La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 64

 

 

La scène dans son ensemble ne dura pas plus de deux secondes, mais Johann eut l’impression de la voir défiler au ralenti.

L’énorme couteau japonais de Roth qui transforme la gorge de Maddie en un absurde sourire écarlate.

Le tueur qui, d’une poussée dans le dos, la projette en avant, et la jeune femme qui s’effondre en portant les mains à son cou pour tenter, dans un vain réflexe de survie, d’empêcher la vie de quitter son corps en suivant le flot d’hémoglobine.

Roth qui se jette ensuite, presque dans le même mouvement, vers la porte du couloir.

Johann qui corrige sa ligne de tir et presse la détente de son Sig Sauer.

Le fracas du coup de feu qui sature le silence de la galerie et dont l’écho rebondit contre les parois de béton pour aller se perdre dans les ténèbres.

La balle qui manque Roth d’un cheveu et explose contre le chambranle métallique dans une gerbe d’étincelles.

Et le tueur qui s’évanouit dans le casernement, avalé par l’obscurité du couloir.

Johann resta quelques secondes pétrifié en position de tir, son bras armé toujours pointé vers l’endroit où Roth se tenait un instant auparavant. Il s’ébroua pour chasser la tétanie qu’il sentait le gagner et s’élança à sa poursuite. Il enjamba Maddie sans prendre le temps de s’arrêter. Son ex-copine remuait faiblement sur le sol, ses doigts inondés de sang toujours serrés autour de la plaie béante, qui ne laissait maintenant plus échapper qu’un faible filet écarlate. Déjà, ses yeux devenaient vitreux et son regard se figeait.

C’est trop tard… Il n’y a rien que je puisse faire pour la sauver. Je ne peux que rattraper l’autre enfoiré et mettre fin à tout ça.

Arrivé à hauteur de la porte, il se plaqua contre le mur, puis fit un pas de côté et jaillit dans l’encadrement, le Sig pointé devant lui. Mais le couloir, à peine éclairé par la faible lueur indirecte des bougies, était vide et parfaitement silencieux. Roth avait déjà dû se couler dans l’obscurité d’une des pièces que Johann devinait à gauche.

Il sortit sa Maglite. Le puissant faisceau de lumière inonda le passage, révélant, en plus des ouvertures à sa gauche, d’autres portes sur la droite, un peu plus loin.

Le plan de l’ouvrage lui revint une fois de plus en tête. Il était à l’entrée d’un enchevêtrement de pièces qui communiquaient entre elles et étaient desservies par les deux couloirs perpendiculaires qui rejoignaient la galerie principale en provenance de l’entrée des munitions, par où il était arrivé.

Il lui sembla se rappeler qu’un autre chemin s’ouvrait au fond du casernement et permettait de gagner l’entrée des hommes, celle par laquelle il était descendu le jour de la commémoration.

Roth avait donc au moins deux options à sa disposition : tenter de prendre Johann de vitesse pour faire le tour de la caserne et s’enfuir par l’entrée principale, ou s’échapper par l’arrière en direction de la seule autre sortie possible.

Et même une troisième, celle de chercher l’affrontement. C’est d’ailleurs sans doute celle qu’il choisira. Il l’a dit lui-même : un seul d’entre nous sortira vivant d’ici.

L’oreille tendue, sa main droite reposant avec son Sig sur la gauche qui tenait la lampe, Johann fit quelques pas dans le couloir, jusqu’à arriver à hauteur de la première porte. Après une grande inspiration, il entra d’un bond dans la pièce, balayant l’espace du faisceau de sa Maglite, prêt à tirer.

Mais il n’y avait personne. Seulement une batterie de coffrets électriques aux portes béantes d’où saillaient des torons de câbles arrachés. Johann fit vivement volte-face et regagna le couloir. Il explora pareillement les pièces suivantes jusqu’à pénétrer dans une salle qui lui parut familière. Il comprit pourquoi quand les lettres capitales tracées avec le sang d’Hélène Marck lui sautèrent au visage.

L’endroit où Tania a été retrouvée… Je ne le savais pas encore, la dernière fois que je suis venu ici…

Le message lui parut d’autant plus cruel maintenant qu’il savait qu’il lui était personnellement destiné. C’était à lui et à personne d’autre que Roth avait voulu rappeler que dix ans s’étaient déjà écoulés depuis les premiers meurtres. Dix ans durant lesquels il avait pu vivre sa vie en toute impunité tandis que les amis de Johann pourrissaient sous terre.

Il est temps de fêter un autre anniversaire… Il y a dix ans jour pour jour, j’étais à l’enterrement de Tania. Et aujourd’hui, c’est toi que je vais envoyer bouffer les pissenlits par la racine, espèce de salopard.

Johann arriva au bout du premier couloir et s’engagea à la base du U dessiné par le casernement. Devant lui s’ouvrait une étroite galerie au plafond occupé par un large tuyau rouge, qui devait charrier l’air pur en provenance de la batterie de filtres installée dans l’entrée des hommes. Il l’éclaira de sa torche ; le corridor, désert, se prolongeait en ligne droite à perte de vue et n’offrait aucune cachette. Roth était donc resté dans la caserne.

Il est tout proche, tapi dans un coin et prêt à me sauter dessus. Sauf qu’il a un couteau, et moi un flingue. Avantage Sarski…

Avançant avec prudence, toujours à l’affût du moindre bruit, il s’engagea dans le deuxième couloir qui, parallèle à celui qu’il venait de remonter, complétait le U et rejoignait la galerie principale. Des deux côtés, le même enchaînement de portes qui constituaient autant de cachettes pour le tueur. Il les explora une à une sans rien voir d’autre que l’habituel capharnaüm qui caractérisait l’ouvrage, séquelle d’années de profanations menées par les casseurs et les ferrailleurs. Il arriva bientôt en vue de la sortie du couloir ; il ne lui restait que deux pièces à vérifier.

Soit il est dans l’une d’elle, soit il a déjà regagné la galerie… C’est maintenant que tout va se jouer.

Tandis qu’il s’approchait des portes qui se faisaient face, le plan annexé au rapport de Dieblinger se rappela à son souvenir. C’était dans la pièce sur sa gauche que les gendarmes avaient retrouvé le campement de fortune. Dans cette pièce que ses amis s’étaient installés pour passer la nuit. Dans cette pièce qu’ils avaient vécu leurs derniers instants…

Évidemment… Cet enfoiré ne veut rien laisser au hasard, tout ça est beaucoup trop symbolique pour lui…

Confirmant son intuition, un léger bruit lui parvint depuis la pièce en question. Il avança vers la porte, la main crispée sur la crosse de son arme, l’index posé sur la détente.

Il n’y aurait pas de sommation. Si Roth se montrait, il prendrait une balle. Point final.

Il entra et comprit pourquoi ses amis avaient choisi de s’établir ici avec sacs de couchage, bouteilles d’alcool et pochettes de beuh. La salle était entièrement vide, libre de tout débris. Bien entendu, toutes les affaires avaient été déblayées dix ans plus tôt, mais Johann revit dans un flash la photo des lieux tels que les flics les avaient trouvés. Le sac de couchage deux places de Louis et Angélique, le vieux duvet Quechua de Tania, la basket abandonnée par Tristan…

Une sensation interrompit brutalement le souvenir. Même pas un son, mais un simple déplacement d’air dans son dos, un frôlement sur le sol qui mit ses sens en alerte.

Il est derrière moi…

Johann se retourna vivement et découvrit le visage grimaçant et les yeux exorbités, brillants de folie, de Matthieu Roth. Le tueur s’était caché dans la pièce d’en face et avait sans doute balancé quelque chose à travers la porte pour attirer Johann dans la mauvaise direction.

La lame du couteau fondit sur lui et il se jeta en arrière, rejouant la même scène qu’au sommet du château d’eau. À une différence près : il ne fut pas assez rapide pour se mettre hors de portée de l’arme de Roth. La pointe manqua son visage de quelques centimètres pour toucher sa poitrine, lacérant son pectoral droit du sternum jusqu’à l’aisselle.

Sans prêter attention à la douleur ni au sang qui jaillit instantanément de son t-shirt déchiré, il ramena ses deux mains toujours jointes vers l’avant pour pointer son arme sur Roth. Le bras désarmé du tueur vint à sa rencontre et heurta son poignet avant qu’il ne puisse le mettre en joue.

Sous le choc, il lâcha le Sig qui s’envola et heurta le mur, à plus de trois mètres de là, et la lampe, qui roula au sol en projetant un fantasmagorique spectacle d’ombres chinoises sur les murs avant de s’immobiliser, intacte.

Les poings brandis, Johann se mit en garde. Couteau contre mains nues, comme au Ban-Saint-Jean. Le combat risquait d’être inégal. Mais Johann avait l’avantage d’être entraîné à ce genre de situation, alors que Roth lui avait déjà prouvé lors de leur premier affrontement qu’il n’était pas particulièrement à l’aise face à un adversaire qui se défendait.

Parfaitement immobiles, à deux mètres l’un de l’autre, les deux hommes se défièrent du regard. Roth semblait totalement habité, possédé. Il n’avait plus rien à voir avec le gérant de magasin geek au phrasé un peu pompeux que Johann avait interrogé quelques jours plus tôt sans se douter qu’il se trouvait face au meurtrier de ses amis. Sa bouche était crispée sur une grimace qui lui donnait un air dément, ses cheveux noirs et gras lui pendaient devant le visage et ses yeux lançaient des éclairs de folie en se posant alternativement sur Johann et sur son flingue qui gisait plus loin.

Trop loin pour que je l’attrape à temps… Je dois le désarmer au plus vite, avant qu’il ne m’embroche.

Comme au Ban-Saint-Jean, Roth prit l’initiative. Et il commit exactement la même erreur en se ruant sur Johann, pointe du couteau en avant. D’une manchette sèche, Johann dévia son bras, mais ne parvint cette fois pas à lui faire lâcher son arme. Roth recula d’un pas puis chargea à nouveau, démontrant au passage qu’il avait perdu toute lucidité et qu’il n’était plus mû que par une idée fixe : épingler Johann pour parachever sa vendetta entamée dix ans plus tôt.

Une nouvelle fois, Johann écarta le bras armé de Roth. Il fit un pas en arrière et profita de l’élan de son adversaire pour lui asséner un violent coup de boule. Il sentit autant qu’il entendit le nez crochu de Roth craquer sous son front. Le tueur recula vivement, le visage inondé de sang et les yeux encore plus fous qu’une seconde auparavant.

-Je vais te saigner, Sarski ! J’ai fracassé le crâne de tes amis et de ta petite copine, et aujourd’hui c’est ton tour ! Tu m’as pris Maddie, et moi je t’ai tout pris en retour. Je vais…

Assez joué, maintenant.

Profitant que Roth était occupé à vociférer tout en tentant d’éponger son nez de son bras libre, Johann prit à son tour l’initiative. Il se précipita en avant, couvrant en quatre pas les trois mètres qui les séparaient.

Roth leva son couteau dans l’espoir de le cueillir au passage, mais Johann freina brusquement et propulsa son pied droit vers la main qui tenait l’arme. Il toucha encore le poignet, et cette fois Roth lâcha prise.

Emporté par son élan, Johann fit un demi-tour sur lui-même, perdant un instant le tueur de vue. Il se retourna juste à temps pour le voir disparaître dans le couloir.

Oh non… Non, non ! Tu ne t’échapperas pas comme ça !

Johann se précipita pour ramasser son arme et sa torche, ressentant au passage une vive douleur là où le couteau avait entaillé sa poitrine. La blessure devait être plus profonde qu’il ne le pensait, mais il s’en inquiéterait plus tard.

Il jaillit à son tour de la pièce et gagna la galerie principale en trois enjambées. Immédiatement, il braqua sa lampe vers la droite. Roth était là, à moins de dix mètres, sprintant comme s’il avait le diable aux trousses en direction de la sortie.

Johann s’élança à sa suite, le Sig braqué sur le dos du fuyard. Un instant, il caressa l’idée de le rattraper, de le plaquer au sol et de lui passer les menottes. Roth serait jugé pour la bagatelle de huit meurtres, dont deux savamment prémédités. Il passerait le reste de sa vie en prison, ou en hôpital psychiatrique s’il lui prenait l’idée de plaider la démence.

Et justice serait enfin rendue.

Mais mes amis ne seraient pas vengés. Ni Hélène Marck, ni Hirsch, ni Maddie…

La douleur lancinante qui irradiait dans son torse le ramena à la raison. Il jeta un œil vers le bas et constata qu’il saignait abondamment. Y avait-il une artère importante qui passait par là ? Allait-il se vider de son sang ? Il n’en savait rien, mais quoi qu’il en soit, jamais il ne tiendrait la distance face à un homme indemne. S’il ne faisait rien, Roth et ses jambes interminables allaient le distancer. Il parviendrait à gagner la sortie, où personne ne l’attendait puisque Johann avait été trop bête pour prévenir qui que ce soit de l’endroit où il se rendait. Il quitterait la forêt et s’évanouirait dans la nature. Peut-être partirait-il une nouvelle fois à l’étranger, comme il l’avait fait après le quintuple meurtre…

Une pulsion de haine pure traversa Johann de la tête aux pieds.

Hors de question. Ça s’arrête maintenant !

Toujours en mouvement, il tira une première fois, atteignant Roth à l’épaule gauche. Le tueur chancela mais poursuivit sa course.

Johann stoppa la sienne. Se campa fermement sur ses deux jambes et bloqua sa respiration. Aligna la mire de son Sig sur la tête du meurtrier de ses amis.

Et fit feu une seconde fois.

L’arrière du crâne de Roth explosa. Ses jambes exécutèrent encore un pas, mues par l’influx nerveux, puis se dérobèrent, et le tueur s’étala au sol. Emporté par son élan, il glissa sur deux mètres avant de s’immobiliser.

C’est terminé…

Johann sentit une boule en fusion d’émotions contradictoires l’envahir. Le soulagement d’avoir finalement résolu l’affaire et abattu l’homme qui lui avait arraché ce qu’il avait de plus cher se mêlait à un lancinant sentiment de culpabilité. Les explications de Roth et les dénégations de Maddie résonnaient en lui, à l’unisson de l’écho de ses coups de feu qui se répercutait sur les murs de Molvange. D’une façon ou d’une autre, il était en partie responsable de ce qui était arrivé, et il allait devoir vivre avec ce fardeau. Pour combien de temps ? La décision lui appartenait…

Il leva les yeux vers le plafond, sans voir la voûte grise de la galerie où cohabitaient les touffes de salpêtre et les traces de suie.

Il voyait le ciel étoilé, aussi clairement que s’il se trouvait à la surface, plusieurs dizaines de mètres plus haut.

Une certitude, inexplicable et absolue, l’envahit : quelque part, là-haut, ses amis le regardaient.

Le visage de Tania s’imprima par-dessus les étoiles. Elle le dévisageait de ses yeux verts emplis d’une douceur infinie. Et elle lui souriait.

Il sentit les larmes monter. Ses jambes se dérobèrent et il tomba à genoux en même temps que les émotions le submergeaient. Secoué de sanglots, les yeux toujours rivés sur le plafond, il trouva la force de sourire à son tour.

C’est terminé…

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