval sur la propreté que celui de son propre immeuble.
Arrivé devant la porte de l’appartement, il sonna par acquit de conscience. Personne ne répondant, il enveloppa sa main dans son t-shirt et fit pression sur la poignée. C’était fermé à clé, comme il s’y attendait.
De toute façon, le dossier est déjà bien assez bancal. Inutile d’y ajouter une perquisition illégale…
Il sentit son portable vibrer dans sa poche et l’ignora. Il considéra la possibilité d’aller poser des questions aux voisins d’Eckmann, mais finit par renoncer. Alors qu’il s’apprêtait à redescendre, son téléphone vibra une nouvelle fois. Il le sortit d’un geste agacé et constata qu’Ish l’appelait.
-Ouais ? lança-t-il.
-Eckmann est là, patron. Il vient d’entrer dans l’immeuble.
Merde…
Voilà qui le plaçait dans une situation très inconfortable. Se retrouver seul face à un suspect était contraire au règlement et pouvait mettre en péril toute la procédure. Eckmann pouvait se jeter contre un mur et prétendre que Johann l’avait frappé, sans qu’Ish puisse démentir. N’importe quel avocat s’en régalerait et le taillerait en pièces.
Tout en mettant son téléphone en silencieux, Johann étudia le palier où il se trouvait. L’escalier s’arrêtait à cet étage. L’immeuble comptant deux niveaux de plus, tous les appartements dont il voyait les portes devaient être des triplex avec un escalier intérieur. Impossible donc de s’échapper par le haut. Et s’il descendait, il croiserait forcément Eckmann. Il valait encore mieux l’attendre devant chez lui. Il ressortit son portable, envoya rapidement un bref message à Ish – « Entre ASAP » – et s’écarta de l’escalier pour s’assurer qu’Eckmann ne puisse pas le voir avant d’arriver sur le palier.
Dix interminables secondes s’écoulèrent avant qu’il n’entende le photographe attaquer la dernière volée de marches d’un pas lourd qui allait bien avec son poids. Au moment où il jugea qu’Eckmann était arrivé à l’étage, il s’avança pour s’identifier.
Le photographe tenait un lourd sac de courses dans chaque main. Il avait le front perlé de sueur et semblait passablement essoufflé. Il sursauta en remarquant Johann et le dévisagea un instant. L’éclair de peur qui passa ensuite dans ses yeux indiqua clairement qu’il savait à qui il avait affaire. Johann tendit la main vers son portefeuille pour sortir sa carte, mais Eckmann le prit de court en réagissant d’une manière qu’il n’avait absolument pas anticipée.
-Au secours ! hurla-t-il assez fort pour réveiller tout l’étage.
Puis il lâcha ses sacs, dont le contenu se répandit dans l’escalier, fit brusquement volte-face et se mit à dévaler les marches avec une agilité étonnante pour un homme de son poids.
-Nom de Dieu ! jura Johann en se lançant à sa poursuite. Gendarmerie nationale, arrêtez-vous !
Il enjamba d’un saut le gros des provisions qui jonchaient les marches, mais son pied atterrit sur une conserve cylindrique – malgré l’urgence de la poursuite, son cerveau prit bizarrement le temps de noter qu’Eckmann semblait ne se nourrir que de plats préparés et de boîtes industrielles – et il perdit l’équilibre. Il se rattrapa in extremis à la rambarde. Profitant de son élan, il sauta par-dessus et se réceptionna un demi-niveau plus bas. Il courut de marche en marche et, arrivé au premier étage, entendit la porte d’entrée claquer.
Pitié, épargnez-moi un deuxième fugitif !
Tandis qu’il gagnait la porte à son tour, il se mit à penser aux conséquences catastrophiques que ne manqueraient pas d’engendrer son opération foirée. Il déboucha dans la rue. Tourna la tête en tous sens, à la recherche d’Eckmann. Il n’eut pas à regarder bien loin. Le gros homme se trouvait à dix mètres de là, allongé au sol et menotté. Ish, un genou planté dans son dos, le dominait avec un air de prédateur que Johann ne lui avait jamais vu.
-La prochaine fois que tu essaies de te barrer en courant, Jabba, lui lança-t-il au moment où Johann arrivait auprès d’eux, rappelle-toi que tu fais à peu près le poids d’un éléphanteau…
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