La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)
Chapitre 27
Pris dans le feu roulant des questions des journalistes qui avaient rapidement renoncé à lever la main et à attendre leur tour, le procureur avait adressé un regard paniqué au DirCom de la Région. Qui avait lancé le même regard à Fischer. Le colonel avait alors pris les choses en main, écartant le magistrat du pupitre pour faire face à la presse. D’un ton posé – celui d’un flic de terrain qui en avait vu d’autres, contrairement aux deux bureaucrates qui l’accompagnaient – il avait confirmé la façon dont Hélène Marck avait été assassinée puis coupé court aux questions en invoquant le fameux et bien commode secret de l’instruction. Pas d’autres commentaires pour le moment, avait-il ajouté en guise de conclusion, et les journalistes étaient repartis frustrés, fulminant mille et une théories à glisser dans leurs articles ou à relayer sur Facebook.
Johann avait intercepté Gauthier avant qu’il ne quitte la salle et, discrètement, lui avait demandé de lui faire suivre le mail du tueur et ses pièces jointes. Les règles de l’enquête en flagrance lui permettraient de toute façon de l’exiger auprès des rédactions, mais il voulait pouvoir l’examiner sans tarder.
Quand la salle se fut vidée, il s’approcha de l’estrade, Franchet sur les talons. Il eut tout juste le temps d’entendre le procureur demander des résultats rapides à Fischer avant qu’il ne quitte la pièce à son tour, ses substituts accrochés à ses basques. L’homme vivait le cauchemar de tout fonctionnaire de la Justice : un meurtrier qui nargue le système par médias interposés.
Les huiles parties, Fischer entraîna Johann et Franchet dans son bureau pour une réunion de crise improvisée. Il fit mine de prendre la parole, mais Johann fut plus rapide.
-Le tueur a appelé ici, quelques secondes avant de balancer les photos à la presse.
Fischer eut un mouvement de recul et le dévisagea, les yeux écarquillés. Johann relata mot pour mot la conversation lunaire qu’il venait d’avoir avec l’homme à la voix déformée.
-Quel intérêt pour lui de faire ça ? demanda le colonel.
-Jouer avec nous… Montrer qu’il contrôle la situation, qu’il mène la danse et que nous ne pouvons que réagir.
-C’est quand même sacrément gonflé de sa part, lança Franchet, qui se montrait comme à son habitude un analyste hors pair.
-Pas tellement, répondit Johann. Il a échappé à toutes les recherches il y a dix ans. Il pense qu’il a un coup d’avance. Et pour l’instant, on peut difficilement lui donner tort.
-Si c’est bien lui qui a échappé aux recherches il y a dix ans, le corrigea Fischer en insistant sur le si. Cet appel ne confirme ni n’infirme aucune théorie, il nous met juste une pression supplémentaire. On ne peut pas laisser ce type, qui qu’il soit, nous narguer, sous peine de devenir la risée des médias. On a besoin de résultats, et vite. Sinon, le parquet n’hésitera pas à nous coller un juge d’instruction et l’affaire s’enlisera, exactement comme en 2008. Mettez le paquet, messieurs. Secouez la vie d’Hélène Marck comme un prunier, il en tombera bien quelque chose.
Les deux lieutenants regagnèrent l’open-space, où régnait une intense agitation. Les fadettes d’Hélène Marck et sa correspondance professionnelle venaient d’arriver. Sarah était en train de coordonner le travail des bleus pour tout analyser au plus vite.
Ish choisit ce moment pour débarquer, exhibant Hubert Depuits comme un trophée de chasse. Sarah s’empressa de le qualifier de « Maharadjah victorieux de retour d’un safari », puis ils bouclèrent le féminicide en cellule le temps que le juge en charge du dossier rapplique pour lui signifier son inculpation.
Johann interpella ensuite Sarah.
-Tu as sous la main l’historique d’appels d’Hélène Marck pour la journée de lundi ?
-Oui, je viens d’y jeter un œil. Et devine quoi ? Aucun appel de toute la matinée. Le dernier qu’elle a reçu remonte à la veille et provient du numéro d’Anthony Hirsch. Elle n’a même pas décroché.
Un nouveau mystère s’ajoutait à la pile. Sur les images de vidéosurveillance, la gestuelle d’Hélène Marck montrait qu’elle avait été interpellée par quelque chose en provenance de ses écouteurs. On la voyait distinctement y porter la main, et la surprise se peindre sur son visage. Elle restait immobile quelques instants, comme si elle écoutait quelqu’un parler, puis changeait brusquement de direction. Si ce n’était pas un appel, alors quoi d’autre ? Seul son téléphone aurait pu le dire, mais il était réduit à l’état d’épave carbonisée et totalement inexploitable.
Johann nageait en pleine confusion. Trop de questions, pas assez de réponses. Trop de zones d’ombre au tableau, et pas assez de lumière pour l’éclairer. Il sentit une migraine s’annoncer en toquant à ses tempes, et décida de s’accorder un break pour s’éclaircir les idées. Il fit mine de se diriger vers le toit, mais son estomac grogna pour lui rappeler qu’il n’avait rien avalé depuis son Subway de la veille – qu’il n’avait d’ailleurs que partiellement digéré. Il quitta donc la Boîte, sauta dans sa voiture et descendit l’avenue Lothaire jusqu’à la boulangerie Paul située presque en face de la piscine, en suivant le même chemin qu’il avait emprunté le matin même pour gagner l’appartement d’Hélène Marck.
Adossé à sa Mégane, il croqua distraitement un bagnat au poulet tout en contemplant, à l’angle de la rue de Tivoli qui remontait la butte de Queuleu jusqu’à son ancien lycée, la petite maison où Tania vivait avec sa mère quand il l’avait connue. Curieusement, il ne gardait pas un souvenir particulièrement marquant de cette rencontre. Qu’il pense encore à elle tous les jours dix ans après sa mort pouvait laisser croire qu’il avait pris la foudre la première fois qu’il l’avait vue. Mais les choses ne s’étaient pas passées de cette manière.
Au moins un cliché cucul auquel j’échappe…
Tania était arrivée à De La Salle en seconde, année tragique au début de laquelle Johann et Gaël, inséparables depuis la sixième, s’étaient retrouvés dans deux classes différentes. Seconde 1 pour Johann et Louis, qui y avaient rencontré un nouveau venu joufflu et sympathique, Tristan. Seconde 2 pour Gaël et Angélique, où cette dernière s’était vite liée d’amitié avec la timide Tania qui débarquait d’un collège public voisin. Quelques semaines plus tard, Louis et Angélique s’étaient remis ensemble après un premier essai infructueux au collège – la deuxième d’une longue série d’idylles entrecoupées de ruptures dramatiques et de rabibochages baveux – et la petite bande s’était formée.
Pendant des mois, Johann et Tania avaient passé leurs journées côte à côte sans vraiment apprendre à se connaître. Au fil du temps, Johann s’était surpris une fois, puis deux, puis dix, à tenter de la faire rire au détour d’une conversation ou à l’impressionner par sa descente d’alcool – il avait vite laissé tomber cette approche car elle le rétamait haut la main à tous les coups. Il cherchait son regard dans les couloirs ou à la cantine et se sentait fondre quand les grands yeux verts de Tania se posaient sur lui.
Il avait fini par se rendre à l’évidence : il était amoureux.
Ce constat l’avait terrorisé. Lui, la grande gueule toujours prête à bâcher quelqu’un en public ou à répondre du tac au tac à un professeur, faisait preuve d’une timidité presque maladive dès qu’il s’agissait d’aborder la gent féminine. Tout le contraire de Louis le taiseux qui avait la moitié des filles du bahut – qui le trouvaient toutes mystérieux et irrésistible – pendues à ses Stan Smith. Et la timide Tania n’allait certainement pas lui faciliter la tâche en faisant le premier pas, même si son attitude laissait espérer des sentiments réciproques.
Après avoir examiné le problème sous tous les angles pendant des semaines, il avait opté pour la solution que tous les adolescents ont utilisée au moins une fois dans leur vie. Un vendredi après-midi, alors qu’ils marchaient vers l’arrêt de bus après la fin des cours, il avait demandé de l’aide à son meilleur ami.
Johann ayant jusque-là soigneusement dissimulé ce qu’il éprouvait, Gaël l’avait regardé d’un drôle d’air quand il avait évoqué ses sentiments pour Tania. Son expression ahurie n’avait duré qu’un instant et avait vite laissé place à un large sourire.
-Mais c’est génial ça, dis donc ! s’était-il écrié.
-Le truc, c’est que je flippe un peu… J’ai peur de me prendre un mur. Elle a l’air tellement réservée… Tu sais si elle est ne serait-ce que déjà sortie avec quelqu’un ?
-Pas à ma connaissance, non.
-Tu pourrais, je sais pas… lui demander… genre, discrètement, ce qu’elle pense de moi ?
-T’inquiète gros, avait répondu Gaël avec tout l’aplomb dont on peut faire preuve à quinze ans, je m’en occupe !
Johann avait passé la soirée à faire les cent pas dans son quartier, fumant clope sur clope en attendant un SMS de Gaël. Qui avait fini par arriver aux alentours de vingt-deux heures. Et qui l’avait horrifié.
« Je suis en train de t’arranger le coup ! »
Johann avait failli hurler. Il espérait une discrète pêche aux infos, mais Gaël venait de mettre les deux pieds dans le plat, au risque de tout gâcher. Réservée comme elle l’était, Tania allait sans aucun doute l’envoyer paître.
Un deuxième SMS était arrivé dix minutes plus tard.
« Je lui donne ton numéro. Elle te donne sa réponse. Ça sent bon. »
Sa réponse ? Mais à quoi ? Consterné, Johann avait vite compris que Gaël y était allé sans détour avec la bonne vieille question de collégien : « Tu veux sortir avec mon pote ? ».
Dix minutes et trois clopes plus tard, un troisième SMS avait fait vibrer son vieux Sagem. Même s’ils traînaient ensemble depuis des mois, Johann et Tania n’avaient jamais échangé leurs numéros. Pourtant, il avait su immédiatement que celui qui venait de s’afficher lui appartenait. Le doigt tremblant, il avait appuyé sur « Lire ».
« La réponse est oui ».
Quatre mots, suivis d’un « :) » – douze ans plus tôt, les smileys n’étaient pas jaunes et se lisaient en inclinant l’écran d’un quart de tour – qui l’avaient transporté de bonheur.
Jamais il n’avait eu autant hâte qu’un week-end se termine. Le lundi matin, ils s’étaient retrouvés un peu à l’écart du square Arsène Vigeant, la petite esplanade en schiste avec ses bancs fatigués où ils se rejoignaient tous les matins pour fumer quelques cigarettes avant le début des cours. Sans échanger un mot, ils s’étaient embrassés. Un simple frôlement, une caresse timide du bout des lèvres. Mais dans les yeux verts de Tania, qui pour une fois le regardaient sans ciller ni se détourner, Johann avait lu qu’ils étaient sur la même longueur d’onde.
Ce matin d’avril avait marqué le début de la plus belle période de sa vie. Leur relation lui avait donné, du haut de ses seize ans, l’impression d’être l’homme le plus chanceux du monde. Puis elle s’était fracassée sans explication un jour pluvieux de septembre, laissant place à une succession d’incompréhensions, de revirements et de portes tantôt ouvertes, tantôt fermées. Jusqu’à ce coup de fil sibyllin, deux semaines avant que tout ce gâchis ne se termine de la plus tragique des manières dans les galeries de Molvange.
Et je me retrouve seul, dix ans plus tard, à disserter sur ce qui a été et ce qui aurait pu être…
Johann avait passé un temps infini à réfléchir aux raisons qui avaient poussé Tania à rompre avec lui, et à celles qui les avaient empêchés de se remettre ensemble alors qu’il était évident qu’ils étaient encore amoureux l’un de l’autre. Au fil des années, il avait élaboré plusieurs hypothèses, toutes invérifiables puisque la seule personne capable de les confirmer était morte. Mais, plus que les causes de leurs échecs répétés, plus encore que l’énigme que constituait l’identité de l’assassin de Tania et de ses amis, une question le hantait depuis dix ans : sur quoi aurait pu déboucher cet appel, juste avant leur épreuve de philo ?
C’était leur premier vrai contact depuis des mois. Depuis que Johann sortait avec Maddie, ils évitaient de se retrouver seuls ou même de s’adresser directement la parole. Il sentait bien que Tania vivait mal sa nouvelle idylle, mais faisait comme s’il ne voyait rien. Tourner la page est à ce prix, s’était-il dit.
Voir son nom apparaître sur l’écran de son téléphone, alors qu’il était en train de fumer une cigarette – il avait une préférence pour les Lucky Strike à l’époque –, le buste passé à travers le velux de sa chambre, l’avait surpris. Et ce que Tania lui avait dit l’avait carrément laissé sans voix.
-J’ai beaucoup réfléchi ces derniers temps, Johann. À nous deux, je veux dire. Je crois que j’ai réussi à mettre de l’ordre dans ma tête. Je sais ce que je veux. Je veux qu’on se redonne une chance, tous les deux. Une vraie chance. On en reparle après le bac, d’accord ?
Elle avait débité sa tirade d’une seule traite, comme si elle l’avait apprise par cœur, puis avait raccroché sans lui laisser le temps d’en placer une. Le lendemain, il avait passé les quatre heures de son épreuve de philo à tourner et retourner dans sa tête les mots qu’elle avait prononcés, oubliant totalement de plancher sur la question « L’art transforme-t-il notre conscience du réel ? ». Son manque de concentration lui avait valu un décevant six sur vingt dans une matière où il excellait habituellement. Quand les résultats du bac étaient tombés, quelques heures avant que ses amis ne se rendent à Molvange, sa note de philo était le cadet de ses soucis. Il ne pensait qu’à la perspective de se retrouver coincé avec Maddie pendant que Gaël, Tania et les autres allaient passer une soirée incroyable.
Et depuis dix ans, une autre question revenait inlassablement le hanter. Pourquoi avait-il obéi à l’injonction de Maddie de ne pas accompagner ses amis, alors même qu’il était déjà résolu à la quitter ? La réponse, il la connaissait depuis longtemps. Et il n’avait cessé de se haïr pour ça.
Il avait eu peur, tout simplement. Peur d’un faux espoir de plus. Peur de souffrir encore une fois. Peur de replonger dans la dépression dont il n’était même pas complètement sorti.
Et il ne se passe pas un jour sans que je ne m’en veuille d’avoir été si lâche…
L’appétit soudain coupé, il balança le sandwich – dont il avait à peine grignoté la moitié – dans la poubelle devant la boulangerie, et remonta dans sa voiture.
Il était trop tard pour faire le tour des commerces qu’Hélène Marck avait visités le samedi précédent. Et l’appel inattendu du tueur n’avait ouvert aucune nouvelle piste. Il devrait attendre le lendemain pour se mettre en quête de nouveaux éléments.
Heureusement, j’ai de quoi m’occuper en attendant…
Sur son ordinateur, U-bot était toujours en stand-by.
Et le logiciel détenait peut-être la clé d’une autre affaire.
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