La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 0 bis

14 juillet 2018

Et voilà comment j’en suis arrivé là…

Tandis qu’il se repassait le film des événements des douze derniers jours, Johann avait, sans même s’en rendre compte, repris son flingue en main. De la photo de ses amis, son regard passa à nouveau sur l’œil noir qui matérialisait la gueule du canon. Son index avait regagné sa place sur la détente et l’effleurait d’une caresse presque amoureuse.

Il se dit que c’était un signe. Que ses pensées le poussent à se saisir à nouveau de l’arme qu’il avait déposée quelques minutes plus tôt, ça voulait forcément dire quelque chose.

Ça veut dire que je dois en finir avec tout ça… Que je ne peux pas vivre avec le poids de ce que j’ai découvert à Molvange.

L’euphorie qui l’avait gagné quand il avait abattu Matthieu Roth s’était dissipée depuis longtemps. Et deux jours plus tard, la satisfaction d’avoir fait sauter le crâne du malade qui avait assassiné ses amis et trois autres personnes ne pesait pratiquement plus rien face à la vérité froide et implacable qui l’avait frappé au même moment.

Il était responsable de leur mort à tous les cinq. Et – indirectement au moins – de celles de Maddie, d’Hélène Marck et d’Anthony Hirsch par-dessus le marché. Les événements qui avaient conduit à cette absurde série d’assassinats prenaient leur source dans ses propres choix à lui, Johann Sarski.

S’il n’avait pas cherché à oublier Tania en se jetant, presque à contrecœur, dans les bras de Maddie, jamais Roth n’aurait nourri à son encontre la haine qui l’avait poussé à tuer et tuer encore à dix ans d’intervalle, et ils seraient tous encore en vie.

S’il avait mieux traité Maddie, s’il lui avait accordé ne serait-ce que le quart de l’attention qu’elle espérait plutôt que de ne penser qu’à Tania, elle n’aurait jamais plaisanté avec le garçon qui l’aimait en secret au sujet de la bonne leçon que méritaient les amis de Johann, et ils seraient tous encore en vie.

S’il avait simplement assumé son envie de passer la soirée du 2 juillet avec ses amis plutôt que de la supplier de le laisser les accompagner – en lui révélant au passage le lieu où ils avaient prévu de se rendre –, ils seraient tous encore en vie.

Si seulement j’avais fait d’autres choix… Si j’avais choisi d’être courageux au lieu de me vautrer dans ma tristesse de pauvre adolescent déprimé, ils seraient tous encore en vie…

Il était bien obligé de se rendre à l’évidence : avoir finalement abattu l’assassin et résolu l’affaire n’effaçait absolument pas sa propre responsabilité. Ses décisions, ses renoncements et sa lâcheté avaient été le déclencheur de tout ce qui avait suivi, le point de départ de la folie meurtrière de Matthieu Roth, la cause de toutes ces vies gâchées. S’il n’était pas coupable aux yeux de la loi, s’il n’avait tué personne, il n’en était pas moins responsable.

Mais es-tu sûr d’être le seul responsable ?

À bien y réfléchir, un autre événement précédait en réalité tous les autres dans la chronologie. Un événement qui n’avait, pour une fois, absolument rien à voir avec lui : l’enlèvement et le viol de Tania par les quatre malades qui se faisaient appeler les Poètes Disparus. Il avait découvert ce pan de l’affaire en cours de route, presque par hasard. Et il en avait gardé un puissant goût de cendres dans la bouche. Si Tania n’avait pas croisé le chemin d’Eckmann et de ses amis dans la forêt du mont Saint-Quentin, ce jour d’août 2001, les choses auraient-elles été différentes ?

Peut-être bien que oui, après tout.

Sans cette agression immonde, l’inconscient de la jeune fille n’aurait pas été marqué au fer rouge, et elle n’aurait pas été rongée par une dépression qu’elle ne comprenait pas. Elle ne l’aurait pas repoussé, lui, pour tenter seule d’en trouver la cause. Elle se serait autorisée à l’aimer et à être heureuse, tout simplement.

Sans les Poètes, pas de Maddie, pas de Roth et pas de morts.

Johann reposa une nouvelle fois son arme et tourna ses pensées vers les hommes qu’il avait interpellés trois jours plus tôt, quand il était convaincu qu’ils étaient responsables de la série de meurtres. À l’issue de leur garde-à-vue, Adrien Hémans et Guillaume Kern avaient été mis en examen pour les événements du 23 août 2001, puis libérés et placés sous contrôle judiciaire.

Mais l’enquête s’annonçait ardue. Les faits remontaient à dix-sept ans et la victime était décédée, il ne serait donc pas facile de trouver les preuves à même de faire condamner l’avocat et le gérant du Casa Nova. Chloé Moreau, qui avait été saisie de l’affaire en raison de l’implication d’Alexandre Eckmann, était assez pessimiste sur leurs chances de bâtir un dossier suffisamment solide.

Le photographe, quant à lui, avait été placé en détention provisoire. La présence sur son ordinateur de liens menant à des contenus pédophiles avait suffi à éviter sa remise en liberté. Mais là encore, une condamnation était loin d’être acquise. Aucun lien n’avait pu être établi entre Eckmann et la série de viols dans les parkings et sa ligne de défense se dessinait déjà, par l’entremise de maître Enthoine, son avocat.

Le baveux à la tignasse immaculée n’avait pas hésité à affirmer que Johann n’avait rien de moins que piégé son client en plaçant les liens vers le darkweb sur son ordinateur. Sur ce point au moins, Chloé Moreau croyait fermement en sa capacité à prouver qu’il n’en était rien, mais la partie était loin d’être gagnée.

Puis-je vraiment quitter le terrain maintenant ?

Plus il y réfléchissait, moins il en était convaincu. Eckmann, Hémans, Kern et leur copain B.F., que Johann n’avait toujours pas identifié, portaient une responsabilité immense dans tout ce qui était arrivé. S’ils n’avaient pas souillé et brisé la jeune Tania, tout aurait été différent. Elle ne se serait pas éloignée de Johann et n’aurait pas initié la réaction en chaîne qui avait fauché huit vies. Presque neuf, s’il comptait Audrey qui était passée à un cheveu de la mort.

Johann alluma une cigarette et ferma les yeux. Le visage de la jeune femme lui apparut, et il sourit entre deux bouffées. Les événements s’étaient enchaînés si vite qu’ils n’avaient pas eu le temps de réellement discuter de leur relation, mais il savait exactement ce qu’il voulait la voir devenir. Quelque chose de sérieux. De durable. D’épanouissant. Cette conviction marquait un changement qu’il apprécia à sa juste valeur. Après avoir été pendant une décennie l’otage du fantôme de Tania et de leur histoire avortée, il envisageait pour la première fois de s’engager avec quelqu’un.

Sacré changement en quelques jours, hein Sarski ?

Les mots prononcés par Audrey quand elle avait découvert son lien avec les premières victimes de Molvange lui revinrent en mémoire, et il sourit une nouvelle fois.

Je veux essayer de te donner une nouvelle raison de vivre…

Pouvait-il aussi renoncer à ça ? À une chance inespérée d’être heureux à nouveau ? Il n’en était pas sûr non plus. D’ailleurs, le simple fait d’y songer lui donnait envie d’essayer, peu importe le poids du fardeau qu’il devrait porter. Il imagina un instant quelqu’un – Fischer, sans doute – entrer dans la chambre d’hôpital où Audrey se remettait doucement mais sûrement de la terrible blessure infligée par Roth au Ban-Saint-Jean, et lui annoncer que Johann venait de se faire sauter le caisson. Il ne pouvait décidément pas lui infliger ça.

Pendant dix ans, tu n’as vécu que pour ta propre vengeance, pour ta propre quête de vérité. Mais tu as dépassé ce stade, non ?

Il était bien obligé d’admettre que oui. La vérité, aussi cruelle soit-elle, il l’avait trouvée. Et sa vengeance, il l’avait exercée en abattant Roth. Mais elle ne constituait finalement ni le soulagement, ni le point final qu’il avait espéré.

Impossible d’abandonner maintenant… Et d’ailleurs, rien ne t’y oblige.

Sa virée solitaire à Molvange ne risquait pas de l’écarter de l’enquête sur les Poètes ou de nuire à sa carrière, il y avait veillé. Après avoir tué Roth, il s’était traîné jusqu’à la sortie, à bout de forces et pissant le sang. Il avait appelé Fischer pour lui relater les événements qui venaient de se dérouler dans l’ouvrage, en maquillant une partie de la vérité. Il avait expliqué que, pour stimuler sa réflexion sur l’affaire, il s’était rendu à Molvange sur un coup de tête. Qu’il y avait découvert la voiture dissimulée près de l’entrée et les scellés forcés. Qu’il s’était aventuré dans les souterrains sans réfléchir et était tombé, à sa grande surprise, sur Roth. Que son ancien camarade de classe avait égorgé Maddie sous ses yeux avant de tenter de fuir. Qu’une lutte enragée s’en était suivie et que, compte tenu de la blessure qu’il avait reçue et de son incapacité à poursuivre le meurtrier, il avait été obligé d’ouvrir le feu pour l’empêcher de disparaître à nouveau.

Et Fischer a tout gobé… L’œuf et la coquille.

Pendant qu’il attendait l’arrivée de la cavalerie, il avait effacé de son téléphone toute trace de sa filature. Il avait ensuite ouvert la voiture de Maddie, y avait trouvé le PC de Roth et l’avait enterré dans la forêt avec le portable de l’assassin.

Son mensonge était loin d’être parfait, mais il suffirait. La mort du coupable entraînait de facto l’extinction des poursuites à son encontre. Personne n’irait creuser plus loin et il s’en tirerait, dans le pire des cas, avec une tape sur les doigts pour ne pas avoir appelé de renforts avant de s’aventurer dans l’ouvrage. Son fait d’armes – avoir mis hors d’état de nuire un meurtrier en liberté depuis dix ans – lui servirait immanquablement de bouclier et lui vaudrait probablement des honneurs qu’il ne pensait pas mériter.

Cerise sur le gâteau, il allait même, par ricochet, lui éviter d’avoir à quitter la SR de Metz. Fischer l’avait appelé un peu plus tôt pour lui annoncer qu’une partie du mérite avait rejailli sur lui et qu’on venait de lui proposer le poste de responsable du Centre national de formation à la police judiciaire, au fort de Rosny-sous-Bois. Leur coopération allait donc bien prendre fin – comme le lui avait promis le colonel – mais pas au prix de la mutation de Johann.

Tous tes efforts pour dissimuler tes conneries… Ton soulagement de savoir que Fischer s’en va… C’est un signe. Si tu avais vraiment voulu en finir, tu l’aurais fait là-bas, à Molvange, là où ils sont morts.

Il tira une dernière bouffée sur sa Pall Mall. Repoussa son arme loin de lui, et avec elle ses idées suicidaires. La partie n’était pas terminée. Il ne pouvait pas la quitter avant la fin. En atteignant le but qu’il s’était fixé dix ans plus tôt, il s’en était découvert un autre en cours de route. Il restait quatre salopards dans la nature qui devaient payer pour leurs actes, et personne n’était plus qualifié que lui pour s’en assurer. D’ailleurs, y avait-il un meilleur moyen d’expier ses fautes, d’enterrer une fois pour toutes ses remords et ses regrets ?

Tu n’es plus le lâche que tu étais il y a dix ans. Tu ne peux pas fuir tes responsabilités en te faisant sauter le caisson, comme tu as fui tes problèmes en te terrant dans l’ombre de Maddie. T’as encore des choses à accomplir, Sarski…

Rendre justice à Tania – et à sa mère, qui pleurait à la fois le viol et la mort de sa fille depuis si longtemps – pour ce qu’elle avait subi.

Rendre justice aux victimes d’Eckmann, ces innocentes abusées par un monstre sur Internet et souillées dans des parkings.

Se rendre justice à lui-même, pour tout ce qu’il avait enduré. En poursuivant l’enquête sur les Poètes. En trouvant de quoi les faire tomber, de quoi les punir pour le chaos qu’ils avaient engendré.

Et au passage, rien ne l’empêchait d’en profiter pour se donner une chance d’être enfin heureux avec Audrey. Si sa convalescence se poursuivait sur le même rythme, elle allait quitter d’ici quelques jours l’unité de soins intensifs. Il pourrait lui rendre visite, rester des heures à son chevet, lui dire comment elle avait ressuscité chez lui des sentiments qu’il croyait morts et enterrés.

Cette simple pensée fit souffler en lui un vent d’impatience et d’excitation. Il avait hâte de la retrouver, de la serrer contre lui, de l’embrasser à nouveau.

Il y a quelques jours, tu te croyais incapable d’aimer à nouveau. Et il y a quelques minutes, tu pensais ne plus pouvoir continuer à vivre. Tu n’es peut-être pas aussi perdu que tu l’imaginais, finalement…

Johann Sarski écrasa brusquement son mégot, se leva et prit une profonde inspiration.

Puis il regarda tour à tour les visages de ses amis, qu’il ne cesserait jamais de chérir.

Et celui de Tania, qu’il ne cesserait jamais d’aimer.

-Ce n’est pas terminé.

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