La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 54

 

 

Johann regagna son appartement alors que l’horizon s’éclaircissait doucement. Les nuages s’étant soulagés de toute leur eau, le ciel était à nouveau vierge et une lune ronde et brillante scintillait en attendant l’aurore. La ville, lavée par la pluie torrentielle, dégageait cette odeur humide et chaude caractéristique des orages d’été qu’il avait toujours appréciée.

Prenant garde de ne pas glisser sur les pavés détrempés de la place Saint-Louis, il remonta l’ordinateur de Tania chez lui et se mit en quête d’un écran et de câbles pour l’alimenter. Il trouva son bonheur dans le fatras de matériel informatique qui encombrait la deuxième chambre mansardée du duplex, qui lui servait de débarras.

Il mit l’antique PC en route et, en attendant qu’il démarre, se fit couler un café. Posé sur le comptoir de la cuisine, le carnet en cuir noir de Tania lui faisait de l’œil. Après une hésitation, il détourna le regard.

Pas maintenant. Priorité au direct. Priorité aux Poètes. La séquence émotion attendra.

Dans un bruit de ventilateur à bout de souffle, l’ordinateur afficha l’écran de démarrage et réclama un mot de passe. Premier obstacle, que Johann avait espéré éviter mais qu’il ne doutait pas de pouvoir contourner. Plutôt qu’une attaque par force brute assistée de l’un de ses logiciels de piratage, il opta pour la réflexion. Dix ans plus tôt, la mode n’était pas encore aux mots de passe complexes. Si les problèmes de sécurité informatique existaient déjà, les jeunes y étaient beaucoup moins sensibilisés et optaient souvent pour des codes faciles à retenir.

Il avala une gorgée de café brûlant que son corps accueillit avec gratitude, puis tapa la date de naissance de Tania : 23011991. Premier échec. Il réessaya en inversant les chiffres, en raccourcissant l’année ou en n’utilisant que le jour et le mois, mais le même message apparaissait à chaque fois : mot de passe incorrect.

Poussé par une soudaine inspiration, il tenta une autre date : 10042006.

L’écran devint noir, signe que la session s’ouvrait, et une bouffée de chaleur lui monta aux joues.

Elle a choisi notre date anniversaire…

Le bureau apparut au bout de quelques secondes. Johann eut un nouveau choc en découvrant le fond d’écran. La photo vaguement pixelisée les montraient, lui et Tania, posant enlacés devant Le Radeau de la Méduse. Elle avait été prise par Angélique quelques instants après celle qui apparaissait dans le reportage qu’Audrey avait visionné pendant son recensement des informations révélées par la presse.

Une preuve de plus qu’elle n’a jamais cessé de t’aimer. Quelle que soit l’issue de tout ce merdier, tu pourras au moins te raccrocher à ça.

L’esprit vaguement embrumé par la fatigue et par le sentiment bizarre – joie, tristesse et nostalgie mêlées – que la photo venait de faire naître en lui, Johann se lança dans l’exploration du disque dur. Le survol rapide des dossiers présents ne donna rien. Il ouvrit l’invite de commande et tapa quelques lignes de code, pour ordonner au système d’exploitation de recenser les fichiers cachés et de les classer par ordre chronologique. Le PC moulina quelques instants – et le ventilateur s’emballa subitement, faisant craindre le pire à Johann – puis afficha un seul et unique résultat : un dossier sobrement baptisé « Saint-Quentin ».

Bingo…

À l’intérieur se trouvait un fichier solitaire, un document Word. Il l’ouvrit et découvrit, ébahi et vaguement admiratif, le travail d’enquête que Tania avait mené pour retrouver ses agresseurs.

Les premières notes étaient datées du 21 février 2007. Tania expliquait qu’à force d’introspection, de séances d’autohypnose et de méditation, elle avait fini par faire émerger à la surface de son inconscient la cause du mal-être qui la rongeait depuis des années. Quelque chose s’était débloqué dans son esprit, et elle avait revu clairement ce qui lui était arrivé en août 2001.

Johann alluma une cigarette, ferma les yeux pour se préparer au choc qu’il n’allait pas manquer de ressentir, puis entama la lecture. Tania décrivait les événements avec détachement, comme si elle y avait assisté de l’extérieur plutôt que dans le rôle de l’actrice principale. C’était courant chez les victimes de traumatisme, le cerveau se défendant contre l’horreur de ce qu’il avait vécu en créant une barrière entre la conscience et les souvenirs.

Tout commençait le 23 août en début d’après-midi. Son grand-père s’était assoupi sur la terrasse, et Tania en avait profité pour quitter le jardin et entrer dans la forêt. Pour quelle raison ? Elle n’en disait rien. Sans doute avait-elle été poussée par la simple curiosité ou l’envie de crapahuter un peu à flanc de colline.

Elle avait gravi le mont Saint-Quentin comme elle l’avait déjà fait des dizaines de fois auparavant, jusqu’à rejoindre les abords de l’ancien fort. Johann ne s’y était jamais rendu et n’avait aucune idée de ce à quoi il pouvait ressembler. Une rapide recherche sur Internet lui montra un vaste ensemble de bâtiments reliés par des tranchées à moitié comblées, des parapets et des galeries enterrées, dont le plus imposant était haut comme un immeuble de cinq étages et long comme un terrain de foot.

Tania décrivait, de sa plume habile, le plaisir qu’elle avait éprouvé à se retrouver en pleine nature, entourée d’une végétation luxuriante et habitée par l’impression d’être seule au monde. Impression qui avait été de courte durée quand elle était tombée, au détour d’un sentier, sur quatre adolescents.

Quatre… Autant que d’initiales. Je tiens le bon bout.

Le texte ne mentionnait aucune description physique – elle les avait aperçus de loin – mais précisait qu’elle leur avait donné quelques années de plus qu’elle. Ne se méfiant pas, elle avait continué son chemin dans la forêt jusqu’au moment où deux des garçons avaient surgi des buissons pour lui barrer la route. Tous deux avaient cette fois le visage dissimulé, l’un par un masque à gaz, l’autre par une cagoule de cuir noir barrée d’une couture verticale. Elle s’était retournée pour changer de direction, et s’était rendu compte que les deux autres se trouvaient juste derrière elle, également masqués – médecin de peste et loup doré serti d’engrenages.

Pourquoi ces déguisements me sont-ils familiers ?

Les quatre inconnus s’étaient approchés de Tania et avaient commencé à lui parler. Elle ne se souvenait plus exactement de leurs mots, mais se rappelait en revanche très bien le sentiment de danger imminent qu’elle avait ressenti en découvrant leurs yeux à travers les masques. Elle les qualifiait d’ « habités ».

Ils – les Poètes Disparus, sans aucun doute – l’avaient entraînée dans les entrailles du fort en alternant menaces et promesses de jeux amusants. Tania expliquait ensuite que ses souvenirs se brouillaient à mesure qu’elle avançait dans les galeries humides maçonnées de pierre jaune, et supposait que ses ravisseurs l’avaient, d’une façon ou d’une autre, droguée.

Au GHB, peut-être ? Ça semble être leur marque de fabrique, à ces fils de pute.

De la suite de son calvaire, elle gardait des réminiscences tantôt nettes, tantôt floues, alternance de trous noirs au contenu oblitéré par sa mémoire et de flashs d’une extrême précision. Elle se souvenait d’attouchements digitaux, de fellations contraintes, de mains avides sur sa poitrine naissante. Elle se remémorait aussi des pénétrations répétées et douloureuses, précédées d’une sensation désagréable, affolante et inconnue au moment où son hymen s’était déchiré.

Le cœur au bord des lèvres, Johann alluma une nouvelle Pall Mall pour tenter de faire refluer la nausée. Il se rappela qu’en effet, Tania n’avait pas saigné la première fois où ils avaient fait l’amour.

Dire que j’étais heureux et fier d’être son premier… Si j’avais su…

Tania racontait son impression que les sévices avaient duré des jours, sa conviction qu’elle allait mourir dans ces galeries obscures et finalement sa surprise quand, contre toute attente, ses bourreaux s’étaient volatilisés. Elle avait alors erré, hagarde et désorientée, dans les couloirs du fort jusqu’à apercevoir la lumière du jour. Dans un état second, elle avait laissé ses jambes en pilote automatique la guider à travers la forêt jusqu’au jardin de son grand-père où elle s’était finalement effondrée, à bout de forces, dans les bras de sa mère.

Des années plus tard, une fois ses souvenirs revenus, le premier réflexe de Tania avait été de retourner au fort du Saint-Quentin. Avec la boule au ventre mais animée d’une farouche détermination, elle en avait exploré les couloirs et les recoins jusqu’à tomber sur le message laissé par ses agresseurs, ce même tag que Johann avait montré à ses collègues un peu plus tôt. La signature avait éveillé en elle d’autres échos, et elle s’était rappelé la façon dont les quatre garçons se nommaient.

-Le mot que tu as prononcé avant de t’évanouir… lança Johann à la Tania souriante de la photo. Ce n’était pas disparue, mais disparus, comme les Poètes… Et ce n’étaient pas de bêtes ronds que tu traçais sur tes cahiers et que tu gravais dans ta chair, c’étaient des cercles…

Elle avait alors entamé une enquête minutieuse. Partant du principe que, vu leur âge, ses violeurs étaient encore scolarisés en 2001, elle avait épluché les sites Internet de tous les collèges et lycées du département, collectant les photos de classe pour constituer un gigantesque tapissage, et compulsé les archives des journaux des environs pour y découper les clichés pris lors de sorties scolaires ou de fêtes de fin d’année.

Le 10 janvier 2008, après des mois de recherches infructueuses, elle avait finalement croisé leurs visages dans un vieil article du Républicain Lorrain qui parlait d’un concours départemental de poésie.

Évidemment…

Elle n’avait plus eu alors qu’à remonter jusqu’à leur lycée et, deux jours plus tard, elle obtenait enfin leur identité. Johann fit défiler le reste du document à la recherche de noms, mais n’en vit aucun. Il craignit un instant que la piste ne s’arrête là, mais les mots de Tania le rassurèrent. Elle expliquait avoir également trouvé sur Internet un blog que tenaient les quatre adolescents, où ils exposaient leur goût pour la poésie et pour l’exploration souterraine. Elle s’en était servie pour les contacter, dans un geste de défi qui disait « Je suis toujours debout », et avait eu la présence d’esprit de reporter le texte de son message dans son journal d’enquête.

Johann le lut à haute voix, imaginant sa Tania emplie de rage écrire fiévreusement ces mots. Il ressentit une bouffée de fierté en constatant son audace et sa détermination.

-Je sais ce que vous m’avez fait au fort du Saint-Quentin, le 23 août 2003. Et je sais qui vous êtes. Je connais vos visages. Je connais vos noms. Je vais faire de vos vies un enfer. Je ne m’arrêterai que quand je vous aurai détruits tous les quatre. Comme moi, vous ne connaîtrez plus jamais la paix.

Gonflé… Pas étonnant qu’ils aient réagi violemment. Tu n’avais aucune idée des représailles que tu allais engendrer…

Son cœur manqua un battement quand il découvrit ce qui venait à la suite du message, sous la forme de deux e-mails reproduits en capture d’écran.

Le premier, daté du 17 janvier 2008, était la réponse au message de Tania, brève et sans équivoque : « Ne t’approche pas plus près. Ou ce que tu as vécu au Saint-Quentin te paraîtra soudain bien doux et bien tendre. À bon entendeur… ».

Le second était arrivé bien plus tard, le 20 juin 2008.

Deux semaines avant sa mort… Il ne peut pas y avoir de coïncidence.

Il était encore plus court que le premier, et bien plus menaçant : « Je t’avais prévenue… ».

John Keating, comme le nom du prof joué par Robin Williams dans le film, si ma mémoire de Wikipédia est bonne…

Tout se tenait.

Il ne lui restait qu’à identifier les Poètes, mais pour ça, il partait presque de zéro. Tania n’avait noté leurs noms nulle part, ni conservé les coupures de presse et les photos d’école. Elle n’indiquait même pas dans quel lycée elle avait retrouvé leur trace. Que faire pour remonter la piste ? Passer au crible les camarades de classe de Hirsch ? Ou alors…

Trouver ce blog dont elle parle… Avec un peu de chance, ces enfoirés y ont laissé traîner une photo de leurs sales tronches…

Johann se fit couler un nouveau café, alluma une troisième cigarette et s’accouda à la fenêtre du salon pour réfléchir. L’orage de la veille avait eu le mérite de faire chuter la température, et la fraîcheur de l’aube donna un coup de fouet à son cerveau vaseux.

Malgré toutes ses recherches sur les Poètes, jamais Google ne lui avait proposé le moindre blog – hors ceux liés au film, évidemment – en guise de résultat. Ce qui ne voulait évidemment pas dire que celui dont parlait Tania n’existait plus. Il avait simplement dû être déréférencé par le moteur de recherche, comme toutes les pages web qu’on ne met plus à jour ou dont l’hébergement arrive à expiration. Et comme tous les contenus de ce genre, il devait se trouver quelque part sous la surface d’Internet, dans ce que le commun des mortels appelait, par un abus de langage né d’articles à sensation, le darkweb. L’endroit que les geeks comme Johann nommaient simplement le web caché. Le cimetière des pages oubliées, où on peut trouver absolument n’importe quoi pourvu qu’on sache s’y prendre. Même si c’était son cas, Johann était bien conscient de se lancer à la recherche d’un fragment d’aiguille dans un immense champ de foin.

Ça reste ma meilleure piste. Et la seule…

Il enfila mentalement sa tenue de plongée et ouvrit Tor, la porte d’accès la plus connue au deepweb, qu’il avait croisée deux jours plus tôt sur l’ordinateur d’Eckmann. Un logiciel que tout le monde pouvait télécharger, mais qui paraissait totalement abscons si on ne savait pas ce qu’on cherchait ou par où commencer. Heureusement, il connaissait quelques astuces et avait en sa possession suffisamment d’informations sur les Poètes – à commencer par la période durant laquelle ils avaient été actifs et les lieux qu’ils avaient visités – pour bénéficier d’un solide point de départ.

Johann passa l’heure suivante à sauter de lien en lien. Tous partageaient un point commun : la terminaison en .onion caractéristique du web caché, que ses utilisateurs voient comme les multiples couches d’un oignon. Il ne put retenir un cri de victoire quand il eut finalement sa première touche. La bonne, comprit-il immédiatement en ouvrant un ancien blog, créé sur la plateforme Blogger en 2000 et sobrement intitulé « CPD – Notre vie souterraine ».

L’acronyme laissait peu de place au doute et la première photo le dissipa totalement. Elle montrait une galerie sombre et voûtée, éclairée par des bougies placées dans des photophores rouges. L’éclairage glauque combiné à la mauvaise qualité de la photo – il devait s’agir du scan d’un tirage papier – donnaient à la scène un côté très lugubre, genre vieux film d’horreur de série Z. Aucun visage, aucune silhouette n’apparaissait sur le cliché, mais il était en revanche accompagné d’une courte légende écrite dans une police en italique typique du début du millénaire : « Le Cercle des Poètes Disparus – N’est-il pas dans la nature de la poésie d’être et de rester souterraine ? ».

Jackpot, mes salauds.

Johann tenta de faire défiler la page, mais elle se limitait à ce seul cliché. Il avisa l’icône qui renvoyait à la galerie d’images et cliqua dessus. Après un temps de chargement qui frôla la minute, une première photo apparut. Johann sentit son estomac faire un bond en constatant qu’il s’agissait d’une vue de l’entrée des munitions de l’ouvrage de Molvange, prise au crépuscule. Là encore, le grain et la lumière orangée du coucher de soleil offraient un rendu plutôt angoissant.

En plus d’avoir le sens de la rime morbide, ils avaient aussi celui de la photo flippante…

Il fit défiler les images une à une, patientant à chaque fois trente bonnes secondes avant que la suivante n’apparaisse. C’était le lot des contenus déréférencés : plus aucun serveur ne moulinait pour les afficher instantanément et satisfaire les internautes.

En quittant la dixième photo, il commença à se dire qu’il risquait d’y passer la journée. Mais quand la onzième s’afficha lentement en commençant par le bas, une onde de satisfaction le traversa. Sur le peu qu’il voyait du cliché apparaissaient quatre paires de jambes…

Allez, charge, charge… Que je découvre enfin vos sales gueules de violeurs et d’assassins.

Il ferma les yeux, se préparant à contempler le faciès des salopards qui avaient fait de sa vie un enfer. Qui lui avaient pris ses amis, et la fille dont il était fou amoureux. Quand il les rouvrit, il eut l’impression que son cœur s’arrêtait. Il avait devant lui les visages juvéniles et rieurs de quatre adolescents qui posaient accoudés ou assis sur ce qui semblait être l’une des cloches blindées gardant les dessus d’un quelconque ouvrage.

Johann se frotta les yeux, incapable de croire à ce qu’il voyait.

Anthony Hirsch n’apparaissait nulle part sur la photo.

En revanche, il reconnut immédiatement trois des garçons, et son cerveau se mit subitement à tourner à plein régime, assemblant toutes les pièces de puzzle qu’il n’avait cessé de collecter sans même s’en rendre compte depuis le début de son enquête.

Un tatouage sur le dos d’une main : un rond entourant les lettres P et D.

Le Cercle des Poètes Disparus, tout bêtement.

Une apostrophe qu’on lui avait lancée pas plus tard que la veille, et qui n’était autre qu’une reprise de la réplique la plus connue du film de Peter Weir, comme Wikipédia le lui confirma instantanément.

Ô lieutenant, mon lieutenant…

Des pseudonymes obscurs qui devenaient soudainement limpides.

Seize the day… Profite de l’instant présent, en français, et carpe diem, en latin. Et Anderson, comme le nom du personnage principal de ce putain de film que je n’ai jamais vu.

Il reporta son regard sur les quatre adolescents. Les trois qu’il avait croisés durant les jours précédents étaient, malgré le passage des ans, parfaitement reconnaissables.

Le premier, tout à gauche, était Guillaume Kern. Il n’arborait pas encore sa houppette ridicule, mais son visage avait peu changé.

Le second, juste à côté, était Adrien Hémans. Sa gueule de furet, avec son nez pointu, ne laissait aucune place au doute.

Et le troisième, à l’extrémité droite de la photo, avec ses kilos superflus et sa tignasse rousse, n’était autre qu’Alexandre Eckmann.

OceanofPDF.com