La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 48

 

Johann se força à chasser Eckmann de ses pensées pour un temps. Puis, d’une chose désagréable à une autre, il appela Claire Meistricht. La mère de Tania décrocha à la deuxième sonnerie. Elle fut moins froide qu’il ne l’avait craint et il eut presque l’impression qu’elle était contente de l’entendre. Elle lui expliqua qu’elle était en congé et lui proposa de passer la voir chez elle.

Il quitta la Boîte et se dirigea vers Scy-Chazelles, où Claire était restée vivre après la mort de sa fille. Il traversa Longeville-lès-Metz à toute allure, jetant au passage un regard mauvais à l’immeuble d’Eckmann. Puis il franchit la Moselle par le pont de Verdun et s’engagea sur les pentes du mont Saint-Quentin. Il n’était pas revenu dans les parages depuis plus de dix ans et fut étonné de redécouvrir à quel point le village natal de Robert Schuman, suspendu à flanc de colline et offrant une vue à couper le souffle sur la ville de Metz en contrebas, ressemblait à une bourgade de montagne comme il en avait connu quand il était affecté aux pieds des Alpes.

Le chemin menant à la maison de Claire Meistricht, un petit pavillon flanqué d’un jardin tout aussi petit, lui revint naturellement. Les lieux n’avaient pas changé depuis la dernière fois qu’il était venu, à l’exception des thuyas en limite de propriété qui semblaient avoir triplé de volume. Le petit muret qui longeait l’allée de garage, sur lequel il avait passé tant de soirées d’été enlacé avec Tania, était toujours là. Il eut, le temps d’un fugace éclair de nostalgie, l’impression d’y apercevoir deux adolescents amoureux et insouciants.

Si un simple muret suffisait déjà à le perturber, il préférait ne pas penser à l’effet qu’aurait sur lui l’intérieur de la maison. La cuisine et son plan de travail en bois brut autour duquel ils s’installaient pour faire leurs devoirs. Le salon où ils avaient regardé tant de films. Le canapé sur lequel…

Bref…

Johann sonna et attendit, l’estomac noué. La porte s’ouvrit au bout de quelques secondes. Le visage qui apparut dans l’encadrement lui fit, comme à chaque fois qu’il le voyait, l’effet d’une remontée acide le long de l’œsophage. Il avait devant lui le portrait craché de Tania avec vingt-cinq ans de plus. Les mêmes grands yeux verts aux longs cils, le même nez légèrement retroussé, les mêmes fossettes. Si Tania avait hérité quelque chose du père qu’elle n’avait jamais connu, ce n’était certainement pas un attribut physique.

Claire Meistricht le salua d’un sourire las et le conduisit jusqu’au jardin. Elle l’installa sur l’un des deux fauteuils en rotin qui meublaient la minuscule terrasse, puis partit leur chercher à boire en jetant un œil méfiant au ciel où s’amoncelaient toujours plus de nuages d’orage. Elle revint avec une cruche de citronnade qu’elle avait sans doute préparée tout exprès. Johann se rappela à quel point il était toujours bien reçu quand il venait chez Tania, comment sa mère leur préparait un copieux goûter quand ils révisaient ensemble et leur laissait toujours des pizzas surgelées dans le freezer quand elle rentrait tard.

Claire lui servit un verre puis, sans tourner autour du pot, lui demanda la raison de sa présence. Johann lui fit le même topo qu’au père de Gaël sur l’enquête qui patinait, le principal suspect qui restait introuvable et son besoin d’explorer d’autres pistes, juste au cas où. Quand il évoqua l’hypothèse d’une rancœur dirigée contre l’une des victimes, Claire Meistricht répondit du tac au tac, comme si elle avait réfléchi à la question en l’attendant.

-Vraiment, je ne vois pas, Johann. Tania n’avait pas d’ennemis, pour autant que je sache. J’imagine mal quelqu’un la haïr suffisamment pour lui faire… ça.

-Vous êtes sûre qu’il n’y avait rien ? Quelqu’un qui aurait pu la menacer, dont elle aurait pu avoir peur ?

Claire Meistricht lui lança un regard circonspect.

-Pourquoi cette question ?

-Parce que… Comment dire ? Tania semblait… hantée par quelque chose. Quand je l’ai rencontrée, elle avait l’air heureuse de vivre, comme n’importe quelle adolescente. Mais quand on est sortis ensemble, quand j’ai appris à la connaître, j’ai découvert que ce n’était qu’une façade. Il y avait quelque chose de sombre en elle, qui pouvait la faire changer d’humeur sans raison apparente. Un instant, elle était en train de rire, et la seconde d’après, elle se murait dans le silence et se mettait à broyer du noir. Pendant un temps, j’ai pensé que c’était peut-être dû à… vous savez, l’absence de son père, mais elle en parlait de manière totalement détachée, alors…

-Je ne crois pas qu’elle en ait vraiment souffert. Je suis tombée enceinte de Tania par accident. Je fréquentais un homme marié, plus âgé. Quand je lui ai annoncé que j’attendais un enfant, il m’a claqué la porte au nez. J’ai élevé ma fille seule, mais je ne lui ai jamais caché cette histoire. Ni l’identité de son père, d’ailleurs. Elle s’en fichait. Elle n’avait aucune envie de le rencontrer ou d’essayer de nouer des liens avec lui. Elle disait qu’on était toutes les deux contre le reste du monde, qu’on n’avait besoin de personne d’autre.

Et dans le reste du monde, il y avait moi, évidemment…

-Vous aviez forcément dû remarquer qu’elle allait mal, n’est-ce pas ? relança Johann. Vous ne savez pas d’où ça venait ?

Il se rendit compte en la posant que sa question n’avait plus grand rapport avec l’enquête. Mais savoir pourquoi Tania l’avait quitté subitement, pourquoi elle avait été si longtemps incapable de redonner une chance à leur relation alors qu’elle semblait en avoir autant envie que lui, lui importait presque autant que de savoir qui l’avait tuée. L’ignorer l’avait rongé dès l’instant où ils s’étaient séparés, et la mort de Tania avait rendu ce mystère à jamais insoluble. Sauf, bien sûr, si Claire Meistricht en détenait la clé.

-C’est ce qui vous a séparés, n’est-ce pas ? Ce fardeau qu’elle semblait traîner derrière elle…

Johann acquiesça silencieusement. Il sentait ses émotions prêtes à déborder et alluma une cigarette pour se donner une contenance. Son inconscient lui soufflait qu’il était tout proche de la réponse qu’il attendait depuis toutes ces années. Il se sentait à la fois impatient et terrifié. Et si Claire lui annonçait que Tania n’éprouvait plus rien pour lui, tout simplement ?

Impossible.

-Le jour où vous avez rompu, je l’ai trouvée en pleurs dans sa chambre quand je suis rentrée. Elle était complètement anéantie. Au début, j’ai cru que c’était toi qui l’avais quittée, et que c’était un chagrin d’amour comme tous les adolescents en connaissent. J’ai pensé qu’elle s’en remettrait. On se remet tous de ce genre de choses… Mais ça n’a pas été le cas. Elle s’est mise à broyer du noir. Quand, par hasard, elle parlait de toi, son visage s’éclairait un instant, puis elle fondait en larmes. Je t’en ai voulu à cette époque, énormément. J’avais l’impression que tu lui faisais du mal, que d’une façon ou d’une autre tu étais responsable de son malheur.

-C’est elle qui m’a quitté, madame Meistricht, pas l’inverse. Vous le saviez ?

-J’ai fini par le comprendre. Un jour, je lui ai dit de laisser tomber, que tu n’en valais pas la peine. Tu sais ce qu’elle m’a répondu ? Elle m’a dit : « Il vaut toutes les peines du monde, et j’ai été incapable de le garder. ».

La gorge de Johann se serra brutalement. Le picotement qu’il sentit poindre derrière ses yeux lui indiqua qu’il était à deux doigts de pleurer. Il but une longue gorgée de citronnade, pour constater que son estomac le brûlait. Il tira une longue bouffée sur sa Pall Mall, mais même la nicotine échoua à lui inspirer son habituelle sensation de détente.

-Elle t’aimait, Johann. Et à voir ta tête, je sais que toi aussi.

Johann voulut répondre, mais la boule qui écrasait son larynx l’en empêcha. Il déglutit péniblement et ferma les yeux pour tenter de faire refluer les larmes qu’il sentait monter. Il ne put en empêcher une de couler, et la laissa rouler sur sa joue. Ce n’était après tout que la dernière d’une très longue série qui ne risquait pas de s’arrêter de sitôt.

-Bien sûr que je l’aimais, finit-il pas répondre d’une voix étranglée. Je n’ai fait que ça, pratiquement depuis le jour où je l’ai rencontrée, et jusqu’à…

-Jusqu’à aujourd’hui, n’est-ce pas ? Mon Dieu…

De la main, Claire Meistricht se couvrit la bouche. Elle le dévisagea comme si elle venait de saisir une évidence qui lui avait échappé jusque-là.

-C’est pour ça que tu es devenu gendarme ? Que tu es revenu à Metz alors que tes états de service t’ouvraient les portes les plus prestigieuses ?

-Pour quoi d’autre ?

Il avait des sanglots dans la voix. Comprenant qu’il n’arriverait pas à les cacher plus longtemps, il décida de leur laisser libre cours. Il contempla ce visage, qui ressemblait tant à celui qui hantait ses rêves et ses cauchemars. Puis il fondit en larmes et se mit à parler d’une voix hachée.

-Les autres, j’aurais peut-être pu m’en remettre. Mais Tania… C’était trop dur. Ça me rendait fou que quelqu’un me l’ait enlevée alors que j’étais persuadé qu’il y avait encore de l’espoir pour nous deux. Elle m’a appelé juste avant le bac, madame Meistricht. Elle m’a dit qu’après l’examen, elle voulait qu’on se redonne une chance. Elle avait l’air d’y croire, plus que les je-ne-sais-combien d’autres fois où elle m’avait dit la même chose auparavant. J’étais euphorique. J’ai passé chaque épreuve du bac en regardant à peine le sujet, en me disant que chaque heure qui passait me rapprochait du moment où j’allais enfin être heureux à nouveau. Et puis, on m’a privé de ça… Alors, je me suis retrouvé face à un choix. Soit je concentrais toute ma vie sur l’obsession de trouver le meurtrier, soit…

Il mima un pistolet avec ses doigts et posa son index sur sa tempe.

Claire Meistricht avait les larmes aux yeux, elle aussi. Elle se leva et, dans un élan maternel, prit Johann dans ses bras.

On l’avait souvent enlacé durant ces dix dernières années. Ses parents, évidemment, avec toute la distance qui les caractérisait. Maddie aussi, mais cette étreinte-là avait sonné tellement faux qu’elle avait donné à Johann le courage de la repousser pour de bon. Ses camarades de classe, à l’enterrement, et plusieurs de ses anciens professeurs. Mais aucune de ces marques d’affection – pas même celle d’Audrey quand elle avait appris la vérité – n’avait eu le quart de la chaleur de celle qu’il recevait à cet instant.

L’étreinte dura un long moment. Johann sentit les sanglots discrets qui agitaient la mère de Tania et entraient en résonnance avec les siens. Quand elle finit par s’écarter, elle avait les yeux rouges et humides. Mais elle souriait.

-Tu vas le trouver, Johann, je le sais. Celui qui a fait ça… Tu vas l’envoyer en prison pour le reste de sa vie, ou peut-être même l’abattre, avec un peu de chance. Ça ne ramènera ni ma fille ni les autres… Mais je crois que ça m’aiderait à dormir un peu mieux, de savoir que ce monstre ne pourra plus faire de mal à personne.

-J’aimerais être aussi confiant que vous. Mais pour être tout à fait honnête, j’en suis encore loin.

-Cet homme que vous recherchez, tu crois qu’il peut ne pas être coupable ?

Comme le père de Gaël, Claire Meistricht avait sans doute reporté tous ses espoirs sur Anthony Hirsch quand l’avis de recherche avait été lancé. C’en était là le principal défaut : toute l’attention des familles des victimes et des médias se focalisait sur un suspect qui pouvait s’avérer, au bout du compte, totalement étranger à l’affaire. Ça s’était déjà vu, et parfois avec des issues tragiques.

-Je ne sais pas, répondit Johann. Pour le dernier meurtre, tout semble l’accuser. On lui a même trouvé un semblant de mobile pour 2008, et des similitudes existent entre les deux scènes de crime.

Il lui répéta, comme à Jean-Marc Jung, son raisonnement sur la tentative de suicide de Lisa, mais resta vague sur la façon dont le corps d’Hélène Marck avait été mis en scène. Tout en avalant une nouvelle gorgée de citronnade qui passa un peu mieux que la précédente, il se dit que, malgré les doutes qu’Audrey avait fait naître chez lui, Hirsch devait forcément être la clé des deux affaires. La disposition du corps de la joggeuse et l’endroit où il l’avait retrouvé ne pouvaient être dus au hasard. Son assassin avait forcément connaissance de détails qui n’avaient pas été rendus publics en 2008. Parce qu’il était présent sur les lieux à l’époque, peut-être avec ses amis les Poètes ? Ça restait l’hypothèse la plus logique.

-Mais certaines choses dans son comportement nous semblent incohérentes ; c’est pour ça que je suis là, reprit Johann en tentant de réorienter la conversation vers les réponses qu’il espérait obtenir. Pour explorer d’autres pistes, être sûr de ne rien négliger.

-Et tu penses que le mal-être de Tania peut avoir un rapport avec ce qui lui est arrivé ?

-Je n’en sais rien, mais ça pourrait être lié. Quelqu’un qui la harcelait à l’époque, qui lui en voulait pour je-ne-sais quelle raison, qui aurait pu aller jusqu’à l’assassiner. Ça ne vous évoque vraiment rien ?

Claire Meistricht baissa la tête et enfouit son visage dans ses mains. Johann vit qu’elle pleurait à nouveau. Elle resta prostrée pendant de longues secondes, le laissant sur le grill. Il sentait qu’après toutes ces années, il était à deux doigts de comprendre enfin ce qui avait transformé sa relation avec Tania en désastre. Ces derniers instants avant une possible révélation lui parurent durer des années. Puis Claire finit par se redresser, le visage cette fois littéralement inondé de larmes.

-Tu as raison quand tu dis que quelque chose la hantait, Johann. Mais je suis certaine que ça n’a rien à voir avec ce qui lui est arrivé à Molvange. Ça s’est passé des années avant. Elle avait seulement dix ans et…

Sa voix se brisa et elle se tut à nouveau. Comme si elle cherchait tout au fond d’elle-même la force de prononcer à haute voix des mots qui n’avaient encore jamais franchi ses lèvres. Johann la fixait sans ciller, le regard brûlant d’une supplique muette.

Dites-le… Par pitié, dites-le. Je dois savoir…

-Cet été-là, c’était en 2001…

Tania avait sauté une classe à l’école primaire et était donc plus jeune d’un an que Johann et ses amis.

-… elle passait une semaine de vacances chez son grand-père, qui vivait ici, à Scy-Chazelles. À l’époque, on habitait encore à Queuleu. Elle adorait venir ici, et elle adorait son grand-père. Il l’emmenait faire de longues randonnées, ils passaient des heures à jouer à cache-cache dans son immense maison…

Le regard de Claire Meistricht se perdit vers la gauche. Johann, rompu au langage non-verbal, connaissait la signification de ce réflexe : elle se remémorait des souvenirs.

-Bref, finit-elle par dire quand ses yeux recroisèrent ceux de Johann, ce jour-là, le 23 août, elle est partie se promener seule. La maison de mon père était adossée aux bois ; il suffisait de quitter le jardin pour se retrouver au milieu d’hectares de forêt. Il y a des sentiers partout, qui serpentent autour de la colline. On s’y perd très facilement, et on a d’abord cru que c’est ce qui était arrivé à Tania. Elle est partie en début d’après-midi ; quand mon père ne l’a pas vue revenir pour dîner, il s’est inquiété et m’a appelée. On a ratissé la lisière des bois jusqu’à la nuit, et on a fini par se résoudre à appeler à l’aide. Comme tu le sais peut-être, mon père était un ancien sénateur, et il avait gardé certaines relations. Il a passé les coups de fil qu’il fallait et les gendarmes ont déployé les grands moyens. Ils sont arrivés en nombre, avec des chiens. Ils ont même fait venir un hélicoptère, qui a passé la nuit à survoler la colline, fouillant les bois avec son projecteur. Mais à l’aube, elle était toujours introuvable. La matinée s’est écoulée et on a commencé à penser au pire quand tout à coup, elle est apparue au fond du jardin. Ses vêtements étaient déchirés, sales, et elle avait un air hagard qui m’a retourné l’estomac. Je la revois encore… Elle me regardait sans me voir. Elle a marché jusqu’à la maison comme une somnambule et s’est évanouie sur la terrasse.

Johann voyait la suite arriver, et elle lui donna envie de hurler. Il sentit une main de fer lui écraser les tripes. Il se força à desserrer les mâchoires et alluma une autre cigarette. Pauvre réconfort alors qu’il s’apprêtait à entendre des choses qui, il le savait d’avance, allaient l’enfoncer encore plus bas qu’il ne l’était déjà.

-Tania a immédiatement été transportée à l’hôpital, reprit Claire. À première vue, elle n’avait rien de grave, seulement quelques égratignures. Mais les médecins ont procédé à un examen plus poussé…

-Et ils ont découvert qu’elle avait été violée, poursuivit Johann.

Claire Meistricht le dévisagea, les yeux écarquillés.

-Elle ne m’en a jamais parlé, si c’est la question que vous vous apprêtiez à poser. Mais ça fait partie des hypothèses que j’ai envisagées en essayant de comprendre pourquoi elle… enfin, en cherchant à savoir pourquoi ça n’avait pas marché entre nous. Une agression sexuelle, l’absence de son père… J’ai même pensé qu’elle pouvait être gravement malade…

Il se pencha en arrière sur son fauteuil de jardin et, tirant une longue bouffée sur sa cigarette, contempla le ciel qui s’assombrissait de minute en minute. L’orage n’allait pas tarder à éclater, c’était une question d’heures tout au plus. À cet instant, Johann trouva que les lourds nuages couleur de mercure collaient très bien avec ce qu’il ressentait. Une colère de plus en plus difficile à contenir, qui menaçait d’exploser à tout moment.

-Elle traînait ce… cette horreur comme un boulet, finit-il par dire à Claire qui le fixait toujours, les yeux baignés de larmes. Je comprends que ça lui ait pourri la vie, que ça l’ait empêchée de s’autoriser à être heureuse avec moi, ou avec n’importe qui d’autre, d’ailleurs. Ce que je ne comprends pas, c’est… Putain, pourquoi ne m’en a-t-elle jamais parlé ? Il n’y a rien au monde que je désirais plus que de partager son fardeau, quel qu’il soit, de tout faire pour l’aider à se sentir un peu moins mal.

-Mon Dieu, Johann, tu n’as pas idée… C’est encore pire que ça. Elle ne t’en a jamais parlé parce qu’elle ne s’en souvenait pas.

De surprise, Johann se redressa brutalement sur son siège et se pencha vers Claire.

-Ma fille a passé environ trente-six heures dans une espèce d’état comateux.

Exactement comme moi quand vous m’avez annoncé sa mort.

-Et quand elle s’est réveillée, elle ne comprenait pas comment elle avait atterri dans une chambre d’hôpital. La dernière chose dont elle se souvenait, c’était d’avoir quitté la maison de mon père pour aller se promener dans les bois en suivant un chemin qu’elle connaissait par cœur.

Ça expliquait tant de choses… Ça expliquait tout, en fait. Pourquoi Tania avait été incapable de s’ouvrir à lui. Pourquoi elle avait mis un terme à leur relation, en expliquant que le problème venait d’elle et qu’elle n’avait pas la force de s’engager avec quelqu’un. Pourquoi, de leur petite bande, elle était toujours la plus encline à se soûler, parfois jusqu’à frôler le coma éthylique. Et pourquoi elle avait voulu leur redonner une chance à plusieurs reprises, semblant sincère et convaincue avant de faire machine arrière au dernier moment.

Pour Johann, ces réponses qu’il attendait depuis tant d’années, ces réponses sur lesquelles il avait fait une croix à la mort de Tania, avaient un goût de cendres. Il avait toujours pensé que connaître le fin mot de leur histoire le soulagerait et lui permettrait d’avancer. Mais maintenant qu’il savait, il comprit que le « et si ? » qui en découlait le hanterait bien plus que n’importe quelle question sans réponse.

Finalement, il aurait préféré entendre Claire lui dire qu’en vérité, Tania ne l’aimait pas et qu’elle était simplement incapable de mettre un terme définitif à leur relation. Il en aurait souffert, mais pas autant que d’avoir la confirmation implacable qu’on lui avait volé son propre bonheur. Non pas une, mais deux fois. La première en violant une Tania encore enfant et en ancrant dans son inconscient un mal-être qui la rongerait toute sa vie. La seconde en l’assassinant et en privant par la même occasion Johann de toute occasion de l’aider à s’en sortir.

Ce cauchemar ne s’arrêtera jamais… Même si j’arrête son assassin, même si j’arrête celui qui l’a agressée des années plus tôt, je n’aurai jamais la paix.

Il écrasa ces pensées en même temps que son mégot de cigarette. Il devait s’en tenir à l’objectif qu’il s’était fixé en ouvrant le dossier du quintuple meurtre : s’asseoir sur ses sentiments le temps de boucler l’affaire, quitte à exploser ensuite. Une seule chose, ironiquement, le consola un peu : au point où il en était, il ne pouvait qu’avoir touché le fond. Il ne voyait rien qui puisse l’enfoncer encore davantage.

-Est-ce que les enquêteurs ont fouillé sa chambre, à l’époque ? demanda-t-il en essayant de se recentrer sur l’affaire. Ils sont peut-être passés à côté de quelque chose…

Il n’oubliait pas que, des cinq victimes, seule Tania avait été mise en scène par le tueur. S’il s’en tenait à la théorie d’une vengeance personnelle, elle en était la cible la plus logique.

-Ils y ont jeté un œil, oui, répondit Claire, surprise de voir Johann changer de sujet aussi vite. Ils ont emporté son téléphone, examiné rapidement son ordinateur. Mais ils n’y ont pas passé beaucoup de temps. Ils étaient absolument convaincus que les meurtriers ne connaissaient aucune des victimes.

-Ça vous dérange si je l’examine ? Enfin, si elle existe encore, évidemment.

Il n’en doutait pas un instant.

-Je n’ai touché à rien depuis dix ans, répondit Claire Meistricht, la voix tremblante.

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