La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 55

-Voilà le topo.

Dès l’instant où il avait compris qui étaient réellement les Poètes Disparus, Johann avait appelé Fischer. Le colonel s’accordait quelques minutes de sommeil dans son bureau, mais la voix de Johann hurlant « Je sais qui sont ces fils de pute ! » dans le combiné lui avait instantanément fait oublier la fatigue. Johann ne s’était pas étendu au téléphone ; il avait simplement demandé à Fischer de battre le rappel et de réunir tout le monde pendant qu’il regagnait la Boîte au son de la sirène. Le colonel n’eut pas à courir longtemps après ses hommes car personne, à l’exception de Johann et de Di Spenzo qui était retourné à Legouest poursuivre l’autopsie d’Anthony Hirsch, n’avait quitté les lieux.

Les mêmes têtes se retrouvèrent donc dans la salle de réunion du premier étage moins de trois heures après l’avoir quittée, mais leur humeur avait changé. L’abattement qu’ils affichaient tous le matin même avait cédé la place à l’impatience d’être mis au courant des avancées de Johann. Le plus pressé était indubitablement Fischer lui-même ; très marqué par ce qui était arrivé à la jeune gendarme qu’il avait réquisitionnée et exposée au danger, il avait l’air d’un enfant attendant fébrilement le début d’une séance de cinéma.

Il ne lui manque que le pop-corn…

-Avant toute chose, commença Johann, sachez qu’on s’est plantés sur toute la ligne. Hirsch n’est ni l’assassin d’Hélène Marck ni un membre du Cercle. Les initiales présentes sous les tags ne sont pas les siennes.

-Tu es certain qu’il est hors de cause ? demanda Sarah. Pourtant, son alibi…

-Pure coïncidence, la coupa Johann qui ne voulait plus perdre une seconde. Pour ce qu’on en sait, il a peut-être demandé à l’un de ses collègues d’émarger à sa place et en a profité pour traverser le Rhin et passer la journée dans un bordel à Kehl.

Johann projeta la photo tirée du blog sur le grand écran puis avala une longue gorgée de café. Il en avait grand besoin, car l’adrénaline qui irriguait ses veines depuis qu’il avait découvert l’identité des Poètes suffisait à peine à le maintenir debout. Ses collègues plissèrent les yeux pour tenter de reconnaître les visages, et Ish fut le premier à bondir de sa chaise.

-Putain ! Là, tout à droite, c’est…

-Alexandre Eckmann, compléta Johann. Alias le pointeur des parkings, pour les intimes. Et le deuxième sur la gauche, c’est son avocat, Adrien Hémans. Les initiales A.H. sont les siennes, pas celles de Hirsch. Quant à celui tout au bord, je suis le seul à l’avoir déjà croisé. C’est Guillaume Kern, le patron du Casa Nova, le club échangiste d’où sortait Eckmann quand il a agressé sa dernière victime.

Fischer semblait tellement sidéré qu’il en oublia le règlement intérieur ; il sortit sa vape et aspira une longue bouffée, le regard toujours rivé sur la photo.

-Incroyable, souffla-t-il dans un panache de fumée. Dire qu’on les avait sous le nez depuis des jours… Et le dernier, qui est-ce ?

-Aucune idée, mais on ne tardera pas à le découvrir. Appelons-le B.F. pour le moment, comme les dernières initiales non identifiées.

Johann sortit son paquet de Pall Mall et interrogea Fischer du regard. Le colonel acquiesça. La prévention du tabagisme passif était à cette heure le cadet de ses soucis.

-Lequel a tenté de vous poignarder hier soir ?

-Je ne sais pas. Pas Eckmann en tout cas, c’est une certitude. Le type en noir était plutôt mince et athlétique. Trop grand aussi pour être Hémans, qui fait à peu près ma taille. Peut-être Kern, ou alors ce B.F. qui m’a l’air de mesurer un bon mètre quatre-vingts, d’après la photo.

-Ces quatre mecs sont donc liés à ce qui s’est passé en 2008 ? demanda Getto.

-Tout à fait. Comme je le soupçonnais ce matin, ce sont bien eux qui ont enlevé et violé Tania Meistricht le 23 août 2001. Et comme je le pensais, elle a réussi à remonter jusqu’à eux. Et… Elle les a menacés, via la messagerie du blog. Elle leur a dit qu’elle connaissait leurs noms, qu’elle comptait les faire payer…

Il remplaça la photo du quatuor par le message de Tania et la menace sans équivoque qu’elle avait reçue en retour.

-Le mobile du quintuple meurtre, celui qu’on cherchait depuis le départ, est là, reprit-il, le bras tendu vers l’écran. Se sentant en danger, les Poètes sont remontés jusqu’à Tania, bien décidés à la faire taire. Ils l’ont suivie le jour où elle s’est rendue à Molvange avec ses amis, et ils les ont massacrés. Tout s’enchaîne parfaitement. Ça explique même pourquoi seul le corps de Tania a été mis en scène. Ils l’ont… profanée pour la punir d’avoir osé les menacer.

Tandis qu’il déroulait sa théorie, une pensée folle lui traversa l’esprit.

Peut-être même qu’ils se sont débrouillés pour les attirer dans l’ouvrage, sur un terrain qu’ils connaissaient par cœur… Gaël ne m’a jamais dit d’où lui était venue l’idée de choisir Molvange comme prochain lieu pour une soirée.

-Et pour Marck et Hirsch ? demanda Sarah. Quel serait le mobile ?

-Là, j’avoue que je sèche. Peut-être qu’ils ont tenté d’arnaquer Eckmann ou Kern avec leurs prêts sous le manteau. Ou alors c’est complètement autre chose… Le meilleur moyen de le savoir, c’est encore de leur poser la question.

Fischer s’apprêtait à répondre quand son téléphone sonna. Il jeta un œil à l’écran, fit signe à Johann d’attendre puis décrocha et mit le haut-parleur. La voix de Di Spenzo s’éleva.

-Tout le monde m’entend ? demanda le médecin. Parfait. Je viens de comparer le couteau que le lieutenant Sarski a ramassé hier avec la plaie au ventre d’Hélène Marck. Il semble correspondre. Il y a trois petits crans sur la lame, pas loin de la garde, qui expliquent certaines marques que j’avais relevées sur elle.

-L’arme a d’autres particularités ?

-Elle est de fabrication japonaise, c’est tout ce que je peux vous dire. J’ai fait quelques recherches avant de vous appeler, et elle n’a pas l’air de se vendre en France.

-Eckmann s’est rendu au Japon, intervint Getto. Sur son ordinateur, il y avait des photos de lui à Tokyo, dans des temples, des jardins zen…

-Autre chose, doc ? demanda Johann.

-J’ai reçu les résultats de la toxicologie il y a quelques minutes. Les analyses ont permis d’identifier la présence de GHB en quantité assez importante dans l’organisme de Hirsch. Ceux qui l’ont tué s’y sont pris de la même manière qu’avec Hélène Marck : ils l’ont drogué pour le conduire docilement là où ils voulaient.

-C’est bien la chute qui a causé sa mort ?

-Affirmatif. Les traces de liens mises à part, Hirsch ne porte aucune autre blessure que celles infligées par son… hum… gros câlin au sol du château d’eau.

Fischer remercia Di Spenzo avant de raccrocher puis se leva.

-Bien. Je crois qu’on dispose de suffisamment d’éléments pour interpeller ces messieurs et les placer en garde-à-vue. Mais nous devons les cueillir simultanément pour éviter tout risque de fuite ou de destruction de preuves. Lieutenant Sarski, une chance d’identifier le quatrième larron pour l’ajouter au coup de filet ?

-Avec ce qu’on a, ça me paraît compliqué en si peu de temps… Je pourrais le retrouver, mais ça risque de prendre plus que quelques heures.

-Alors on se contentera des trois salopards qu’on connaît déjà.

Le colonel regarda tour à tour Johann, Ish et Sarah.

-Prenez chacun quelques hommes, répartissez-vous les suspects et coordonnez-vous pour les attraper tous en même temps. Sarski, vous avez réussi à démêler tout ce bordel, à vous l’honneur de choisir celui auquel vous passerez les menottes.

-Eckmann, répondit Johann du tac au tac.

Les interpellations s’organisèrent rapidement. Pendant que Sarah et Ish se rendaient respectivement au cabinet d’avocats d’Hémans et au Casa Nova – vérification faite, Kern occupait un appartement juste au-dessus du club –, Johann, accompagné de trois gendarmes, alla prendre position devant le studio du photographe, en plein centre de Montigny-lès-Metz. Il envoya son escorte faire le tour du quartier à pied, à la recherche de la Mercedes d’Eckmann, tandis que lui-même vérifiait le parking le plus proche. Elle ne s’y trouvait pas et il était en train de pester contre ce contretemps quand sa radio, qu’il avait cette fois pensé à emporter, grésilla.

-L’échangiste en chef est chez lui, lança Ish. Y’a de la lumière.

-J’ai appelé l’accueil du cabinet en me faisant passer pour une cliente, répondit Sarah. Hémans est en rendez-vous à l’extérieur, il devrait être de retour d’ici une demi-heure.

-Stand-by, alors, ordonna Johann. J’ai l’impression qu’Eckmann n’est pas là non plus.

Au même moment, il avisa une berline grise qui remontait la rue de Pont-à-Mousson. Elle passa à vive allure devant Johann – qui fit mine d’allumer une cigarette pour dissimuler son visage – puis ralentit brutalement et pénétra dans la cour de l’immeuble qui abritait, au rez-de-chaussée, les locaux d’Eckmann. Il crut apercevoir le photographe au volant ; un coup d’œil à la plaque d’immatriculation lui confirma qu’il ne s’était pas trompé.

-Correction, Babar vient d’arriver. Sarah, tu nous donnes le feu vert dès que tu vois le bout du nez pointu d’Hémans.

Une demi-heure passa, que Johann occupa en fumant clope sur clope et en martelant nerveusement le volant. Il était à quelques minutes de coffrer enfin les assassins de ses amis, à quelques minutes de voir enfin se concrétiser ce moment qu’il fantasmait depuis dix ans. Il le savourait d’avance, d’autant plus que s’ajoutait sur le gâteau une cerise dont il ignorait l’existence vingt-quatre heures plus tôt.

Je vais aussi boucler les fils de pute qui ont brisé Tania et condamné notre relation avant même qu’elle ne démarre…

-Hémans entre dans l’immeuble, crachota finalement la voix de Sarah dans la radio.

-On y va, répondit Johann. Emballez-moi ces salopards.

Il fit un signe de tête aux trois gendarmes qui l’accompagnaient, enfila son brassard et bondit hors de la voiture. Tout en inspirant à pleins poumons une bouffée de l’air matinal dans lequel l’odeur de la pluie avait un parfum de victoire, il sortit son arme et vérifia le chargeur avant de la remettre dans son holster.

Ses trois collègues sur les talons, il traversa la rue et s’approcha de l’entrée du studio. Sans un regard pour la vitrine, il poussa la porte et pénétra dans un petit espace d’accueil aux murs surchargés de clichés grand format : les œuvres de l’artiste. Rien de subversif ici, seulement des paysages, des monuments, des personnalités…, tous immortalisés avec le même talent.

La secrétaire – parfait stéréotype du chien de garde proche de la retraite avec chignon, tailleur strict et lunettes sans monture – bondit de sa chaise en voyant entrer les quatre gendarmes.

-Je peux vous aider, messieurs ? demanda-t-elle d’une voix de crécelle.

-Nous venons voir Alexandre Eckmann, répondit-il.

Le cerbère esquissa un geste en direction du téléphone posé sur son desk.

-Touchez à ça et je vous boucle dans la seconde, l’interrompit Johann. Indiquez-nous simplement le chemin de son bureau, ça sera parfait.

La vieille lui lança un regard outré mais rappela sa main osseuse. Elle hésita quelques instants – son regard disant qu’elle balançait entre sa loyauté sans faille envers son patron et la crainte de l’autorité –, puis désigna du doigt une volée de marches qui conduisait à un couloir.

-La première porte à gauche, en haut des escaliers. Mais je vous préviens, il est en rendez-vous…

-Et je vous préviens, ça nous fait une belle jambe. D’ailleurs, je vous conseille de vider son agenda pour la journée, votre boss risque d’être un peu occupé.

Il avala les marches en deux enjambées, tourna dans le couloir et se retrouva devant une porte en verre fumé ornée d’une plaque dorée qui indiquait : « A. Eckmann – Artiste photographe ». Il se tourna vers les trois gendarmes en uniforme.

-Au moment où je franchis cette porte, lancez un chronomètre de soixante secondes, puis rejoignez-moi.

-Sauf votre respect, lieutenant, répondit le plus vieux des trois, il vaudrait mieux qu’on y aille tous ensemble. Question de procédure…

-Je ne vous ai pas demandé votre avis. Je vous ai demandé soixante secondes.

Sans attendre de réponse, Johann poussa la porte et découvrit un spectacle qui, à défaut de l’étonner, lui fit marquer un temps d’arrêt. Le « rendez-vous » d’Eckmann était une jeune femme d’une vingtaine d’années vêtue uniquement d’un string rouge. Elle arpentait la pièce façon catwalk pendant que le photographe, avachi derrière son bureau dans un fauteuil en cuir, faisait mine de la cadrer, ses pouces et ses index formant un rectangle au travers duquel il l’observait, un œil fermé. Absorbé par le spectacle, il n’entendit pas la porte s’ouvrir.

-Tu vas faire un malheur, ma belle… Les agences vont s’arracher ton book.

-En attendant, ma belle, lança Johann en faisant un pas dans le bureau, sa carte brandie, je te conseille de rassembler tes fringues et de t’éclipser.

Eckmann se tourna vers lui et sa peau laiteuse de rouquin vira au rouge quand il reconnut celui qui venait d’interrompre sa séance de voyeurisme. La jeune femme cacha vivement sa poitrine de ses bras et s’empressa de quitter la pièce par une deuxième porte qui devait donner sur le bureau voisin.

Pas l’habitude d’être interrompu, l’artiste photographe…

-Lieutenant Sarski… Que me vaut ce plaisir matinal ? Je vous manquais déjà ?

L’obèse croisa les mains sur son énorme ventre et troqua son expression de colère spontanée contre un masque goguenard. Johann fit un pas de plus en avant, savourant l’instant, et le foudroya du regard. Quand il finit par répondre, sa voix tremblait. Secouée par dix années de haine et de douleur.

-Plus de « Ô lieutenant, mon lieutenant », sac à foutre ? Ça allait pourtant si bien à un poète comme toi.

Une ombre passa sur le visage du photographe, qui se tassa légèrement dans son fauteuil.

-Le 23 août 2001, ça t’évoque quelque chose, espèce d’enfoiré ? La gamine que toi et tes copains avez droguée et violée pendant toute une nuit ?

Il fit un autre pas vers Eckmann, dont le visage rubicond blanchissait maintenant à vue d’œil.

-Elle s’appelait Tania Meistricht.

Un autre pas.

-Vous l’avez détruite…

Il avança encore, jusqu’à se retrouver à moins de cinquante centimètres d’Eckmann. Il pouvait sentir son parfum entêtant et voir la sueur perler sur son visage.

-… mais pas assez pour l’empêcher de vous retrouver. Elle a menacé de vous dénoncer, de ruiner vos vies, alors…

Son front touchait presque celui du photographe qui le fixait sans ciller, un éclat de panique dans les yeux.

-Ce n’est pas… bredouilla-t-il.

-Ta gueule. Sept ans plus tard, le 2 juillet 2008, toi et ton Cercle de mes couilles l’avez suivie, elle et ses amis, dans l’ouvrage de Molvange que vous connaissiez si bien. Et vous les avez assassinés.

Johann dut se contenir pour ne pas attraper Eckmann par le col et le jeter au sol.

Pas de connerie si près du but…

-Je… commença Eckmann, la gorge serrée. De quoi vous…

-Et dix ans après, vous avez remis ça en tuant Hélène Marck et Anthony Hirsch. Joli palmarès, monsieur Anderson, pas vrai ?

-Je refuse de vous parler hors de la présence de mon avocat ! parvint à glapir Eckmann. Je veux appeler…

-Hémans ? Va falloir trouver quelqu’un d’autre, mon cochon, parce qu’on est en train de le boucler en ce moment-même. Et votre copain Kern aussi, par la même occasion. Vous allez passer un paquet d’années à l’ombre, tous les trois… J’espère que les douches collectives, c’est votre truc, parce que vous allez en bouffer.

Eckmann était livide et son regard qui courait en tous sens traduisait une peur intense. Johann grava cette image dans sa mémoire, persuadé qu’il la chérirait jusqu’à la fin de ses jours. Le meurtrier de ses amis, le monstre qui avait souillé Tania, était en train de se liquéfier devant lui.

-Mais ça ne s’arrêtera pas là, ajouta-t-il dans un murmure. Quand vous aurez tiré vos trente ans de taule – si seulement on vous laisse sortir un jour –, je serai là, dehors, à vous attendre. Et je vous ferai payer.

Au même moment, la porte du bureau s’ouvrit et les trois gendarmes entrèrent. Johann se redressa et tenta de retrouver une voix neutre en même temps qu’il attrapait ses menottes à sa ceinture.

-Alexandre Eckmann, vous êtes placé en garde-à-vue à compter de cet instant pour les meurtres d’Hélène Marck, Anthony Hirsch, Gaël Jung, Louis Rodrigues, Angélique Grün, Tristan Steinberg et Tania Meistricht.

Il avait égrainé les noms lentement, les assénant un par un comme autant de clous dans le cercueil d’Eckmann et des Poètes, savourant la déconfiture de l’homme qui, moins de vingt-quatre heures plus tôt, le prenait de haut en lui assurant qu’il ne l’arrêterait jamais.

Après tout ce temps…

Il y était finalement arrivé.

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