La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)
Chapitre 5
3 juillet 2018
C’était une belle matinée d’été. Un grand soleil brillait au-dessus de la forêt et son éclat rendait le bleu du ciel presque blanc. Le thermomètre flirtait déjà avec les trente degrés. Il n’y avait pas le moindre nuage à l’horizon et la journée s’annonçait caniculaire.
Malgré la température, Johann Sarski portait une veste légère, dont la principale fonction était de dissimuler l’arme de service que son statut d’officier de gendarmerie l’autorisait à garder avec lui en permanence. Planté au milieu de l’esplanade bétonnée, une cigarette à la main, il contemplait l’imposante façade de béton de l’entrée des munitions de l’ouvrage de Molvange.
Déjà dix ans…
Son index caressait machinalement l’iPod rangé dans sa poche de pantalon tandis que ses écouteurs diffusaient dans ses oreilles une musique de circonstance. Bad Day, le seul et unique tube de Daniel Powter. S’il y avait bien une constante dans la vie de Johann, c’était celle-ci : chaque 3 juillet était pour lui une mauvaise journée.
Le regard dans le vague, posé sans le voir sur l’un des créneaux qui défendaient l’entrée, il eut une pensée pour ses amis. Les paupières mi-closes, il imagina leurs visages d’adolescents pleins de vie. Le souvenir était aussi clair que s’ils s’étaient quittés la veille. Comme à chaque fois qu’il pensait à eux – et ça arrivait souvent –, il sentit ses yeux s’embuer.
Dix ans s’étaient écoulés depuis la nuit durant laquelle ses meilleurs amis avaient perdu la vie dans les entrailles du fort où ils s’étaient aventurés pour fêter le bac. Dix années durant lesquelles la police et la justice avaient échoué à élucider le fait divers le plus marquant de ce début de siècle. Dix années durant lesquelles les annonces officielles s’étaient succédé – d’abord régulièrement puis de manière toujours plus espacée –, avec toujours la même rengaine : aucune piste sérieuse n’était suivie, aucun suspect crédible n’était entendu, aucun élément nouveau ne permettait de faire avancer les investigations.
Dix années durant lesquelles j’ai souffert le martyre…
Johann inspira longuement et, de la paume, chassa les larmes qui perlaient aux coins de ses yeux. Puis il lança un regard par-dessus son épaule. L’ancienne route militaire qui débouchait sur la place d’armes où il se tenait était déserte. Il lui restait encore quelques minutes à passer seul avec ses souvenirs avant l’arrivée du cortège de bonnes âmes compatissantes armées de leurs bougies, fleurs et photos des cinq adolescents disparus.
Il se rappelait parfaitement la première marche blanche qui avait eu lieu ici. Le 3 juillet 2009, un an pile après le drame. La mère de Tania l’avait appelé à la fin du mois de juin. Elle lui avait expliqué qu’elle comptait, avec les autres parents, organiser un rassemblement pour que leurs enfants ne soient pas oubliés.
-Ce sera une marche silencieuse, avait-elle expliqué. Ouverte à tout le monde, peu importe qu’ils les aient connus ou pas. On dira quelques mots devant l’ouvrage, pour rappeler leur souvenir aux autorités. On déposera des fleurs…
Bien entendu, avait-elle ajouté, elle souhaitait sa présence à leurs côtés en tête du cortège. Une belle façon d’honorer leur mémoire, n’est-ce pas ?
Johann l’avait envoyée sur les roses. Assez sèchement. Plus la date anniversaire approchait et plus il sentait le désespoir grandir en lui. Un sentiment plus douloureux encore que le choc et le chagrin ressentis un an plus tôt. Le manque se faisait chaque jour plus intense. La dernière chose dont il avait besoin, c’était de condoléances et de tapes dans le dos de la part de parfaits étrangers qui se sentaient obligés de lui témoigner leur solidarité.
Le matin de la marche, il s’était enfermé dans sa chambre pour pleurer en silence, le visage enfoui dans son oreiller, sourd aux arguments de ses parents qui tentaient de lui faire entendre raison à travers la porte. Il ne désirait qu’une chose : que cette maudite journée passe et qu’on le laisse pleurer en paix. Et puis, trente minutes avant le départ de la marche, il s’était subitement levé. Il était à court de larmes et une évidence venait de le frapper : personne plus que lui n’avait sa place à Molvange ce jour-là.
Aucun de ceux qui y seront n’a perdu ce que j’ai perdu, s’était-il dit. Ils ont perdu un enfant, un frère, une nièce. Moi, j’ai perdu la femme de ma vie et mes quatre meilleurs amis. Après leur avoir tourné le dos comme le pire des connards…
Il avait ouvert la porte. Aucun mot n’avait franchi ses lèvres, mais ses parents avaient immédiatement compris – une fois n’était pas coutume – ce dont leur fils avait besoin. Ils l’avaient emmené à Molvange, pile à l’heure pour le début du rassemblement. Il était resté silencieux tout le long, luttant pour ne pas pleurer à la vue des innombrables photos de ses amis. Pour ne pas s’effondrer quand le père de Tristan avait, de sa voix grave, égrené leurs noms. Pour ne pas éclater d’un rire sans joie quand il avait rappelé à quel point les cinq disparus étaient gentils, travailleurs, serviables…
Des conneries, tout ça. On fumait et on buvait en cachette, on n’en branlait pas une à l’école et on emmerdait tout le monde…
S’il avait eu la charge de l’oraison funèbre, les choses auraient été bien différentes. À neuf ans d’intervalle, un sourire traversa son visage en pensant aux anecdotes qu’il aurait pu évoquer.
Tristan qui baissait son froc en classe pour montrer son cul aux rangs de derrière dès que le prof écrivait au tableau… Louis qui s’envoyait en l’air avec une de ses conquêtes dans les WC du sous-sol… Angélique qui trimballait une flasque de vodka dans son sac pour supporter les longues heures de philo du lundi après-midi. Gaël qui roulait des joints sous son pupitre et les faisait tourner derrière le gymnase à la récré… Et Tania…
Nouvelle montée de larmes. Le visage de Tania flotta devant lui. Ses beaux yeux verts, son visage doux, son sourire timide… La pression amicale d’une main sur son épaule chassa la vision et il se retourna. Le père de Gaël se tenait derrière lui. Johann coupa son iPod – il en était à Everytime we touch version piano-voix, qui ne valait pas mieux pour son moral que Daniel Powter –, rangea ses écouteurs et lui adressa un sourire de circonstance.
-Bonjour, Jean-Marc…
-Salut, Johann. Comment ça va ?
-Comme un 3 juillet, je dirais.
Ils se serrèrent la main, puis Jean-Marc Jung attira Johann à lui dans une étreinte paternelle. Ils se connaissaient depuis des années. Gaël était son meilleur ami depuis la sixième et Johann ne comptait plus les après-midis, les soirées et les nuits qu’il avait passées chez les Jung. Derrière Jean-Marc, il aperçut les familles de ses amis. Les parents et la sœur de Tristan, ceux de Louis, ceux d’Angélique accompagnés de ses deux frères. Et la mère de Tania, qui ressemblait tant à sa fille. Longues poignées de main, accolades chaleureuses, regards emplis de compréhension mutuelle…
Puis Johann s’écarta pour jauger l’affluence. La taille de la foule l’impressionna. Dixième anniversaire oblige, les badauds s’étaient déplacés en nombre, comme si chacun voulait pouvoir dire : « J’y étais ».
En 2009, pour le premier rassemblement, près d’un millier de personnes avait répondu à l’appel. Les familles, les amis, les voisins et le personnel de leur lycée au grand complet. Sans oublier la brochette habituelle de curieux et les politiciens qui se faisaient un devoir d’être sur la photo.
En 2010, la famille et les amis toujours, mais beaucoup moins de voisins. Et seulement le directeur du lycée accompagné de quelques-uns de leurs profs de terminale. Pour les badauds et les politiques, l’intérêt était déjà retombé.
Ensuite, le nombre de marcheurs avait décru à mesure que les années passaient. Mais cette fois, c’était différent. Attirés par la symbolique du chiffre rond, les médias avaient ressorti l’affaire des placards, celle qu’ils avaient nommée à l’époque « Le carnage de Molvange ». Les antennes régionales avaient ouvert la danse avec des reportages dans les JT, puis les grandes chaînes nationales leur avaient emboîté le pas. Plusieurs émissions racoleuses dont le service public et la TNT étaient friands avaient disserté en long, en large et en travers sur le sujet, surfant sur la thématique toujours très vendeuse des grandes affaires criminelles non résolues.
La médiatisation avait fait son effet : des centaines de personnes rejoignaient la place d’armes de l’ouvrage, encadrées par une bonne dizaine de caméras et autant de journalistes qui s’alignèrent comme à la parade pour commenter l’événement en direct.
Une petite estrade avait été installée, avec pupitre, enceintes et micro, à l’initiative de la « puissance invitante », à savoir le député de la circonscription. Élu moins d’un an auparavant, il avait promis aux parents des cinq adolescents disparus de « faire tout ce qui est en mon pouvoir pour sortir cette affaire de l’oubli, pour que justice soit enfin faite ».
L’homme arrivait justement, fendant la foule en veillant à présenter son meilleur profil aux caméras. L’air grave, il serra les mains des parents et glissa un mot compatissant à chacun. Justice, souvenir, devoir… Foutaises, comme d’habitude. La justice avait échoué à retrouver les assassins et le dossier d’enquête devait prendre la poussière dans une quelconque salle d’archives. Quant au souvenir, il ne valait que pour ceux qui souffraient encore, une décennie après les meurtres.
Sacré faux-cul. Tu t’en tapes comme de ton premier abus de biens sociaux, mais puisqu’il y a des caméras…
Le député ignora en revanche complètement Johann, à qui la discrétion et l’anonymat convenaient très bien. Contrairement au politicien, il faisait tout pour rester dos aux médias et éviter de montrer son visage. Tandis que l’élu s’éloignait, Johann se demanda, comme chaque 3 juillet, ce qu’il fichait ici. Chaque année, il quittait la commémoration en se disant que tout ça n’avait aucun sens. Que ça ne faisait que rouvrir des plaies qui n’en avaient vraiment pas besoin. Que ça n’apaisait ni sa douleur, ni son chagrin, ni ses remords. Et pourtant, chaque année, fidèle au poste, il revenait.
Son engagement dans la gendarmerie l’avait conduit aux quatre coins du pays, en formation ou affecté dans différentes brigades, mais il s’était toujours débrouillé pour être présent le 3 juillet à dix heures tapantes devant l’entrée de Molvange. Seule entorse au protocole, il avait fini par s’épargner la marche et avait pris l’habitude d’attendre le cortège seul devant la grille rouillée qui avait avalé ses amis un soir d’été, pour passer quelques minutes en tête-à-tête avec ses souvenirs, ses fantômes et ses démons.
Cette année, c’est différent. Cette commémoration marque le début d’un nouveau chapitre de ta vie. Celui où tu essayeras enfin d’aller de l’avant…
Le député monta sur l’estrade pour prononcer son discours. Affichant un air solennel de circonstance, il déposa une liasse de feuilles sur le pupitre et se pencha vers le micro. L’assistance fit silence et les journalistes interrompirent leurs déblatérations en direct pour écouter les mots creux d’un homme qui ne connaissait, ni de près ni de loin, aucune des victimes.
Alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole, un bruit lui fit lever la tête de ses notes : le son d’un moteur accompagné du crissement de pneus malmenés par les pierres inégales du chemin. Un Kangoo bleu sérigraphié Gendarmerie apparut au tournant de l’ancienne route militaire, rasa les arbres pour contourner la foule puis freina brutalement et se gara sur le bas-côté. Quatre gendarmes en uniforme sautèrent du véhicule et, sans un mot, entreprirent de traverser la masse de badauds pour se rapprocher de l’entrée de l’ouvrage.
Son instinct de flic prenant le dessus, Johann glissa machinalement une main sous sa veste pour sentir la présence rassurante de son Sig Sauer SP2022. Puis son regard scruta les alentours à la recherche du motif de l’arrivée de ses collègues.
Rien d’anormal à l’horizon.
Les caméras se braquèrent sur les nouveaux venus, ravies de cet imprévu spectaculaire. Les journalistes délaissèrent le député sur son estrade pour commenter l’arrivée des gendarmes à leurs téléspectateurs. Les quatre bleus arrivant à sa hauteur, Johann fit un pas vers eux et sortit sa carte d’officier de police judiciaire.
-Lieutenant Sarski, Section de recherches de Metz, s’identifia-t-il. Qu’est-ce qui se passe ?
L’un des patrouilleurs, un adjudant grisonnant qui arborait une moustache fournie, lui fit signe de le suivre à l’écart.
-Mon lieutenant, dit-il à voix basse, on a reçu un appel il y a dix minutes. D’un homme à la voix trafiquée qui a refusé de s’identifier. Il a affirmé qu’un cadavre nous attendait dans l’ouvrage de Molvange et qu’on ferait bien de s’y intéresser. Ça ressemble à une mauvaise plaisanterie, mais l’appelant a ajouté qu’il comptait avertir les médias juste après nous. On nous a envoyé pour vérifier, histoire d’éviter que la presse ne s’excite toute seule sur cette histoire…
Johann jeta un œil aux journalistes, quelques mètres plus loin. Il s’attendait à les voir aux aguets, l’oreille tendue pour tenter de capter des bribes de leur conversation. Pas du tout. Certains avaient les yeux rivés sur leurs smartphones, d’autres le téléphone à l’oreille, et ils se lançaient des regards stupéfaits. Une jeune femme qui tenait un micro siglé BFM TV rangea précipitamment son mobile dans sa poche et fit un pas vers eux.
Qui que soit ce type, il n’a pas menti. La presse vient d’être mise au courant.
-OK, je prends les choses en main, lança Johann en sortant de sa poche son brassard d’OPJ. Vous deux, vous venez avec moi, ordonna-t-il en désignant deux des bleus, un sous-officier d’une trentaine d’années et une jeune gendarme-adjoint volontaire qui n’en avait pas plus de vingt. Vous, ajouta-t-il à l’attention de l’adjudant, vous restez ici. Vous appelez le CORG pour demander du renfort et vous empêchez quiconque de quitter les lieux pour l’instant, des fois que votre appelant anonyme se soit joint à la marche.
Johann fit volte-face et gagna l’estrade au trot. Plutôt que de la contourner pour gravir les trois marches qui se trouvaient de l’autre côté, il prit appui sur le bord des deux mains et, balançant le bassin à gauche, profita de son élan pour atterrir directement à côté du député. L’élu le regarda d’un air ahuri. Johann lui colla sa carte d’OPJ sous le nez et lui murmura qu’il allait devoir reporter son discours. Puis il l’écarta du pupitre et s’en approcha pour prendre la parole.
Les journalistes s’étaient frayé un passage jusqu’au premier rang et tendaient leurs caméras et leurs micros vers lui. Les parents de ses amis le fixaient, le regard surpris. Il éluda leur question muette d’un bref haussement d’épaules puis s’adressa à la foule.
-Mesdames et messieurs, nous allons devoir interrompre temporairement la cérémonie, le temps d’effectuer une petite vérification. Je vous demande de rester où vous êtes pour le moment, ça ne devrait pas être long.
Pas long, tu parles. S’il y a vraiment un macchabée là-dessous, on en a pour la journée.
Johann se tourna vers l’entrée de l’ouvrage. Il savait que derrière lui, les parents de ses amis, les officiels, les marcheurs anonymes et la presse l’observaient, guettant ce qu’il allait faire et s’interrogeant sur ce qui se passait. Son instinct d’enquêteur criminel prit le dessus et il analysa la situation en une fraction de seconde.
La lourde grille métallique face à lui avait été solidement soudée dix ans plus tôt, une fois l’immense scène de crime souterraine passée au crible. Des chaînes en acier aux épais maillons renforçaient la fermeture. Pour faire bonne mesure, un panneau indiquant « Entrée strictement interdite sous peine de poursuites » avait été apposé en travers des battants.
Impossible que quiconque ait pu entrer par là. Ce qui ne laisse pas beaucoup d’autres possibilités…
Presque malgré lui, Johann connaissait par cœur la topographie de l’ouvrage. Poussé par un réflexe malsain, il ne pouvait s’empêcher de passer régulièrement des heures à regarder sur Internet des photos de l’intérieur. Ça lui filait la nausée, mais c’était plus fort que lui. Encore une photo, juste une autre, et encore une…
Il avait retenu de ces séances masochistes que Molvange avait une particularité : l’accès aux dessous ne pouvait se faire que par l’une des deux entrées : celle des munitions devant laquelle il se trouvait, et celle dite « des hommes », plus modeste et située un peu plus haut dans la forêt. Les blocs de combat situés sur la colline étaient tous, selon la terminologie consacrée, cuirassés. Ce qui voulait dire que leur armement se trouvait uniquement sous des cloches blindées et des tourelles tournantes et qu’ils étaient dépourvus de façades et, par conséquent, de portes. Certains avaient bien de petites issues de secours, mais Johann savait que l’armée avait pris le soin de les combler par quelques mètres cubes de terre bien tassée pour dissuader les intrus.
Conclusion : si quelqu’un s’est introduit là-dedans pour y déposer un cadavre, il n’a pu le faire que par l’entrée des hommes.
Johann sauta de l’estrade et vérifia encore une fois la présence de son arme.
-Suivez-moi, lança-t-il aux deux gendarmes.
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