La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 63

 

 

De la silhouette toute en longueur de Matthieu Roth, seuls apparaissaient la tête, les épaules et les avant-bras. Tout le reste était masqué par Maddie, que Roth maintenait fermement contre lui comme un bouclier, un bras passé en travers de sa poitrine. Son autre main tenait un long couteau. Johann le reconnut comme le jumeau de celui qui avait failli lui lacérer le visage au sommet du château d’eau. C’était sans l’ombre d’un doute la lame qui avait blessé Audrey presque mortellement.

Il profita de la lueur dansante des bougies pour détailler le visage de Maddie. Son habituelle expression hautaine et arrogante n’était plus qu’un lointain souvenir ; à cet instant, ses traits n’exprimaient qu’une terreur pure. Ses yeux écarquillés roulaient en tous sens, passant de Johann au bras qui l’entravait puis au couteau pointé sur sa gorge.

On dirait que je me suis trompé quelque part dans mon raisonnement…

-J’avais parié que tu viendrais seul, lança Roth.

Sa voix brisa le silence et heurta les tympans de Johann, qui fonctionnaient en surrégime depuis qu’il était entré dans l’ouvrage, à l’affût du moindre bruit.

-Je te l’avais dit, Maddie, pas vrai ? Que le grand, le beau Johann Sarski serait trop fier pour venir accompagné. Qu’il ne manquerait pour rien au monde l’occasion de venger ses amis…

Tout en parlant, il approcha le couteau du cou de Maddie. La pointe toucha la peau pâle à hauteur de la jugulaire gauche et Johann crut voir perler une goutte de sang. La jeune femme laissa échapper un sanglot et Roth éclata d’un rire mauvais.

-Arrête de bouger, ou je risque de te faire du mal sans le vouloir.

Le cerveau de Johann, paralysé par la surprise, se remit brutalement en marche. Il comprit en un éclair qu’il s’était probablement planté : Maddie n’avait rien à voir avec la mort de ses amis. Roth avait dû agir seul, et il avait maintenant l’intention d’ajouter la jeune femme à son palmarès.

Et moi avec, s’il en a l’occasion.

Tout en réfléchissant, il évalua son angle de tir. Trop risqué. À cette distance, il était certain de pouvoir atteindre Roth en pleine tête, mais la présence du couteau contre la gorge de Maddie le dissuada de tenter sa chance. Même avec le crâne plombé, il pouvait encore l’égorger dans un mouvement réflexe.

Il devait gagner du temps pour trouver une meilleure solution. Il chercha quelque chose à dire, n’importe quoi qui puisse faire diversion, mais Roth le devança.

-Ce n’est pas ce à quoi tu t’attendais, pas vrai ? Tu pensais qu’on était aussi coupables l’un que l’autre ?

-En dehors de Gaël et moi, répondit Johann, Maddie était la seule à savoir où mes amis devaient se rendre ce soir-là. Les hypothèses impossibles éliminées, il n’en restait qu’une, improbable mais plausible : Maddie qui te passe l’info et t’envoie sur leurs traces pour les tuer. Mais ça n’a pas l’air de coller non plus…

-Ce n’est pas ce qui s’est passé ! couina Maddie d’une voix étranglée par la terreur. Je n’ai jamais voulu ça !

-C’est vrai, concéda Roth. Mais tu ne voulais pas non plus qu’ils passent une soirée tranquille, hein ?

-Je ne t’ai jamais dit de venir ici ! Je t’ai simplement raconté que les copains de Johann allaient fêter les résultats du bac dans un bunker abandonné…

-Et tu as ajouté que ça serait amusant qu’ils y fassent une mauvaise rencontre. Que si quelqu’un pouvait leur coller la peur de leur vie, ce serait une bonne leçon pour leur insupportable arrogance…

-Je n’ai jamais voulu ça, répéta Maddie à l’attention de Johann. Je sentais que j’étais en train de te perdre, et j’avais la haine contre tes amis… Contre Tania, surtout… Mais c’étaient des paroles en l’air ! Je ne voulais pas qu’il leur arrive quoi que ce soit…

Johann ne comprenait plus rien. Rien de ce qu’il venait d’entendre n’avait le moindre sens. Comment était-on passé de Maddie faisant une plaisanterie douteuse à Matthieu Roth massacrant ses amis ?

-Mais moi, je t’ai prise au mot, Maddie. Parce que je t’aimais, et que j’aurais fait n’importe quoi pour que tu me voies comme autre chose qu’un simple ami d’enfance. J’aurais fait n’importe quoi pour te rendre heureuse…

-Y compris tuer cinq innocents ? s’écria Johann qui commençait à saisir toute l’absurdité des événements qui s’étaient produits dix ans plus tôt à l’endroit exact où il se tenait.

-Ce n’était pas mon plan initial. Quand Maddie m’a fait part de son… souhait, j’ai imaginé un plan qui n’était pas censé avoir de si grosses conséquences. J’avais l’intention de me planquer ici et d’attendre que tes copains soient complètement torchés pour leur foutre une trouille bleue. J’avais tout prévu : la boîte à musique, le déguisement noir avec cagoule et cape…

-Celui que tu portais quand on s’est croisé l’autre jour…

-Pas le même, tu t’en doutes bien. L’original était couvert de sang. Ça aurait été idiot de garder une pièce à conviction aussi incriminante… Enfin bref, au début, tout s’est passé comme prévu. Caché dans la forêt, je les ai vus entrer dans l’ouvrage et je les ai suivis de loin. À un moment, ils sont montés dans un bloc de combat. Je me suis glissé en bas de l’escalier, et j’ai allumé une clope en me disant qu’ils verraient peut-être la fumée grimper par le puits central, ou qu’ils sentiraient l’odeur en redescendant et que ça leur foutrait les jetons. J’ai même failli me faire repérer : j’ai heurté une tôle qui est allée rebondir contre un tuyau de ventilation. Ça a fait un boucan de tous les diables, et tes copains ont subitement arrêté de parler, en haut des escaliers.

Roth marqua une pause, le temps de raffermir sa prise sur Maddie. Le coin de sa narine gauche tressautait, agité par un tic nerveux. Dans la lumière dansante des photophores, avec ses cheveux gras qui dansaient devant ses yeux, sa véritable nature se dévoilait peu à peu.

Mauvaise, malsaine, à des années-lumière du lycéen lèche-bottes ou du vendeur vaguement obséquieux que Johann connaissaient.

-Alors, poursuivit-il, j’ai pris mes jambes à mon cou et je suis allé me planquer plus loin dans l’ouvrage. J’étais à deux doigts de laisser tomber quand je les ai vus passer, déjà bien attaqués par l’alcool et le shit et pas inquiets pour un sou. Ils sont allés se vautrer dans l’une des chambres qui bordent la galerie, et j’ai pu mettre mon plan à exécution. Je voulais les terroriser en faisant jouer cette boîte à musique, puis apparaître derrière eux, hurler un bon coup et me barrer en courant vers la sortie. Bourrés comme ils l’étaient, ils ne m’auraient jamais rattrapé.

Johann sentit son estomac se contracter douloureusement en entendant les derniers instants de ses amis racontés par leur assassin. Pourtant, il ne comprenait toujours pas comment ce qui devait n’être qu’une simple farce avait tourné au carnage.

-Quand j’ai mis la musique en route, ils sont sortis plus vite de leur piaule que je ne l’avais imaginé. J’ai à peine eu le temps de me glisser derrière ce chariot retourné, juste là.

Roth fit un geste du coude vers l’arrière pour appuyer son explication.

-Je me trouvais dans une situation, disons… précaire. J’ai profité qu’ils se tournent un instant vers la sortie pour quitter ma cachette et disparaître dans le deuxième couloir qui dessert le casernement. Les deux communiquent ; j’espérais toujours pouvoir surgir derrière eux, pousser un cri et me sauver. Mais ils m’ont vu… Et c’est là que tout a dérapé. Ce gros idiot de Tristan a ramassé une barre de fer et s’est mis en tête de me poursuivre. Je me suis planqué dans une chambre et j’ai attendu. Quand il a franchi la porte, il m’a vu et m’a foncé dessus en gueulant, sa barre levée. Heureusement pour moi, il a trébuché sur un câble avant de pouvoir me frapper. J’ai ramassé la barre et, par réflexe, je l’ai cogné à la tête. Au bruit que ça a fait, j’ai immédiatement compris qu’il était mort.

Un putain d’accident… Ce n’était finalement que ça ? Un malheureux concours de circonstances ?

Mais si l’explication était aussi triviale, pourquoi le visage de Roth se déformait-il de plus en plus sous l’effet d’un sourire dément à mesure qu’il avançait dans son récit ?

-Et puis, les autres l’ont suivi. Enfin, Louis et Angélique, en tout cas. Et j’ai compris que je n’avais plus le choix. Si j’en avais tué un, je devais les tuer tous. Crois-moi ou pas, Johann, mais j’ai encore hésité un peu. C’est en voyant la tronche de Louis, ce salopard qui avait poussé Lisa à se défenestrer, que tout a basculé. Je me suis jeté sur eux et je leur ai fracassé le crâne.

Avec ses yeux qui semblaient prêts à bondir hors de leurs orbites, Roth paraissait revivre la soirée de plus en plus intensément à mesure qu’il la racontait.

Et il prend son pied…

-Ensuite, je suis retourné dans la galerie, pour en finir avec les deux qui restaient. Quand ils m’ont vu, ils ont tenté de s’échapper. Mais dans leur état, ils n’avaient aucune chance. Je n’ai même pas eu besoin de faire tomber Gaël ; l’alcool s’en est chargé pour moi, avec un petit coup de pouce de ce merveilleux endroit.

Johann repensa aux rapports de Serneau et du légiste. Gaël, poussé par la panique, s’était mis à courir et n’avait pas vu la plaque d’égout qui manquait un peu plus loin dans la galerie. Son genou s’était brisé sous le choc et Roth n’avait plus eu qu’à finir le travail.

-Ensuite, j’ai rattrapé Tania… Ta chère Tania, qui avait tant fait souffrir Maddie par sa seule présence dans ta vie. À mesure que je me rapprochais d’elle, je me suis senti envahi par un sentiment que je n’avais jamais connu. Je me suis senti… Libre, puissant, invincible. J’étais l’Ange de la Mort pourchassant sa dernière victime expiatoire.

Il est complètement malade…

-Je lui ai fait un croche-pied, et elle s’est étalée par terre. Je me suis dressé au-dessus d’elle, et j’ai savouré pendant un instant la terreur qui déformait son joli minois.

-Et tu l’as frappée… lâcha Johann d’une voix rauque où bouillonnait la colère.

-Oui. Mais elle a quand même eu le temps de prononcer un mot avant. Tu veux savoir lequel ?

Ne le dis pas… Pitié, ne le dis pas.

-Elle a dit ton prénom, Johann. Ça te laisse au moins une consolation… Sa dernière pensée a été pour toi. Et pendant ce temps, moi, je pensais à Maddie. À tout ce qu’elle avait enduré à cause de cette petite conne, à force de te voir continuer à l’aimer alors qu’elle t’avait jeté comme une merde.

-C’est pour ça que tu l’as mise en scène ? Que tu l’as dénudée et que tu as tracé ce pentagramme autour d’elle ? C’était quoi, putain de cinglé, une espèce de sacrifice ?

-Il y avait un peu de ça, mais c’était surtout pour brouiller les pistes. Quand le calme est revenu, une fois qu’ils étaient tous morts, j’ai pris la mesure de ce qui venait de se passer. Je venais de prendre un pied incroyable et de découvrir une facette de moi-même que je ne connaissais pas. Mais en même temps, je courrais un énorme danger. Il ne fallait surtout pas que quiconque puisse remonter jusqu’à moi. Alors, j’ai un peu arrangé la scène histoire de perturber les enquêteurs. La violence des coups les a fait penser à des ferrailleurs, le pentagramme à des satanistes. À aucun moment ils n’ont imaginé qu’un gamin de dix-huit ans ait pu faire ça tout seul. J’étais tranquille, libre comme l’air.

-Tu le savais ? demanda Johann à Maddie qui sanglotait en silence. Tu le savais et tu n’as rien dit ?

-Dès que j’ai appris ce qui s’était passé, je lui ai posé la question ! Mais il m’a juré qu’il n’y était pour rien, qu’il n’était même pas venu ici. Il m’a dit qu’il était au Tiffany avec ses copains pour fêter les résultats du bac. J’ai vérifié : ils m’ont juré l’y avoir vu !

-Parce que j’y étais, rétorqua Roth. Ici, la fête était finie à minuit. J’ai regagné la surface, fourré mes affaires dans le coffre de ma bagnole et foncé jusqu’à Metz. À une heure du matin, j’étais en boîte avec les autres. Un alibi du tonnerre !

-Mais j’avais quand même un doute, continua Maddie entre deux sanglots. Alors j’ai voulu… J’ai essayé de prévenir la police, les médias… Mais au dernier moment, je me suis dégonflée.

-L’appel anonyme au Répu, c’était toi ? Pour dire que les flics étaient complètement à côté de la plaque ?

-Oui ! Mais j’ai eu la trouille… J’étais certaine que tout allait me retomber dessus. Sans moi, jamais il n’aurait su où les trouver et rien de tout ça ne serait arrivé…

En arrière-plan, le cerveau de Johann continuait de cogiter, analysant les informations qui se déversaient sur lui par vagues. Et soudain, la vérité le frappa avec la force d’un train lancé à pleine vitesse.

Crue. Implacable. Et terriblement douloureuse.

Ce n’était pas de la faute de Maddie si ses amis étaient morts.

Ce n’était même pas totalement de celle de Matthieu Roth.

Non… C’est la mienne… Si j’avais fermé ma gueule… Si je n’avais pas supplié Maddie… Si je n’avais pas été un parfait connard, si je ne les avais pas laissés tomber pour me réfugier dans les bras d’une fille que je n’aimais même pas… Ils seraient encore en vie, tous les cinq.

Un instant, il envisagea de retourner son arme contre lui et d’en finir, immédiatement. Il avait enquêté, il avait découvert la vérité. Et cette vérité l’horrifiait. Le destin de ses amis avait été scellé par ses propres décisions, ses propres erreurs et sa propre lâcheté. Et leur sang maculait ses mains, au moins autant que celles de Roth.

Mais il ne pouvait pas. Pas tout de suite, en tout cas. Il devait d’abord abattre le cinglé qui avait massacré ses amis à coups de barre de fer, s’était tenu tranquille pendant dix ans puis avait ressurgi pour commettre deux nouveaux meurtres. Et bientôt trois en comptant Maddie, s’il ne faisait rien pour l’empêcher. Il devait essayer de la sauver s’il le pouvait. Il l’avait haïe pendant des années, la rendant responsable de tous ses malheurs, mais il se rendait à présent compte qu’elle n’était qu’une victime de plus de ses mauvais choix.

Gagner du temps… Suffisamment pour flinguer ce dégénéré avant qu’il n’ait le temps de jouer du couteau.

-Et qu’est-ce qu’Anthony Hirsch et Hélène Marck viennent faire là-dedans ? demanda-t-il tout en connaissant déjà la réponse.

-Tu veux vraiment jouer à ça, Johann, au jeu des questions-réponses avant l’explication finale ? Un peu trop classique, tu ne crois pas ?

Roth lâcha un nouveau rire, qui tirait de plus en plus vers les aigus à mesure que ses derniers liens avec la réalité cédaient sous les coups de boutoir de la folie qui le rongeait depuis dix ans.

-Enfin, soit… Hélène Marck était ma conseillère bancaire. Un jour, je lui ai demandé un prêt, dont j’avais besoin pour agrandir mon magasin. Elle a refusé, alors que mon dossier était très solide, et m’a dirigé vers Hirsch. J’ai compris qu’ils essayaient de m’arnaquer, et ça m’a rendu fou. À peu près au même moment, les médias ont commencé à en faire des tonnes sur ce qui s’est passé en 2008, et ça m’a donné une idée. Ça me démangeait de recommencer depuis longtemps… De tuer à nouveau, de ressentir encore ce frisson qui t’envahit lorsque tu prends une vie. Et puis, il y avait la cerise sur le gâteau… Toi !

-Quoi ?

-Tu peux remercier la gendarmerie pour son habitude très utile d’annoncer ses mutations de personnel dans la presse. Quand j’ai découvert que le grand Johann Sarski, tout auréolé de son quart d’heure de gloire dans les Alpes, revenait dans sa ville natale pour rejoindre la Section de recherches, j’étais aux anges. Et quand Marck et Hirsch ont essayé de me rouler, je me suis dit que je pouvais faire un véritable strike. Tuer l’un des deux à un moment où j’étais certain que tu serais sur place, puis te regarder tourner en rond et devenir fou parce que tu étais incapable de résoudre l’affaire. Ensuite, tuer l’autre… Et terminer par Maddie et toi.

-Pourquoi Maddie ? Qu’est-ce qu’elle vient faire là-dedans ?

Roth resserra un peu plus sa prise sur la jeune femme. La main qui tenait le couteau commençait à s’agiter de manière inquiétante. Le moindre temps mort, la moindre pause dans ses explications hallucinées, et il lui ouvrirait la gorge.

-Elle m’a rejeté ! Une première fois au lycée, pour tomber dans tes bras. Et encore une fois il y a deux ans, quand je suis revenu de ma mise au vert en Asie. Quand je l’ai revue, j’ai vite compris que le seul vestige de son passé auquel elle pensait encore, c’était toi !

De plus en plus dément… L’affaire que les médias avaient présentée comme le fait divers du siècle, l’affaire qui avait résisté à des enquêteurs chevronnés pendant dix ans, n’était rien de plus qu’une stupide histoire de déceptions amoureuses. Johann sentit sa raison s’effriter à mesure qu’il comprenait l’horrible banalité qui se cachait derrière la mort de ses amis, et le rôle central qu’il y avait joué.

-Et le fait que Hirsch soit le demi-frère de Lisa ? relança-t-il.

-Un pur hasard. Quand je l’ai rencontré, sa tête m’a parue familière, et j’ai fini par me rappeler l’avoir vu deux ou trois fois venir la chercher au lycée en bagnole. C’était du pain béni ; je savais qu’en creusant le passé, tu le découvrirais forcément. C’était une fausse piste de plus sur laquelle tu allais t’égarer.

-Comment tu t’y es pris pour enlever Hélène Marck ? demanda Johann, mû autant par la curiosité que par la nécessité de gagner du temps en espérant que Roth éloigne son couteau de la gorge de Maddie.

-La vidéosurveillance de son immeuble t’a rendu chèvre, pas vrai ? Aucun appel, aucun texto au moment où tu la voyais brusquement changer de direction et oublier ses projets de jogging… C’est simple, pourtant. J’ai piraté son téléphone, et j’ai glissé un message enregistré dans sa bibliothèque iTunes. Je l’ai lancé à distance au moment où elle sortait de chez elle. En gros, ça disait : « Je sais tout de vos arnaques. Si vous voulez que ça reste un secret, rejoignez-moi à pied sur le parking de la piscine Lothaire. ». Elle est arrivée, et je l’ai faite monter dans ma voiture. Puis, sous la menace de ce couteau, je l’ai forcée à avaler une bouteille d’eau coupée avec assez de GHB pour faire danser le Madison à un cheval. Elle m’a suivi ici sans résister. J’avais tout préparé à l’avance en tronçonnant les barreaux de la grille d’entrée et la trappe de la deuxième porte. La suite, tu l’imagines très bien, j’en suis sûr. Quelques points communs avec 2008, des divergences aussi, et le casse-tête insoluble était en place.

-Et Hirsch ?

-Exactement de la même manière. Sauf que lui, je l’ai séquestré directement au sommet du château d’eau. Avec la canicule et un bidon de flotte saturé de GHB pour seule compagnie.

-Pourquoi là-bas ?

-Parce que je connaissais l’endroit et que je le trouvais approprié. Et parce que je savais qu’on y trouvait un magnifique tag des Poètes Disparus. Tu t’intéressais à eux, je me suis donc dit que ça te ferait un nouvel os pourri à ronger. Mais ce connard de Hirsch a failli tout faire capoter. Quand je l’ai détaché pour lui faire faire le grand saut, il a tenté de résister malgré les effets de la drogue. J’ai réussi à le pousser quand même, mais il m’avait fait perdre le temps dont j’avais besoin pour quitter les lieux avant votre arrivée. Je suis resté caché en pariant que tu monterais. Je comptais t’épingler et m’enfuir par le rappel que j’avais posé pour éviter de laisser la moindre trace en bas. Je t’ai loupé, mais j’ai gagné un superbe lot de consolation en tombant sur ta copine. Mignonne, soit dit en passant. J’ai suivi tous vos ébats par webcam interposée…

-De ce côté-là, tu as échoué, Roth. Elle est tirée d’affaire. C’est d’ailleurs grâce à elle que j’ai pu remonter jusqu’à toi. Grâce à ce que tu lui as dit juste avant de la poignarder.

-Je me suis laissé emporter par l’enthousiasme, c’est vrai. Mais ça n’a plus aucune importance. Finalement, tout va se finir exactement comme je l’espérais. Toi, moi et Maddie, tous réunis à Molvange en guise de bouquet final.

-Ne fais pas ça, Matthieu ! hurla Maddie. Tu peux encore faire marche arrière ! Il y a eu assez de dégâts comme ça… S’il te plaît…

-C’est trop tard pour supplier, Madeline. Tu as scellé ton destin il y a des années, quand tu as préféré te tourner vers ce connard plutôt que vers la seule personne qui t’aimait sincèrement… Autant être honnête : un seul de nous trois sortira vivant d’ici. Et quoi qu’il arrive, ça ne sera pas toi !

Sentant ce qui allait arriver, Johann voulut réagir – se ruer en avant, faire feu, crier, n’importe quoi – mais le bras de Roth, celui qui tenait le couteau, bougea si vite qu’il n’en eut pas le temps.

La lame étincela un instant dans la lumière vacillante des photophores et la gorge de Maddie s’ouvrit sur un flot de sang.

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