La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 0

14 juillet 2018

Johann Sarski fixait l’œil noir, et l’œil noir le fixait en retour.

Son regard était happé, captivé, presque hypnotisé par ce minuscule cercle de pure obscurité. Il ne voyait que lui car, à cet instant, son horizon se limitait strictement à ce puits de ténèbres où se trouvait, tapie au-delà de l’impeccable cercle d’acier noir, une balle de 9mm Parabellum. Une pointe arrondie de douze grammes, cœur de plomb et chemise de cuivre, qui le dévisageait, impassible.

Même s’il ne faisait que la deviner, sa présence, étrangement, le rassurait. Une simple pression de l’index, et le projectile jaillirait du canon à une vitesse de trois-cent-cinquante mètres par seconde, traverserait son crâne – en entrant par le front et en ressortant par l’os pariétal – et mettrait fin à son cauchemar.

Comment ai-je pu en arriver là ?

Il était plus que temps d’en finir, se dit-il. Le calvaire n’avait que trop duré. Dix ans et douze jours, pour être précis. Et même pratiquement douze ans, s’il remontait jusqu’aux origines du mal. Curieux, se dit-il encore, alors qu’il envisageait de mettre fin à ses jours, de songer à une expression tout droit sortie de l’un de ses livres préférés. Mais dans ces moments-là, paraît-il, de drôles de pensées peuvent vous passer par la tête…

Une pensée ou une balle… Au point où j’en suis, quelle différence ?

Johann étouffa un rire nerveux. S’il était encore capable de plaisanter, peut-être que tout n’était pas perdu… Mais avait-il réellement envie de chercher une quelconque lueur d’espoir ? Lui restait-il encore une chose, une seule, à laquelle se raccrocher pour ne pas lâcher la rampe ? Il en doutait. Il avait marché trop longtemps, trop près, au bord de l’abîme. Et, comme il le faisait à cet instant avec le canon de son arme, il l’avait trop regardé dans les yeux.

Et quand tu le regardes trop longtemps, il te regarde aussi.

Ce bon vieux Nietzsche, toujours présent dans les moments importants… Son prof de philo de terminale, un original un peu dépressif qui laissait ses élèves fumer à la fenêtre entre deux heures de cours, aurait été fier de lui. D’une pensée incongrue à une autre, tandis qu’il caressait toujours distraitement de l’index le flanc de son Sig Sauer, Johann se demanda si cette citation avait un rapport avec la maxime latine qui prétendait que l’abîme appelle l’abîme. Il n’en savait foutrement rien, mais il était sûr d’une chose : le Romain qui avait pondu cette sentence était dans le vrai. Sa propre vie à lui, Johann Sarski, se résumait à ça : un grand écart d’un abîme à un autre, avec une chute vertigineuse à la clé.

Comment ai-je pu en arriver là ?

Il avait traversé les dix dernières années comme un fantôme, à peine attentif au monde qui continuait de tourner autour de lui, obnubilé par une seule pensée : pourquoi – et par qui – ses meilleurs amis avaient-ils été assassinés un soir de juillet 2008 ? De cette question, il s’était fait un but. Un objectif, une obsession qui l’avait aidé à ne pas sombrer. Qui lui avait évité, des années plus tôt, de passer à l’acte alors qu’il se trouvait dans la même situation qu’à cet instant : à un geste, une décision, une impulsion nerveuse de tirer sa révérence.

Comment ai-je pu en arriver là ?

Comment pouvait-il être à deux doigts – ou même un doigt seulement, en l’occurrence son index droit, qui revint à cette pensée se poser contre la queue de détente de son arme – de se foutre en l’air alors que la question qui l’obsédait depuis une décennie venait justement de trouver sa réponse ? Et que, cerise sur le gâteau, c’était lui, Johann Sarski, qui avait finalement découvert la vérité et résolu l’affaire ?

Parce que la réponse est pire que la question, voilà pourquoi…

Pendant des années, il avait espéré – et cru avec ferveur, comme d’autres croient au paradis, à l’enfer ou à la réincarnation – qu’élucider le meurtre de ses amis lui permettrait de trouver enfin la paix. De faire son deuil et de reprendre le cours de sa vie là où elle s’était arrêtée quand on lui avait annoncé que les personnes dont il était le plus proche au monde venaient de mourir. Ses meilleurs copains, qui étaient pour lui comme une famille. Et la fille dont il était éperdument amoureux, avec qui il espérait toujours un avenir radieux malgré les péripéties de leur relation.

Mais quand il avait finalement découvert la vérité, quand il avait compris qui les avait tués et surtout pourquoi, le soulagement tant attendu avait été de courte durée. Parce que oui, les réponses s’étaient avérées infiniment plus douloureuses que les questions.

Son doigt faisait toujours des allers-retours le long de la détente. Plus il tergiversait et plus il sentait sa détermination faiblir. Une demi-heure plus tôt, quand il avait sorti de sous son lit ce pistolet détourné au cours d’une perquisition – son arme de service, dont il avait fait usage deux jours plus tôt, lui avait été confisquée pour analyse –, il était absolument sûr de lui. Sûr de vouloir en finir. Sûr de vouloir faire tomber le rideau sur la succession de désillusions, de douleur et d’épreuves qu’avait été sa vie durant les douze dernières années.

Il est encore temps de réfléchir. Encore temps de faire machine arrière…

Délicatement, il déposa l’arme sur son bureau et tourna son regard vers la photo qui trônait juste au-dessus. Ses yeux s’emplirent instantanément de larmes et il adressa une question muette aux cinq visages figés à jamais sur papier glacé.

Comment ai-je pu en arriver là ?

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