La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 16

 

La porte s’ouvrit presque immédiatement sur le videur, un Africain taillé au format deux mètres cubes. Le malabar le gratifia d’un sourire sponsorisé par Colgate et lui fit signe d'entrer.

Faire la queue ici aurait été un comble…

Johann franchit le seuil et fut instantanément saisi par l’impression de pénétrer dans un autre monde. Il se tenait à l’orée d’un corridor au sol garni d’une épaisse moquette mauve. Les murs lambrissés de bois foncé étaient agrémentés de lourdes tentures écarlates. Entre elles, des appliques en forme de chandelier diffusaient une lumière tamisée qui conférait à l’ensemble un côté très intime. L’air était chargé d’un parfum capiteux qu’il identifia comme du patchouli ; des diffuseurs d’huiles essentielles devaient être dissimulés un peu partout pour érotiser l'atmosphère tout en masquant les inévitables effluves corporelles.

Johann s’arrêta un instant pour laisser ses sens se faire à l’éclairage et à l’odeur, puis fit quelques pas sur l’épais tapis avec l’impression de fouler du coton. Au milieu du couloir, une alcôve s’ouvrait sur la gauche. S’y nichaient le comptoir d’accueil et le vestiaire. Une jeune femme vêtue d’un bustier noir, d’une minijupe rouge et de bas résilles papillonnait derrière un massif desk orné de bas-reliefs représentant des cupidons affublés de sexes disproportionnés. Elle lui adressa son sourire le plus aguicheur tout en le délestant de soixante euros, le tarif pour un homme non accompagné. Un argument de poids pour dissuader les crevards, car le prix diminuait de moitié pour un couple. Pour une femme seule, l’entrée était carrément gratuite.

Le comptable va se marrer en recevant la note de frais…

Johann déclina la proposition de laisser son blazer au vestiaire pour dix euros de plus. Il remonta le couloir en direction du rideau noir qui en fermait l’extrémité. À travers filtrait une musique lounge aux accents de jazz. Alors qu’il tendait la main pour se frayer un passage entre les lourdes tentures, celles-ci s'écartèrent, mues par une autre employée en petite tenue qui devait guetter l’arrivée des clients. Elle ne semblait pas avoir plus de vingt ans.

Probablement une étudiante qui arrondit ses fins de mois. Ça vaut toujours mieux que la prostitution.

Johann franchit le rideau en gratifiant l'hôtesse d’un sourire et pénétra dans la salle principale du club. L’endroit était beaucoup plus spacieux que ne le laissait penser la façade extérieure, et il supposa que le Casa Nova devait occuper le rez-de-chaussée de deux, ou peut-être même trois immeubles. Sur sa gauche se trouvait un bar tout en longueur et entièrement transparent qui laissait apparaître des dizaines de bouteilles alignées sous le comptoir. En face étaient disposées des tables en bois aux pieds ouvragés et des banquettes revêtues de velours mauve. Le coin de la pièce opposé à l’entrée était équipé d’un podium sur lequel s’alignaient trois barres de pole-dance. Une femme, la cinquantaine bien tassée, vêtue uniquement de sous-vêtements en dentelle, agitait sa cellulite autour de celle du milieu. Ses mouvements gauches trahissaient la complète amatrice, ce qui n’empêchait pas la poignée d’hommes agglutinés autour d’elle de lui glisser régulièrement des faux billets dans la culotte.

Au fond de la pièce s’ouvraient deux couloirs parallèles séparés par une porte. Johann vit un couple d’une quarantaine d’années, bras dessus, bras dessous, emprunter celui de gauche, suivi par un jeune homme qui portait un seau à champagne garni de deux bouteilles.

Johann était plutôt surpris par ce qu’il découvrait. Il s’attendait à pénétrer dans un endroit glauque, mais tout dans le club, du mobilier de luxe à l’allure des clients en passant par l’éclairage subtilement dosé, respirait le chic plutôt que la perversion. Difficile d’imaginer un violeur pédophile affublé d’un sweat à capuche passer inaperçu dans cet espace luxueux.

Il s’installa sur un tabouret libre et commanda une flûte de champagne. Le serveur, occupé à discuter avec un groupe de clients, lui tendit son verre et l’encaissa sans daigner lui adresser la parole. Tout en sirotant son Vranken rosé, Johann promena son regard dans la salle en essayant de se composer un air de séducteur en chasse plutôt que de flic aux aguets.

La moyenne d’âge de la clientèle avoisinait la cinquantaine. Il repéra deux couples plus jeunes engagés dans une discussion animée – les deux femmes semblaient assez éméchées et très attirées l’une par l’autre. Dans un coin de la salle, il avisa la justification du prix d’entrée prohibitif pour les hommes seuls. Vautrés autour de la table la plus éloignée du bar, quatre types d’une vingtaine d'années riaient sans aucune discrétion tout en montrant du doigt les femmes autour d'eux.

La jeunesse dorée messine qui se lasse de Tinder… Mes soixante balles vous remercient, bande de glands.

Sa flûte vide, Johann se leva pour aller examiner les deux couloirs. Celui de gauche était surmonté d’un panneau indiquant « Nids d’amour ». Son homologue de droite signalait qu’il conduisait à l’ « Espace bien-être ». Au moment où il s’engageait dans le premier, la porte centrale s’ouvrit sur un homme qui le dévisagea avec une expression de profonde béatitude.

Laissant sa main courir nonchalamment sur le mur de droite, Johann dépassa plusieurs portes alignées sur celui d’en face, chacune séparée de la suivante par une fenêtre. La première avait les rideaux tirés, mais la deuxième laissait entrevoir un lit à baldaquin sur lequel l'homme au seau à champagne déshabillait la femme qui l’avait précédé dans le couloir, sous le regard complaisant du mari en train de déballer sa verge.

Tout en détournant brusquement le regard, Johann sentit les doigts de sa main droite s’enfoncer dans un trou circulaire à hauteur de sa taille. Comprenant soudain la raison d’être de la porte qui séparait les deux couloirs, il la retira vivement, parcouru par un frisson de dégoût. Un coup d’œil au mur qu’il longeait confirma sa crainte : des trous similaires étaient percés tous les deux mètres.

Des glory holes… On se planque dans le couloir et on laisse dépasser Popol dans l’attente d’une bouche amicale.

Justement, le dernier trou était occupé. Tout en se collant au mur de gauche pour passer au large du bout de chair à moitié raide qui en émergeait, Johann s'imagina lui coller un bon revers de main, juste pour le plaisir d’entendre la réaction du candidat à la pipe qui poireautait de l’autre côté de la cloison.

Tristan aurait donné père et mère contre une chance de faire une connerie de ce genre.

Le bout du premier couloir était une impasse où se trouvaient seulement les toilettes. Johann fit demi-tour pour aller explorer le second, qui était percé des mêmes trous et menait à un petit espace sauna. Il jeta un œil à travers la porte vitrée : un soixante-neuf à gauche, une levrette à droite. Rien de passionnant.

Il décida qu’il utiliserait mieux son temps en interrogeant directement le barman. Il n’avait pas l’intention de s'éterniser pour rentabiliser le prix de l’entrée. Les dossiers qu’il avait laissés sur son bureau l’appelaient et il brûlait d’en lire la suite. Et puis, quelque chose dans cet endroit le mettait mal à l’aise. Les dehors luxueux du club ne parvenaient pas à masquer à ses yeux ce qu’il était réellement : un lieu de débauche où la bourgeoisie messine propre sur elle oubliait durant quelques heures son boulot et ses gosses en donnant libre cours à ses fantasmes.

Le bal des faux-culs version culs à l’air, en somme.

De retour dans la grande salle, il vit que l'apprentie strip-teaseuse était descendue de son podium. Elle se vautrait maintenant sur une banquette, les seins pendants, entre deux de ses admirateurs.

En voilà une qui va sûrement passer une meilleure soirée que moi…

Son tabouret au bar était toujours libre. Il s’y installa et fit signe au serveur, qui semblait maintenant désœuvré et essuyait distraitement un verre en observant les clients.

Vu le nombre de tables libres – et tous les trous inoccupés dans le couloir –, le club connaissait une soirée calme. Le barman qui lui versait un double Martini était sans doute sa seule chance de glaner des informations. Autant engager la conversation rapidement puis regagner son appartement pour répondre à la question qui le taraudait et l’empêchait de se concentrer sur quoi que ce soit d’autre : où avait été retrouvé le corps de Tania, et dans quel état ?

Johann détailla rapidement le serveur, qui rangeait la bouteille de Martini sous le comptoir et s’apprêtait à retourner à sa vaisselle. Il l’estima plus vieux que lui de quelques années. Son look – chemise noire aux manches déchirées aux épaules et nœud papillon rose – et sa coupe de cheveux improbable – crâne rasé de près à l’exception d’une houppette à la Tintin dressée sur le front – le rangeaient clairement dans la catégorie homo.

Si mes beaux yeux peuvent le rendre plus loquace, je prends.

-Il y avait plus de monde hier soir, pas vrai ? attaqua Johann en essayant de paraître détendu.

Il attendait un sourire en retour, mais le serveur le dévisagea durant de longues secondes, une expression fermée sur le visage.

-Vous étiez là ? finit-il par demander. J’allais justement vous demander si c’était votre première fois ici.

Aïe… Ça s’annonce plus compliqué que prévu.

Johann réalisa soudain qu’il avançait sans filet. Il évoluait dans un monde qui lui était totalement étranger et dont il ignorait les codes. Pire encore, il était arrivé au Casa Nova sans le moindre plan, sans avoir pris le temps de réfléchir à une approche crédible qui lui permettrait d’obtenir des informations sans s’afficher immédiatement comme un flic. Il allait devoir improviser en espérant amadouer le serveur pour lui soutirer… Quoi, au juste ? Un nom, une description physique ? Ce serait inespéré.

-Oui, oui, j’étais là, répondit-il en affichant son sourire le plus cordial. Sacrée ambiance, d’ailleurs. Je me suis rarement autant éclaté, même pendant mes années à la fac, c’est dire…

Le serveur continuait de le fixer tout en essuyant distraitement un nouveau verre, visiblement ravi de le voir pédaler dans la semoule. Johann décida de tenter le tout pour le tout avec un coup de bluff. En cas d’échec, il pourrait toujours sortir sa carte et opter pour une méthode plus directe.

-Je voulais vous demander : j’ai rencontré un mec hier soir, on a sympathisé et il m’a promis de m’inviter à une soirée privée chez lui, ce week-end. L’ennui, c’est qu’on n’a pas eu le temps d'échanger nos numéros. À un moment, je me suis laissé entraîner là-bas…

Il désigna du doigt le couloir de gauche qui menait aux « nids d’amour ».

-… et quand je suis revenu, il n’était plus là. Il m'a dit qu’il venait souvent, vous voyez peut-être de qui il s’agit. Taille moyenne, assez costaud…

Habitué à jauger les réactions de ses interlocuteurs et formé à décrypter le langage non verbal, Johann repéra immédiatement l’ombre qui passa sur le visage du serveur. Un léger haussement de sourcil, une crispation de la mâchoire au moment où il décrivait l’homme qu’il recherchait. Il le connaissait, Johann en aurait mis sa main à couper. Pourtant, le barman lui répondit par une autre question.

-Vous avez aimé le show des strip-teaseuses hier soir ?

Question piège, à tous les coups…

-Ouais, c’était assez impressionnant, répondit Johann au hasard en espérant avoir choisi la bonne option.

-Il n’y avait aucune strip-teaseuse hier soir, lâcha sèchement le serveur.

Il posa brusquement son verre sec depuis longtemps et se pencha vers Johann, les deux mains plaquées sur le comptoir.

-Alors, reprit-il dans un murmure, de deux choses l’une. Soit vous arrêtez de me prendre pour un abruti et vous me dites ce que vous voulez exactement. Soit, eh bien… Vous vous souvenez par où vous êtes entré ? Inutile de vous faire un dessin…

Au temps pour la discrétion et les questions subtiles.

Johann tira son portefeuille de sa poche arrière et en sortit sa carte tricolore. La fit glisser sur le comptoir, entre les deux mains du barman. Et planta son regard dans le sien. Il s’attendait à voir son interlocuteur se radoucir, mais l’homme le prit une nouvelle fois de court en éclatant de rire.

-Voyez-vous ça ! Un gendarme incognito… Eh bien mon lapin, j’en ai connu des plus doués que vous, question infiltration. J’espère au moins que vous vous êtes bien rincé l’œil, lieutenant Sarski.

- Si je voulais me rincer l’œil, répliqua Johann dont la voix retrouva instantanément toute son assurance de flic, j’aurais choisi un endroit où la nénette la plus jeune n’a pas le double de mon âge. Trêve de plaisanteries, mon lapin. Une jeune femme a été agressée la nuit dernière, à quelques pas d’ici. Et son témoignage indique clairement que l’homme qui a tenté de la violer sortait de ton sympathique repère d’échangistes.

Le serveur continuait de le dévisager, toujours impassible. Mais, du coin de l’œil, Johann vit un tic agiter sa main droite. Le majeur de l’homme tressautait sur le comptoir, traduisant son malaise. Une attitude qui disait que Johann avait visé juste : le barman savait de qui il parlait. Il nota au passage l’étrange tatouage que l’homme arborait sur le dos de la main. Un simple rond, avec les lettres P et D tracées à l’intérieur.

J’espère que ce n’est pas sa façon d’afficher son orientation sexuelle.

-Qu’est-ce que tu disais juste avant ? reprit Johann, enhardi par la gêne qui venait de changer de camp. Ah oui, de deux choses l’une, c’est ça ? De deux choses l’une, alors. Soit tu réponds à mes questions gentiment et on se quitte bons amis, soit je m’arrange pour qu’une patrouille vienne stationner devant ta porte tous les soirs pendant les deux prochaines semaines. Je suis sûr que ta clientèle va adorer souffler dans le ballon en sortant d’ici. Sans parler des contrôles d’identité… J’espère que tes joyeux niqueurs ne sont pas trop à cheval sur leur anonymat ?

Johann jubilait de remettre le type à sa place, mais une part de lui restait dérangée par la tournure de la conversation. Il aurait préféré poser ses questions tranquillement et repartir avec des réponses données de bonne grâce, mais l’hostilité de l’autre ne lui laissait pas le choix. À sa grande surprise, le serveur ne se laissa pourtant pas démonter.

-Regarde autour de toi, mon poulet, cracha-t-il d’une voix acide. T’as vraiment l’impression d’être dans une boîte à deux balles remplie de prolos ? T’as pas la moindre idée du genre de clients qui viennent passer un bon moment ici. Qu’une patrouille de flics s’avise de gâcher sa soirée à la mauvaise personne et il suffira d’un coup de fil pour faire décamper tes chiens, la queue entre les jambes. Un deuxième coup de fil, et c’est ta carrière qui se fera la malle.

-Tu veux la jouer comme ça ? Aucun problème. Je reviens ici demain matin avec une commission rogatoire pour saisir votre matériel de vidéosurveillance. Et si, par le plus grand des hasards, j’y vois quelqu’un qui ressemble au mec que je recherche, je te boucle aussi sec pour obstruction à la justice. Tu pourras toujours le passer à ce moment-là, ton coup de fil.

Le serveur éclata de rire une nouvelle fois, et Johann sentit qu’il commençait à perdre son self-control.

-Ô lieutenant, mon lieutenant, réfléchis un peu. Tu vois des caméras quelque part ? Bien sûr que non. Il n’y en a pas une seule ici. Tu imagines bien qu’aucun de nos clients n’a envie d’être filmé dans un club échangiste. C’est le genre de chose qui peut démolir une réputation, tu sais ? Alors sens-toi libre de te pointer avec ta commission rogatoire. Mais autant t’en servir directement comme papier chiotte, parce qu’elle ne vaudra pas mieux.

-À défaut d’enregistrements, je peux toujours obtenir l’accès aux photos déposées sur votre blog. Combien de chances que j’y trouve un type correspondant à la description faite par la victime, à ton avis ?

-Aucune idée, mais ça aussi, ça risque d’être compliqué. On ne gère pas ce blog. Je suppose qu’il a été créé par l’un de nos fidèles clients qui souhaite, disons, fédérer et animer notre petite communauté de joyeux niqueurs... Encore raté, mon poulet.

Johann serra les poings. Il était à deux doigts d’attraper le serveur par son nœud papillon et de lui en coller une. Il se força à garder son calme. Ce n’était absolument pas le moment de perdre ses nerfs. Hors de question de faire une connerie qui le mettrait sur la touche alors qu’il était enfin en position d’enquêter sur la mort de ses amis.

-Je crois qu’on est partis du mauvais pied, tous les deux, dit-il plus calmement. Si tu appelais plutôt ton patron, hein ? Il comprendra sans doute qu’il est dans son intérêt de coopérer.

-Le patron, tu l’as en face de toi. Et tu sais quoi ? Il va même te faire une fleur, le patron. Vu ce que tu as déboursé pour entrer ici et poser tes questions, c’est la moindre des choses. Hier soir, je n’ai vu personne qui corresponde à ta description. Ou en tout cas, ça ne me dit rien. De toute façon, avec l’affluence, impossible d’en être certain. Ça te convient, comme réponse ?

-Absolument pas. Tu veux savoir pourquoi ? Parce qu’une gamine de seize ans a été agressée à cinquante mètres de ton bordel. Et elle est absolument certaine que l’homme qui a tenté de la violer sortait d’ici. Alors écoute-moi bien, Tintin. Voilà comment ça va se passer. D’abord, je vais coincer ce salopard. Ensuite, il va m’expliquer pour quelle raison tu le couvres. Et enfin, je reviendrai ici pour t’offrir une paire de bracelets et t’envoyer en zonzon. Pas pour obstruction à la justice, mais pour complicité d’agression sexuelle. Je suis sûr que tes voisins de cellule vont adorer jouer avec ton nœud pap’.

Fusillant une dernière fois le serveur du regard, Johann récupéra sa carte sur le comptoir d’un geste rageur puis regagna la sortie sans se retourner.

Il avait besoin d’air, et d’une clope.

À peine arrivé sur le trottoir, il alluma une Pall Mall et, les yeux clos, aspira une longue bouffée de nicotine. Il se dirigea d’un pas nerveux vers le Temple Neuf, un peu plus bas, et s’arrêta à l’endroit où Mary en avait fait de même la veille. Tout en tirant des taffes rageuses sur sa cigarette pour faire redescendre la tension qui courrait dans ses veines, il contempla l’imposant édifice illuminé, stoïquement planté sur son îlot au milieu de la Moselle.

Il m’a mis les nerfs, ce connard. Mais il ne perd rien pour attendre...

Il alluma une deuxième clope au mégot de la première en se demandant comment il avait pu merder à ce point. Il était évident qu’il était arrivé au Casa Nova insuffisamment préparé. Avec le recul, son approche maladroite avait été une erreur. Il aurait mieux fait de s’identifier directement ; peut-être le patron l’aurait-il mieux accueilli.

Ça ne suffit pas à expliquer pourquoi il a réagi aussi violemment. Il y a autre chose…

Son attitude – langage corporel en tête – et l’agressivité de ses réponses indiquaient clairement qu’il connaissait l’homme que Johann lui avait décrit. Pourquoi le couvrir, alors ? N’importe quel individu normal aurait choisi de coopérer immédiatement en entendant le mot « viol », qui pesait plus lourd que le désir d’anonymat de quelques partouzeurs friqués et influents.

Plus que son approche foireuse, l’absence de caméras constituait un problème. Sans elles, impossible de prouver la présence du gros homme en sweat à capuche décrit par Mary. S’il voulait avancer, Johann allait donc devoir employer les grands moyens. Des moyens illégaux, mais bien plus efficaces que sa tentative bancale et avortée de glaner des informations.

Comme pirater le blog du club pour accéder aux photos des soirées, par exemple.

Par le passé, il avait déjà mis à profit ses talents en informatique pour débloquer des affaires qui se trouvaient dans l’impasse. Cette fois, il lui suffirait de dégoter une photo montrant l’agresseur de Mary dans le club et de se l’envoyer sous couvert d’une source anonyme. Face à l’évidence, le patron du Casa Nova n’aurait plus d’autre choix que de se mettre à table.

Rira bien qui rira le dernier, mon lapin… Mais pas ce soir.

Ce soir, il avait d’autres priorités. Un coup d’œil à sa montre lui apprit qu’il était vingt-trois heures passées. D’un geste énervé, il jeta son deuxième mégot dans la Moselle et remonta la rue du Pont des Roches.

Direction la place Saint-Louis et son appartement.

Rien – pas même sa conversation frustrante avec le barman à la houppette ridicule – ne pouvait lui faire oublier les cartons d’archives qui l’attendaient sur son bureau.

Il était temps d’affronter les craintes qui le taraudaient depuis des heures. Temps de remonter aux origines du mal.

Il était temps de découvrir ce qui était arrivé à Tania.

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