La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 19

5 juillet 2018

Le lendemain matin, il n’était pas encore huit heures quand Johann se retrouva en salle de réunion avec Fischer et Franchet. Le colonel tenait à faire le point sur la journée à venir et sur les actions à engager pour faire avancer – ou en l’occurrence, faire démarrer – l’enquête. Pour garder la main – et un œil sur ses deux enquêteurs – il avait exigé la veille qu’ils se réunissent au moins une fois par jour.

Trois cafés fumaient sur la table autour de laquelle les trois hommes se tenaient. Assis au bord de sa chaise, Johann frottait ses yeux gonflés de fatigue. Comme prévu, il avait été incapable de trouver le sommeil. Son cerveau avait inlassablement jonglé entre les hypothèses, les souvenirs et les images macabres. Il avala une gorgée de café en se disant qu’il lui en faudrait plusieurs litres pour espérer traverser la journée sans s’écrouler.

Au moins n’avait-il pas sacrifié son repos en vain car, à défaut d’avoir pu dénicher un élément nouveau dans les dossiers, il les connaissait maintenant par cœur. Il en avait lu et relu toutes les pages, s’imprégnant du moindre détail et cherchant derrière chaque mot une information qui aurait échappé aux enquêteurs de l’époque. Sans rien trouver. Dix ans plus tôt, aucun suspect sérieux n’avait pu être identifié par Serneau et Dieblinger. Les deux lieutenants n’avaient pas ménagé leurs efforts, mais l’enquête n’avait jamais vraiment dépassé le stade des premières constatations et des conjectures. C’est ce constat d’échec qu’il était en train de résumer à son supérieur et à son collègue.

-Ils se sont très vite retrouvés coincés, conclut-il. Exactement dans la même position que nous en ce moment. Pas de témoins ni de caméras, évidemment, et aucune trace exploitable sur les lieux.

-Pas d’empreintes ni d’ADN ? demanda Franchet.

-Oh si, et à foison. D’après le dossier, l’ouvrage de Molvange a été forcé pour la première fois au milieu des années 90. Au bout de quelques mois, les accès ont été condamnés et le sont restés pendant un moment. Jusqu’en 2002, où quelqu’un a fait sauter les soudures et les cadenas. Faute de budget et d’intérêt de la part de l’armée, les entrées n’ont pas été refermées, même si le site était toujours utilisé comme terrain de manœuvre. À partir de là, c’est devenu un vrai hall de gare. Ferrailleurs, squatteurs, explorateurs… Tout le monde en a profité pour aller s’y balader, et les rares patrouilles censées empêcher ça n’y ont rien changé. Autant dire que les techniciens ont relevé un paquet de traces de toutes sortes, plus ou moins récentes. Mais aucune exploitable.

Les trois hommes restèrent silencieux quelques instants, méditant sur le pire cauchemar de tout flic : se retrouver dans une impasse, sans aucune piste à suivre.

-Mais nous avons quelque chose qu’ils n’avaient pas il y a dix ans, reprit Johann.

Fischer et Franchet le dévisagèrent.

-Quoi donc ? demanda le colonel.

-Un nouveau point de vue, apporté par notre nouvelle victime. Faute de mieux, Dieblinger et Serneau ont orienté leur enquête vers un crime de hasard ou d’opportunité commis par un groupe d’individus. Des satanistes ou des ferrailleurs, deux populations qu’on croise souvent dans ce genre d’endroit. Mais ce qui s’est passé avant-hier me fait dire qu’il n’y avait en réalité qu’un seul meurtrier.

-Pourquoi ? interrogea Franchet, que la moindre hypothèse semblait hérisser.

-Premièrement, parce qu’une seule arme du crime a été retrouvée : une barre de fer rouillée d’environ soixante centimètres de long.

C’était l’une des découvertes tardives qu’il avait faite en potassant le dossier.

-D’un côté, elle portait des traces de sang qui n’ont pu être dissociées, mais qui appartiennent à trois groupes sanguins différents, ce qui est aussi le cas des victimes. Et de l’autre, des empreintes papillaires, qui se sont révélés être celles de l’un des adolescents assassinés.

Conséquence du manque de sommeil, sa bouche s’asséchait à mesure que Johann parlait. Il avala une nouvelle gorgée de café avant de reprendre.

-Dieblinger et Serneau n’ont pas fait grand cas de cette arme du crime unique, parce qu’ils étaient incapables d’imaginer un homme seul perpétrer un tel carnage. Mais je ne suis pas d’accord.

Franchet s’enfonça dans sa chaise, affichant une moue sceptique, tandis que Fischer se penchait en avant, l’air intéressé.

-Quelle est votre opinion, lieutenant ?

-J’ai passé la nuit à établir la chronologie des faits, en comblant les blancs tant bien que mal, et voilà comment j’imagine la scène. Les cinq victimes se trouvent dans une pièce proche de la galerie principale, où ils se sont installés pour passer la nuit. À un moment, quelque chose les pousse à en sortir. Un bruit, un mouvement, une lumière… Quoi que ce soit, ça les conduit à rejoindre la galerie, puis à se séparer. L’un d’entre eux, Tristan Steinberg, s’empare d’une barre de fer qui traîne – ce sont ses empreintes qu’on a retrouvées sur l’arme du crime. Suivi par deux de ses amis, Angélique Grün et Louis Rodrigues, il part explorer un couloir qui s’ouvre un peu plus loin. Là, il tombe sur le tueur, qui lui arrache son arme et la retourne contre lui avant de s’en servir pour frapper les deux autres. Ces trois-là neutralisés, notre homme regagne la galerie et se lance à la poursuite des deux derniers membres du groupe, Gaël Jung et Tania Meistricht, qui sont sans doute restés en arrière. Tous deux tentent de s’enfuir en direction la sortie. Le premier, Gaël, trébuche et se brise le genou. Le tueur le rejoint et lui porte un coup fatal à la tête. Il arrive ensuite à hauteur de la dernière victime, Tania. Il la fait tomber d’un croche-pied – l’autopsie en a révélé les traces – puis la frappe à son tour. Cette fois, le coup n’est pas mortel et il l’achève en l’étranglant.

Johann acheva son monologue en constatant avec satisfaction qu’il avait réussi à évoquer en détail la mort de ses amis sans laisser transparaître la moindre émotion. Exactement comme l’aurait fait n’importe quel flic n’ayant aucun lien avec les victimes…

-Un homme seul aurait pu faire tout ça ? demanda Franchet sans chercher à cacher son incrédulité.

-Ce n’est pas évident, mais c’est possible, surtout avec des circonstances favorables. Il ne faut pas oublier que les victimes étaient ivres et défoncées, ce qui a forcément limité leur capacité à se défendre ou à s’enfuir.

Franchet lui lança un regard circonspect, mais ne chercha pas à argumenter davantage.

-Ça fait sens, approuva Fischer, mais ça reste du domaine théorique. Autre chose qui conforterait l’hypothèse d’un unique assassin ?

-Notre nouvelle victime a été mise en scène de la même manière que Tania Meistricht, à quelques détails près. Toutes deux ont été retrouvées allongées au sol, nues et les bras en croix. Et puis, il y a le message en lettres de sang qu’on a trouvé. Je n’arrive pas à imaginer plusieurs personnes revenir au bout de dix ans sur les lieux d’un crime commis par hasard pour y tuer à nouveau. Et encore moins écrire « Joyeux anniversaire » dans la pièce où ils ont abandonné l’une de leurs précédentes victimes. Cinq meurtres simultanés, ça laisse la porte ouverte à toutes les hypothèses. Mais un sixième une décennie plus tard, dans les circonstances qu’on connaît… Ça ne peut être que l’œuvre d’un détraqué qui agit seul.

Fischer hocha la tête, semblant apprécier la logique du raisonnement de Johann. Franchet avait retrouvé une mine impassible, comme si ces conjectures lui passaient loin au-dessus de la tête.

-Puisque vous parlez de la mise en scène, rebondit le colonel, c’est un élément qui a été révélé à l’époque ?

-Je n’en suis pas certain, répondit prudemment Johann qui savait bien que non. Mais les médias ont beaucoup parlé de cette affaire ces dernières semaines, et je n’ai pas l’impression d’avoir entendu de détails concernant la manière dont les victimes ont été tuées ou ce qu’on aurait fait de leurs corps. Pour en être sûr, il faudra éplucher tout ce qui a été dit et écrit, au moment des meurtres et au fil des années. Si rien n’a été rendu public, on pourra considérer, sans grand risque d’erreur, qu’on recherche un seul et même responsable pour ces six meurtres.

-Ou alors qu’il y a eu une fuite à un moment, intervint vivement Franchet, comme s’il n’attendait qu’une occasion de contredire Johann. L’assassin de la joggeuse aurait pu en avoir connaissance et s’en servir pour brouiller les pistes, pour maquiller un crime qui n’aurait finalement aucun rapport avec les autres.

-C’est possible, lui concéda Johann, mais tiré par les cheveux. Pourquoi se compliquer la vie à ce point ? Il a quand même alerté les médias, et nous avec. Sans cet appel anonyme, le cadavre n’aurait pas été retrouvé de sitôt… Franchement, j’ai du mal à imaginer ce qu’un tueur totalement étranger à la première affaire aurait à gagner à toute cette publicité. S’il voulait passer inaperçu, il lui suffisait de planquer le corps au fin fond de l’ouvrage.

Fischer hocha la tête, l’air convaincu. Puis il mit fin au débat en déclarant que le plus important était de se focaliser sur la piste la plus chaude, celle ouverte par le corps retrouvé deux jours plus tôt. La priorité absolue était donc de découvrir l’identité de la victime. Le colonel décida qu’ils patienteraient jusqu’à midi en espérant que quelqu’un déclare dans l’intervalle la disparition d’une jeune femme blonde, sportive et âgée d’une trentaine d’années. Dans le cas contraire, il ne resterait plus qu’à lancer un appel à témoins pour tenter de l’identifier.

-Je dois donner une conférence de presse à quinze heures avec le procureur et le DirCom de la Région. On en profitera pour diffuser un portrait. Lieutenant Franchet, vous pouvez demander à un technicien de nous faire un dessin de son visage ? Pas question de rendre publique une photo du corps à ce stade…

Franchet acquiesça en agitant la tête à la manière des chiens à ressort qu’on voit parfois sur les plages arrières des voitures.

-J’espère vraiment qu’on aura son identité avant ça, soupira Fischer. Moins on donne d’infos aux médias, mieux on se porte…

Il embraya ensuite sur une problématique qu’il avait déjà évoquée la veille en réunion, à savoir le manque d’effectif auquel la SR faisait face. En l’absence des deux équipiers de Franchet, la division des atteintes aux personnes se trouvait réduite à quatre enquêteurs. Un nombre clairement insuffisant pour couvrir toutes les bases d’une affaire aussi brûlante, où la rapidité constituait le meilleur facteur de réussite.

-Sans même parler des réquisitions et autres procès-verbaux, il faudra passer la vie de la victime au crible dès qu’on l’aura identifiée. Hors de question que vous perdiez du temps à étudier des fadettes et des relevés bancaires, ou à lire tous les articles de journaux sur le quintuple meurtre à la recherche des informations divulguées à l’époque.

-On embauche des collègues d’autres services ? demanda Franchet.

-Ils ne sont pas mieux lotis que nous. Et on est même à sec de bleus en ce moment. Je vais demander à des brigades de campagne de nous détacher temporairement quelques gendarmes-adjoints en guise de tâcherons.

Sans réfléchir, Johann lui demanda de contacter la brigade d’Hettange-Grande pour réquisitionner Audrey Sfaletti, la jeune GAV qui se trouvait avec lui à Molvange quand il avait découvert le corps. Il expliqua à Fischer qu’elle s’était bien comportée sur la scène de crime – il évita d’évoquer le moment où elle avait vomi tripes et boyaux –, qu’elle semblait avoir de bonnes intuitions et qu’elle se destinait à une carrière d’OPJ.

-Bonne idée, lieutenant. Autant embarquer là-dedans quelqu’un que ça intéresse.

Fischer se leva ensuite, signifiant à ses deux subordonnés que la réunion était terminée.

-Messieurs, si vous avez des affaires à boucler, c’est maintenant ou jamais. Parce que dès qu’on aura diffusé le signalement de la victime, la course va commencer.

Johann acquiesça en silence en pensant à son affaire de viols et à son fiasco de la veille au Casa Nova. Franchet déclara qu’il n’avait rien d’urgent sur le feu et qu’il comptait se rendre à Molvange pour s’imprégner de la scène de crime. Fischer lui donna sa bénédiction et les trois hommes se séparèrent.

Depuis le couloir, Johann jeta un coup d’œil vers l’open-space et vit Sarah et Ish installés à leurs bureaux. La dernière remarque de Fischer venait de lui rappeler qu’ils avaient une enquête potentiellement élucidable sur les bras : une femme retrouvée morte dans une benne à ordures à côté du cimetière de la Grange au Bois, un quartier de Metz voisin de l’hôpital de Mercy. Depuis le début, Johann était convaincu que le coupable n’était autre que le mari de la victime, un odieux connard alcoolique avec des antécédents de violences conjugales. Malheureusement, le type avait vigoureusement nié et son alibi semblait solide.

Avant d’aller en discuter avec ses collègues, il fit un détour par le toit. En y arrivant, il prit en plein visage la réverbération du soleil sur le gravier blanc et plissa les yeux. Les nuages étaient encore aux abonnés absents et la journée allait battre des records de chaleur, à en croire la météo.

Tout en tirant sur sa cigarette, il se dit que la discussion avec Fischer avait été plutôt encourageante. Son supérieur avait approuvé à demi-mot ses théories échafaudées à la lumière des rapports. Il n’avançait donc pas avec des œillères, et ses déductions n’étaient pas biaisées par son envie de voir les caractéristiques du meurtre de la joggeuse rejoindre celles de l’assassinat de ses amis.

Il s’était aussi rassuré sur sa propre discrétion. Il n’avait rien laissé transparaître de sa proximité avec les victimes et personne ne semblait s’interroger sur les raisons de sa présence à la commémoration. Plus le temps passait et plus s’amenuisait la probabilité que quelqu’un lui pose la question.

Jusqu’ici, tout va bien. Ne manque que l’identité de la dernière victime pour pouvoir vraiment démarrer. J’aurai le vent dans le dos, et plus question de ralentir avant d’avoir coincé le salopard qui se cache derrière tout ça…

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