La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 32

 

Il était midi quarante quand Johann arriva devant le siège du journal où il devait récupérer Gauthier. N’ayant pas envie de perdre de temps au poste de sécurité, il se gara sur le parking extérieur. En attendant son ami, il descendit de voiture et alluma une cigarette. La température était à la limite du supportable – le thermomètre indiquait trente-sept degrés –, mais il préférait encore s’exposer directement au soleil plutôt que de cuire à l’intérieur de l’habitacle. Tout en tirant distraitement sur sa Pall Mall, il envoya un SMS à Audrey pour lui demander d’effectuer quelques recherches de routine sur Lisa Bertin.

Même si c’est capillotracté, hors de question de laisser quoi que ce soit au hasard comme Dieblinger et Serneau.

Il glissa son téléphone dans sa poche et contempla le grand bâtiment qui lui faisait face. L’imposante façade, toute en lignes beiges et brunes, témoignait aussi bien de la grandeur passée de la presse écrite que de sa décrépitude actuelle. Le Répu, comme ses lecteurs l’appelaient, avait été un orgueilleux fleuron de la presse régionale. Il avait appartenu à une puissante et riche famille messine, contribué aux réélections successives de Jean-Marie Rausch à la mairie de Metz pendant près de quarante ans et couvert tout ce que la région avait pu compter d’événements importants.

Mais aujourd’hui, le siège de Woippy tenait plus du vieux paquebot abandonné en cale sèche à la merci de la rouille que du temple de l’information et de l’investigation. Gauthier, qui se plaignait de passer son temps à jongler entre réécritures de dépêches AFP et pseudo-reportages qui n’intéressaient pas grand monde, ne pensait pas autrement.

Johann vit son ami arriver de son habituel pas nonchalant. Plus grand que lui d’une demi-tête, il arborait des cheveux auburn coiffés en arrière. Johann lui avait toujours trouvé une expression difficile à décrypter. Ses yeux affichaient en permanence une espèce de bienveillance qui inspirait confiance, alors que sa bouche ne se départait jamais d’un petit sourire en coin qui lui donnait un air moqueur. Cette dualité du visage empêchait quiconque lui parlait de savoir s’il écoutait avec empathie ou s’il s’apprêtait à éclater d’un rire sarcastique. En d’autres temps, ce visage de sphinx aurait été un atout dans son métier. Malheureusement pour lui, les dépêches AFP se moquaient comme de l’an 40 de l’expression faciale de celui qui les mâchait et les recrachait dans ses articles.

-Comment ça va, gros ? demanda Gauthier en grimaçant au contact du siège brûlant.

-Bien, répondit Johann machinalement.

-OK. Et la réponse non-diplomatique, c’est quoi ? Tu tiens le coup avec tout ça ?

Gauthier était pour Johann ce qui se rapprochait le plus d’un ami. Depuis son retour à Metz, ils se voyaient deux ou trois fois par mois, autour d’un repas ou d’un verre, et discutaient de choses et d’autres. De sport et de leurs souvenirs du collège, essentiellement, car Johann avait depuis longtemps dépassé le point de non-retour concernant le partage de ses sentiments et de ses émotions.

-Pour être honnête, j’évite d’y penser. J’ai la tête dans le guidon, j’essaie de rester focalisé sur l’enquête. Mais… aller là-bas, à Molvange, là où ils sont morts… Ça m’a fait un drôle d’effet, je ne peux pas dire le contraire.

-T’en as jamais parlé, mais j’ai toujours été persuadé que c’est à cause de ça que tu es devenu flic. Pour avoir une chance de trouver les réponses par toi-même.

-T’as déjà pensé à bifurquer vers le journalisme d’investigation ? Je suis sûr que Mediapart te ferait un pont d’or, avec une intuition pareille.

Ils éclatèrent de rire, et Johann en profita pour changer de sujet.

-J’aurais besoin que tu te rancardes sur quelque chose pour moi.

-Quoi donc ?

-Une boîte échangiste, le Casa Nova. Ça se trouve en ville, à l’arrière du tribunal.

-Qu’est-ce que tu veux savoir ?

-Un peu tout et rien… Qui est le patron, qui sont les clients, qui le finance…

-Un rapport avec Molvange ?

-Non, aucun. C’est pour une autre affaire.

-Il y a un article à la clé ?

-Peut-être, mais sans doute pas tout de suite.

-Ça serait bien… Mon chef me regarde de travers depuis que je lui ai forcé la main pour assister à la conférence de presse. J’ai intérêt à lui apporter quelque chose de concret, sinon je vais finir aux chiens écrasés…

-C’est pas justement ton boulot actuel ?

Nouvel éclat de rire. Ils passèrent le reste du trajet à discuter de la pluie et du beau temps – surtout du beau temps, puisqu’ils n’avaient pas vu de pluie depuis des jours. Comme chaque année au début du mois de juillet, la ville s’était vidée de ses habitants et de sa circulation, et ils ne mirent qu’une dizaine de minutes à rejoindre le domicile de Nicolas Morella.

L’ancien journaliste habitait Malroy, un village au nord de Metz, de l’autre côté de la Moselle. Ils arrivèrent dans un lotissement où tous les pavillons semblaient issus d’un copier-coller, jusqu’à la couleur des géraniums dans les jardinières. Apparemment, cette année, la tendance était au violet.

Insensible au soleil, Morella les attendait tête nue sur le pas de sa porte, une Gitane sans filtre collée au bec. Il avait les cheveux blancs et épais, soigneusement coiffés le long d’une raie à gauche. Sa peau mate était parcourue de minuscules rides qui la faisaient ressembler à une carte fluviale. Ses yeux gris pétillèrent quand il aperçut Gauthier. Il lui tendit une main tavelée et secoua énergiquement celle de son ancien protégé, puis serra celle de Johann avec le même entrain.

Sacrée poigne, pour un fossile. Remarque, il fume des Gitanes, ça en dit long sur sa santé…

Morella leur fit traverser la maison, impeccablement tenue mais où planait une odeur de vieux, et les installa sur la terrasse.

-Bon les jeunes, qu’est-ce que je vous sers ? Bière, café, schnaps ? Un thé glacé, peut-être ?

La dernière proposition lui arracha un rire qui ressemblait à un aboiement. Gauthier opta pour un expresso, Johann pour une canette fraîche. Il n’avait jamais adhéré à la doctrine du « pas d’alcool pendant le service ».

-Dites-moi tout, lieutenant. En quoi puis-je vous aider ? demanda l’ancien journaliste après avoir posé leurs boissons sur la table en bois.

Lui-même n’avait pas eu le cœur à trancher entre bière et eau-de-vie. Johann commença par expliquer qu’il travaillait sur l’affaire de Molvange.

-La nouvelle ou l’ancienne ? l’interrompit presque aussitôt Morella.

-Les deux, en fait. On pense qu’il pourrait y avoir un lien entre elles. En tout cas, c’est une piste qu’on ne peut pas laisser de côté.

-Un lien à quel niveau ? demanda du tac au tac le vieux qui n’avait visiblement rien perdu de ses réflexes de journaliste. Si j’ai bien suivi votre conférence de presse mouvementée d’hier, la victime est bien plus âgée que ces cinq pauvres gosses. C’est quoi, alors, la mise en scène ? Pas le mode opératoire en tout cas. Personne n’a été éventré en 2008.

-Monsieur Morella, c’est très gentil de votre part de me recevoir, mais vous savez comment ça marche. Je ne peux pas en dire plus que ce qui a déjà été rendu public. Surtout…

-Surtout pas à un gratte-papier, pas vrai ? compléta Morella. Évidemment, je suis à la retraite, mais je pourrais encore apprendre quelques tours à cette bande de trieurs de dépêches…

Ce disant, il donna un coup de poing qui se voulait affectueux dans l’épaule de Gauthier et se lança dans une longue diatribe sur le thème de « c’était mieux avant ». Gauthier avait prévenu Johann que cela risquait d’arriver, et il ne fut pas déçu. Tout y passa, de Google – prononcé, avec un soupçon d’accent lorrain, comme le mot allemand « Kugel » qui signifie boule – aux réseaux sociaux en passant par les patrons de presse qui vendaient leur âme au diable et par la digitalisation qui privait les imprimeurs de boulot et les lecteurs de traces d’encre sur les doigts. Johann le laissa finir sa tirade sur les chaînes d’info en continu – BFM WC et compagnie comme le vieux les appelait –, plutôt que de l’interrompre. Si déballer ses états d’âme pouvait le rendre coopératif, il était prêt à les subir.

-Je vous comprends, monsieur Morella. Et les relations que nous, flics, entretenons avec la presse ne sont plus ce qu’elles étaient. Enfin, pour ce que j’en sais. Je me suis laissé dire que, dans le temps, il n'était pas rare qu’un flic et un journaliste puissent coopérer si leurs intérêts convergeaient. Aujourd’hui, on passe notre temps à esquiver la presse et elle passe le sien à essayer de nous faire passer pour des fachos.

-Je ne vous le fais pas dire ! Tiens, puisque vous êtes là pour parler de l’affaire de Molvange, laissez-moi vous apprendre un truc. À l’époque, je m’entendais plutôt bien avec un des enquêteurs. Dieblinger, il s’appelait. Eh bien, figurez-vous que…

Une lueur s’alluma dans les yeux couleur jean délavé de Morella, et Johann lui adressa un sourire en coin.

-Vous le savez déjà, n’est-ce pas ? C’est même pour ça que vous êtes là, je parie.

Johann acquiesça et décida de donner un peu de grain à moudre à Morella.

-Il y a un truc que je peux vous dire concernant l’enquête, de manière totalement officieuse. Il y a des similitudes frappantes entre les deux scènes de crime, mais aussi de grosses différences. Ce qui ouvre deux hypothèses.

Il leva la main, poing fermé, et déplia le pouce.

-Soit on a affaire au même tueur…

Il déplia l’index.

-… soit à un imitateur qui a une bonne connaissance de la façon dont les victimes de 2008 ont été tuées et mises en scène. Quelqu’un qui aurait eu accès à des infos jamais rendues publiques.

-Donc soit un flic, compléta Morella, soit quelqu’un qui bossait au Répu à l’époque.

-Exactement. Ces infos que Dieblinger vous a données, vous les aviez consignées où ? Sur un ordinateur ?

-Ça va pas, non ? s’emporta Morella en frappant son index contre sa tempe. Tout était là-dedans. Et sur papier, évidemment. J’ai jamais fait confiance à ces satanés engins. Le gamin ne vous a pas dit que j’étais le dernier à la rédaction à taper sur machine à écrire ? Les secrétaires devenaient folles, elles devaient retranscrire tous mes articles.

Le vieux lâcha un nouvel aboiement et éclusa une rasade de schnaps.

En bon pirate informatique qu’il était, Johann ne pouvait qu’être d’accord avec lui : impossible de faire confiance à un ordinateur. L’avantage de conserver des informations sur une simple feuille, c’est qu’on ne peut pas pirater un bout de papier de l’extérieur. L’inconvénient, c’est qu’elles sont beaucoup plus faciles à trouver de l’intérieur. À moins d’utiliser un coffre-fort, évidemment, puisque personne n’a jamais réussi à verrouiller une page avec un mot de passe.

-Quelqu’un aurait pu y avoir accès ? demanda Johann, pas fâché de pouvoir enfin poser la question qui était la raison de sa visite.

-Ben… dans l’absolu, évidemment. Une salle de rédaction, c’est un espace ouvert. Mais laissez-moi vous dire un truc. On avait une éthique, dans ce métier. On était prêt à tout pour arriver les premiers sur une grosse affaire, mais du moment que quelqu’un s’en emparait, les autres lui foutaient la paix. Pas question d’aller piquer des infos à un collègue pour lui griller la priorité, ou d’aller fouiller dans ses affaires pour nourrir son propre article. Alors oui, tous les reporters qui bossaient avec moi auraient pu trouver ces tuyaux. Il suffisait d’ouvrir le tiroir de mon bureau. Mais aucun ne l’aurait fait. Ça, j’en suis persuadé.

Johann se gratta le menton. Qu’un journaliste de la grande époque blanchi sous le harnais comme Morella fasse preuve d’autant de naïveté, c’était presque touchant.

-Que les journalistes aient été réglos entre eux, je n’en doute pas, reprit Johann en allumant une cigarette. Mais je suppose que d’autres personnes avaient accès à votre bureau. Photographes, secrétaires, stagiaires… Si ça se trouve, vous aviez même des étudiants qui venaient bosser pendant les vacances ?

-Bien sûr, bien sûr, répondit Morella en faisant sauter une Gitane de son paquet d’une pichenette.

Il fixa la table de jardin en l’allumant, semblant méditer sur ce que Johann venait de dire comme s’il n’avait jamais envisagé cette possibilité.

-C’est vrai qu’il y a du monde qui circule dans une salle de rédaction. Il y a dix ans, c’était déjà le début de la fin, mais on était encore nombreux. Il y en a dont je répondrais sur ma vie. Et d’autres que je connaissais à peine. Alors oui, tout est possible.

Il tapota sa sans filtre au-dessus du fond de pot de fleurs rempli d’eau qui servait de cendrier et fixa Johann droit dans les yeux.

- Quelqu’un au journal a parfaitement pu fouiller dans mes affaires, reprit-il. Mais dites-vous bien une chose, lieutenant. L’endroit où il était le plus facile d’obtenir ces informations, c’était chez vous. À votre avis, combien de flics et de techniciens ont vu la scène de crime ou eu accès au dossier ? Sans même parler du procureur, du juge d’instruction… Si vous partez sur cette voie, je crains que vous ne cherchiez une toute petite aiguille dans un hangar rempli de bottes de paille.

Évidemment, Johann y avait déjà pensé. Et l’argument de Morella était d’autant plus recevable qu’Hélène Marck et Tania partageaient, en tant que victimes, un point commun que Dieblinger n’avait jamais révélé au journaliste : elles avaient été entièrement dévêtues.

-Pour être franc, monsieur Morella, je ne crois pas à l’hypothèse d’un imitateur. Mon instinct, et certains éléments que je ne peux pas vous communiquer, m’amènent à penser qu’une seule et même personne se trouve derrière les deux affaires. Mais vous savez comment ça marche, pas vrai ? Parce qu’au fond, on fait un peu le même métier. Enquêter, rechercher des preuves, faire éclater la vérité… Ça nous oblige à suivre toutes les pistes, même celles auxquelles on ne croit pas. Et il arrive que, ce faisant, on découvre qu’on s’est planté et que la moins probable de toutes était en fait la bonne.

-Eh bien, bonne chance avec cette piste-là, parce qu’elle n’est pas toute fraîche. Ceci dit, il vous sera au moins facile de savoir qui travaillait au Répu à l’époque. Il suffit de consulter les registres du personnel.

Il se tourna vers Gauthier, qui n’avait pas dit un mot depuis qu’ils étaient arrivés.

-Demande à Marjorie, aux archives. Elle devrait facilement pouvoir dresser la liste.

-Je m’en occupe, répondit Gauthier. Mais ça va prendre une plombe, elle est toujours débordée.

-Dis-lui que tu viens de ma part, rétorqua Morella en aboyant un nouvel éclat de rire. Tu l’auras dans la journée.

L’ancien journaliste paraissait content de lui, comme s’il venait de faire faire à l’enquête un pas de géant. Johann avala une gorgée de bière pour essayer de chasser l’impression qu’il était encore en train de perdre son temps. Au journal, les informations censément confidentielles données par Dieblinger étaient restées à la portée de tous. Et côté flics, c’était encore pire. Des dizaines de personnes, gendarmes ou techniciens, s’étaient rendus sur la scène de crime. D’autres, procureur, juge d’instruction et toute leur clique de collaborateurs et d’assistants, avaient également eu accès au dossier.

La piste de l’imitateur, qui lui avait parue erronée dès le départ, était décidément vouée à finir en cul-de-sac. Et même si elle s’avérait finalement fondée, enquêter sur tous ceux qui avaient eu connaissance des détails de l’affaire était impossible. Autant oublier ça tout de suite et passer à autre chose.

-Vous avez eu des appels, à l’époque ? Des gens qui prétendaient avoir des infos, ou qui se présentaient comme l’assassin ?

-Bien sûr, opina Morella. Il y en a toujours. Chaque affaire un peu sordide attire son lot de cinglés. Pour celle-ci, on a littéralement explosé les compteurs.

Les temps ont dû changer, on n’en a pas eu un seul. À part le tueur lui-même, bien entendu.

-On a eu droit au panel complet. La vieille un peu sénile qui jure que son voisin a fait le coup. Le mec totalement à l’ouest qui t’explique qu’il a assassiné lui-même ces sept gamins et qu’il y a pris un pied monstre – celui-là a raccroché net quand je lui ai rappelé qu’il n’y avait que cinq victimes. Jusqu’à l’illuminé qui prétend que c’est une réponse de Dieu à l’incroyance et à la dépravation des jeunes. La plupart de ces idiots nous appelaient parce qu’ils étaient frustrés de s’être fait rembarrer par les gendarmes. Et ils nous rappelaient quelques jours plus tard pour nous traiter de tous les noms, quand ils découvraient qu’on n’avait pas mentionné leurs délires dans le journal.

-Rien qui sortait du lot ? Dans le bon sens, je veux dire.

-Pas vraiment. J’ai eu une fois une gamine en ligne… Je dis gamine parce qu’elle avait vraiment une voix d’adolescente, mais je me goure peut-être. Elle avait l’air sincèrement… comment dire… ébranlée. Elle m’a expliqué que les flics et nous, on se trompait sur toute la ligne quand on parlait de ferrailleurs, de satanistes… Je lui ai demandé si elle savait quelque chose, si elle avait des informations sur les vrais responsables. Elle s’est mise à pleurer, puis elle a raccroché. Je me suis toujours demandé si ce n’était pas une amie des victimes en train de perdre pied.

Non, ça c’était plutôt moi…

-Vous avez transmis l’info à Dieblinger ?

-Bien sûr, mais le numéro était celui d’une cabine téléphonique, ça ne l’a donc pas mené bien loin. De toute façon, cette fille n’a rien dit qui laissait penser qu’elle en savait plus que n’importe qui d’autre.

Elle avait juste raison, dix ans avant tout le monde.

Cette histoire éveilla sa curiosité, mais n’en constituait pas moins une nouvelle piste froide. Retrouver la mystérieuse appelante dix ans après les faits relevait de l’impossible. Johann se promit toutefois de consulter les notes de Dieblinger sur le sujet. Ça ne coûtait rien d’essayer.

Ils échangèrent encore quelques banalités, puis Johann fit mine de se lever pour prendre congé. Morella le retint. Sa main maigre aux doigts étonnement puissants se posa sur son avant-bras, et il le regarda une nouvelle fois au fond des yeux.

-Une dernière chose, lieutenant. J’ai vu mon lot de saloperies en quarante ans de métier. On a eu des affaires vraiment dégueulasses par ici. Ces deux gamins à Montigny par exemple, et ce bordel sans fin avec Patrick Dils. J’ai même été envoyé à Lépanges-sur-Vologne, en 1984. Mais ce qui s’est passé dans ces galeries...

La pression de sa main s’accentua.

-D’accord, ce n’était pas la boucherie que certains torchons se sont plu à décrire. Mais il faut être sacrément malade et sacrément organisé pour assassiner cinq gosses comme ça, sans laisser la moindre trace. Pour mettre en scène cette pauvre gamine comme elle l’a été. Et pour s’en tirer… Tout ça pour recommencer, dix ans après.

Il descendit d’un trait le reste de son verre de schnaps.

-À l’époque, je n’ai pas cru à la théorie du hasard, de la rencontre fortuite qui tourne au drame. Peu importe ce qu’elle savait ou ne savait pas, cette fille au téléphone avait raison. Ce n’était ni des ferrailleurs, ni je ne sais quels adorateurs de Satan. C’était autre chose, lieutenant. Le vrai problème, c’est que personne n'a jamais compris le mobile du crime. C’est pour ça que son auteur a pu s’en tirer. Quelque chose a échappé à tout le monde. J’en suis persuadé depuis dix ans, et je le suis encore plus depuis ce qui s’est passé mardi. Vous avez raison quand vous dites que ce n’est pas un imitateur. Celui qui a massacré ces gamins est toujours quelque part, là dehors. Tout près…

En prenant congé, Johann promit à Morella de revenir le voir s’il bouclait l’affaire.

Encore un mec hanté… On sera bientôt assez nombreux pour monter un club.

Il déposa Gauthier au siège du journal. Son ami s’engagea à lui envoyer la liste des employés présents à l’été 2008 dès qu’il l’aurait et à se renseigner sur le Casa Nova. Johann le remercia distraitement, obnubilé par les derniers mots de Morella.

Personne n’a jamais compris le mobile…

Cette idée le perturbait. Toute l’affaire pouvait-elle n’être que le fruit du hasard ? Certainement pas. La conséquence d’une haine née au lycée ? Il avait toujours du mal à y croire. Et cette jeune fille qui semblait en savoir plus que tout le monde, qui pouvait-elle être ? Il avait beau se creuser la tête, tout était beaucoup trop confus.

Alors qu’il quittait Woippy et prenait la direction de Queuleu pour rentrer au bureau, son téléphone vibra. C’était un SMS de Franchet.

« Suis au siège de la police municipale. Ils ont identifié le clodo. Ramène-toi. »

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