La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 58

 

Il ne s’y était rendu qu’une seule fois, dix ans plus tôt, mais Johann retrouva le chemin de la tombe de Tania aussi naturellement que s’il s’y était recueilli la veille. Un instant, il se demanda pourquoi ses jambes, guidées par son inconscient, l’avaient emmené jusqu’au cimetière. Il jeta un œil à la date du jour sur son portable ; on était le 12 juillet. Obnubilé par l’enquête, le fiasco du Ban-Saint-Jean et l’arrestation des Poètes, il n’y avait même pas prêté attention. Une décennie plus tôt, jour pour jour, avait eu lieu l’enterrement de Tania.

Tandis qu’il déambulait entre les stèles et s’approchait de la dalle de marbre sous laquelle reposait l’amour de sa vie, il se revit ce jour-là, debout au milieu de la foule dense qui avait fait le déplacement pour lui rendre un dernier hommage. Les vieux briscards de la politique messine étaient là, parce que tous avaient un jour croisé la souriante petite fille du sénateur Jacques Meistricht. Le personnel du lycée s’était déplacé au grand complet, du directeur – avec son improbable carré de cheveux gris à la Louis XVI – jusqu’au dernier professeur, en passant par les dames de la cantine et les pions. Il y avait aussi leurs camarades de classe, tous profondément choqués de découvrir que la vie peut s’arrêter brutalement alors même qu’elle vient juste de commencer.

Et il y avait lui, Johann, avec sa peine incommensurable pour unique compagnie. Il était venu seul car ses parents avaient un voyage prévu de longue date qu’ils n’avaient pas voulu décaler et qu’il avait demandé à Maddie de ne pas l’accompagner. Elle avait protesté du bout des lèvres et pour la forme – elle ne tenait pas particulièrement à participer à la mise en terre de celle qui, elle le savait, occupait toujours la première place dans les pensées et le cœur de Johann.

Il avait assisté, ses yeux rougis mais secs planqués derrière des lunettes de soleil, à l’arrivée du cercueil, à sa bénédiction par le curé qui officiait parfois à la chapelle de leur lycée et à sa descente dans la fosse béante. Il avait trop pleuré depuis sa sortie du coma et n’avait plus aucune larme à verser. Il était simplement resté debout là, un peu en retrait à l’ombre d’un chêne centenaire, évitant les regards de tous ces gens qui le connaissaient mais étaient parfaitement incapables de mesurer l’étendue de sa détresse. Il avait laissé la cérémonie se terminer et la foule se disperser, acceptant avec détachement les accolades muettes des élèves, des professeurs et des parents de ses amis.

Puis il s’était approché de la tombe à peine refermée à pas lents, exactement comme il était en train de le faire dix ans plus tard. Arrivé au bord du monticule de terre, il était tombé à genoux et avait éclaté en sanglots. Ou plutôt en spasmes : des convulsions dépourvues de larmes, agitées par une peine primale qui lui tordait l’estomac – qu’il avait vide depuis des jours – et lui scarifiait l’âme.

Les poings enfoncés dans la terre fraîchement retournée, tandis qu’il essayait de reprendre son souffle entre deux haut-le-cœur, il avait enfin mesuré toute la signification de ce qu’il était en train de vivre. Tania était morte. Plus jamais il ne reverrait ses yeux verts, ses cheveux châtains mal coiffés et son nez retroussé. Plus jamais il ne tiendrait sa main ni n’embrasserait ses lèvres. Plus jamais il ne pourrait lui dire à quel point il l’aimait.

Une autre réalité – peut-être plus cruelle encore – l’avait frappé ensuite : ce tas de terre recouvrait non seulement Tania, mais également toutes les réponses aux questions qui le taraudaient depuis leur rupture. Pourquoi l’avait-elle quitté ? Par quoi était-elle hantée ? Et surtout, qu’aurait pu donner cette dernière chance promise au téléphone ?

L’esprit ravagé par ce carambolage d’interrogations, la raison altérée par la douleur innommable qui lui broyait les viscères, Johann s’était alors dit qu’il ne tarderait pas à rejoindre Tania. À ce moment-là, son seul horizon se limitait à noyer son chagrin dans l’alcool jusqu’au coma éthylique ou à se jeter sous les roues d’un train.

C’est à cet instant qu’un petit miracle s’était produit : au milieu du maelström d’émotions et de pensées noires qui se déchaînait en lui, une minuscule lumière s’était allumée. L’idée fixe qui allait l’aider à ne pas perdre pied : il ne pouvait pas lâcher la rampe sans savoir exactement ce qui était arrivé à ses amis, sans savoir qui lui avait arraché la fille dont il était fou amoureux.

Dix ans plus tard, alors qu’il contemplait la stèle de marbre beige qui arborait en lettres d’or l’inscription « Tania Meistricht – 1991-2008 », la même question le hantait toujours. Il avait cru s’approcher de la vérité avec les Poètes mais se retrouvait à nouveau au point de départ. Sans un coupable – ou même un suspect – sur qui braquer le feu de sa haine. Et sans la moindre piste, mis à part l’embryon de chemin à suivre tracé par la main tremblante d’Audrey.

-Je sais tout, Tania, lança-t-il à voix haute après avoir jeté un œil autour de lui pour s’assurer qu’il était seul. J’ai trouvé ton journal dans ta chambre, et le résumé de ton enquête sur ton ordinateur. Je sais ce que ces quatre salopards t’ont fait au mont Saint-Quentin. Et je sais enfin pourquoi tu m’as repoussé. Pas parce que tu ne m’aimais pas, mais parce que tu avais besoin de temps pour comprendre ce qui t’était arrivé et te reconstruire.

Il sentit une larme perler au coin de son œil. Il cligna de la paupière et la laissa rouler sur sa joue.

-J’aurais aimé que tu m’en parles, à l’époque. Que tu te confies à moi et que tu me permettes de t’aider. Que tu partages un peu du poids de ton fardeau. Je t’aimais assez pour le porter avec toi. Je t’aimais assez pour tout supporter…

Sa voix se brisa dans un sanglot qu’il n’essaya même pas de retenir. Il avait ouvert les vannes et n’avait aucune envie de les refermer. Il devait s’épancher, se vider, ici et maintenant. Pour trouver la force de se relever et de continuer. Encore une fois. Une toute dernière fois.

-Mais je comprends que tu ne l’aies pas fait. Je ne peux pas imaginer à quel point ça a dû être dur pour toi, de sentir que tu avais vécu quelque chose d’horrible sans parvenir à t’en rappeler. D’être hantée par un événement dont tu ne gardais aucun souvenir mais qui te rongeait de l’intérieur. Mais tu sais quoi, Tania ? Grâce à toi, je les ai retrouvés, les fumiers qui t’ont fait ça. Ils sont sous clé en ce moment même, et je ferai tout ce qu’il faut pour qu’ils payent. On les mettra en examen pour l’enlèvement et le viol, et je m’assurerai qu’ils aillent en taule pour ça. Et si la justice est incapable de faire son travail, alors je te rendrai justice moi-même. Quoi qu’il arrive, ces fils de pute de Poètes sont déjà condamnés.

Il caressa la crosse de son arme et formula une promesse muette. Si Eckmann et ses complices venaient à échapper à une condamnation, il finirait le boulot dès leur sortie de détention préventive ou du tribunal. Hors de question qu’ils emportent au paradis le fait d’avoir ruiné la vie d’une gamine innocente.

-J’espérais – c’est bizarre de le dire comme ça, mais c’est la vérité – que ce soient aussi eux qui vous aient…

Nouveau sanglot. Il avait toujours autant de mal à mettre des mots sur ce qui était arrivé à ses amis à Molvange.

-… Enfin, tu vois. J’étais persuadé qu’ils vous avaient tendu un piège ce soir-là, pour t’empêcher de les dénoncer. Mais il semblerait qu’ils soient hors de cause, finalement. Je ne sais plus où j’en suis ni où chercher. J’ai l’impression d’avoir suivi toutes les pistes et de revenir à chaque fois à la case départ. Mais je te jure que je n’abandonnerai pas, Tania.

Il leva sa main droite, qui tremblait légèrement, et la laissa en suspens, paume vers le bas, au-dessus du marbre froid et inerte qui le séparait de l’amour de sa vie.

-Je continuerai à chercher jusqu’à attraper celui qui vous a… Qui vous a assassinés. Je te le promets, ma chérie. Parce que dix ans après, la plaie est toujours ouverte, et elle saigne encore. Qui qu’il soit, il m’a privé de la chance de te dire encore une fois à quel point…

Les larmes se transformèrent en un torrent qui charriait toute sa tristesse, sa frustration et son ressentiment. Tout en le laissant inonder ses joues et se perdre dans sa barbe mal taillée, il tomba à genoux comme dix ans auparavant. Le gravier écorcha ses rotules à travers son jean, mais il s’en foutait. C’était une bien faible douleur en comparaison de celle qui le déchirait de l’intérieur.

-… à quel point je t’ai aimée, et à quel point je t’aime toujours. Je t’ai aimée dès l’instant où mes yeux se sont posés sur toi, même s’il m’a fallu du temps pour m’en rendre compte. Je t’ai aimée chaque seconde qu’on a passée ensemble, chaque seconde qu’a duré notre histoire. Et je t’ai aimée encore plus quand tu y as mis fin. Parce que je savais qu’elle n’était pas finie. Je savais que tu ne le faisais pas de ton plein gré, qu’il y avait une raison cachée derrière tout ça. Et maintenant que je connais cette raison, je t’aime encore plus. Et je ne cesserai jamais de t’aimer, tout comme je ne cesserai jamais de traquer celui qui m’oblige à chialer mes sentiments à une pierre tombale plutôt qu’à la vraie toi, en chair et en os.

Il renifla et essuya ses larmes d’un revers de main. En se relevant, il lança un dernier regard à ce nom d’or gravé dans le marbre, ce nom qui signifiait tant de choses pour lui – amour et peine, espoir et déception, passé, présent et futur.

Alors qu’il tournait le dos à la tombe pour regagner la sortie du cimetière, il s’étonna de n’y avoir trouvé aucun bouquet de fleurs alors que la date anniversaire de la mort de Tania était si proche. Sans doute sa mère préférait-elle pleurer sa fille assise sur son lit d’adolescente, dans la chaleur d’une chambre pleine de souvenirs, plutôt que dans un cimetière. Encore une vie détruite par une violence aveugle dont il devait trouver la source. Encore une personne à qui il devait la vérité et la justice. Ou la vengeance…

Tout en remontant l’allée herbeuse, il fouilla sa poche à la recherche de son iPod et glissa ses écouteurs dans ses oreilles. Du pouce, il parcourut sa liste de lecture jusqu’à tomber sur une chanson de circonstance : Goodbye my lover, de James Blunt. La musique qui avait accompagné, au fil des années, tous ses moments de déprime dans un réflexe maso dont il avait le secret. Il quitta le cimetière tandis que les premiers accords de piano résonnaient dans ses tympans.

Il n’avait toujours pas le cœur à regagner la Boîte et reprit donc son errance sans but, le temps de remettre ses émotions sous cloche. Paradoxalement, le fait d’avoir vidé son sac dans le silence de la nécropole lui avait fait du bien. Sa détermination à boucler l’affaire en sortait renforcée. Il ne lui manquait qu’une piste à suivre, mais une idée commençait déjà à germer dans son esprit.

Une petite marche pour faire redescendre la pression, puis je retourne au bureau clouer le couvercle du cercueil d’Eckmann. Et ensuite, je retrouve ce type en noir qui a l’air de tellement m’en vouloir.

Les chansons défilaient dans ses oreilles – Welcome to my life de Simple Plan maintenant, dont les paroles s’accordaient si bien avec ce qu’il ressentait. Il se mit à chantonner le refrain à voix basse.

To be hurt, to feel lost / To be left out in the dark / To be kicked when you're down / To feel like you've been pushed around…

Ses pas le conduisirent à travers les rues et les lieux qu’il avait si souvent arpentés quand il était adolescent. Le café où lui et ses amis passaient des heures à jouer au baby-foot en buvant des panachés. Le petit chemin en cul-de-sac au fond duquel ils allaient se planquer pour rouler des joints. Le square où ils se rejoignaient tous les matins pour fumer quelques cigarettes avant d’aller en cours. Et juste en face, le trottoir au bord duquel il avait embrassé Tania pour la première fois.

To be on the edge of breaking down / And no one there to save you / No you don't know what it’s like / Welcome to my life…

Sans que cela ne le surprenne le moins du monde, il se retrouva devant la dernière station de son chemin de croix personnel : l’entrée de l’Institution De La Salle, son ancien lycée. Il alluma une Pall Mall en contemplant les hauts murs de brique rouge qui détonnaient au milieu d’une ville où tout était construit en pierres jaunes. Il avait tellement de souvenirs derrière les grilles qui fermaient l’enceinte de l’école. Il y avait vécu tant de moments marquants, heureux ou malheureux. D’une certaine manière, il était ici chez lui. Probablement plus que n’importe où ailleurs.

L’accès au parking était ouvert, et il s’en approcha. Des travaux étaient en cours à l’intérieur ; apparemment, on était en train de remplacer le préau sous lequel ils s’étaient si souvent abrités les jours de pluie par un nouveau bâtiment. Il n’avait pas remis les pieds dans le lycée depuis dix ans, mais le même souffle qui l’avait guidé jusqu’à la tombe de Tania le poussa à entrer. Quitte à être là, autant aller au bout de sa tournée des souvenirs avant de reprendre son enquête à bras-le-corps.

Il passa entre le parking des professeurs – où quelques voitures étaient garées malgré les vacances scolaires déjà entamées depuis plus de deux semaines – et le bâtiment plus récent qui abritait la cantine et les classes des BTS, puis arriva dans la cours du lycée. Des ouvriers s’affairaient sur le chantier et aucun ne lui prêta attention. Il les contourna et gagna un escalier qui conduisait au terrain de football en schiste du bahut.

À la vue des marches de béton gris, des souvenirs explosèrent en flashs si nets qu’il ferma les yeux. C’était là que, tous les midis, ils venaient s’asseoir après la cantine pour attendre la reprise des cours. Il était incapable de compter le nombre de fous-rires et de discussions enflammées d’adolescents qu’ils avaient eus ici. Et tout aussi incapable de dénombrer les fois où il s’était vautré sur ces marches, Tania blottie contre lui. Il pouvait presque sentir le parfum de ses cheveux.

Tout était tellement facile à l’époque, même si on n’en avait pas conscience. Pas de drames, pas de meurtres inexpliqués… On s’inquiétait seulement du contrôle de physique pour lequel on n’avait absolument pas révisé ou du conseil de classe à venir qui allait nous filer des acouphènes.

Debout en haut des marches, il rouvrit ses paupières et posa son regard sur l’endroit d’apparence insignifiante qui avait pour lui une signification plus forte qu’aucun autre dans tout le lycée. Un simple cercle de béton posé au bord de la piste d’athlétisme, qui servait au lancer de poids ou de marteau qu’ils pratiquaient parfois en cours d’EPS.

C’était exactement là qu’un lundi gris de septembre, Tania l’avait pris à part après le déjeuner pour lui annoncer que leur histoire était finie. En un éclair, il la revit, les yeux baignés de larmes et la voix tremblante, tenter de justifier sa décision.

-Je pensais que j’étais amoureuse de toi… lui avait-elle dit. Mais je crois qu’il vaut mieux qu’on reste amis. Tu mérites mieux, Johann. Tellement mieux que moi.

Son monde s’était effondré sous le poids des mots prononcés par la jeune femme. Un chagrin indicible, brutal et violent, l’avait envahi. Il avait brusquement eu envie de frapper quelqu’un – ou de se frapper lui-même. Pourtant, entre la tristesse et l’incompréhension, sous la pluie fine qui se mêlait à ses larmes tandis qu’il tournait en rond autour du terrain de foot pour tenter de calmer ses nerfs, il avait compris qu’elle mentait. Leur histoire n’était pas finie. Quelque chose d’autre que l’absence de sentiments avait poussé Tania à rompre avec lui. Il l’avait lu dans ses yeux humides. Il allait trouver quoi, et il allait la reconquérir.

Et tu as fini par trouver… Mais trop tard, beaucoup trop tard, pour reconquérir quoi que ce soit.

Si regagner le cœur de Tania – qu’il n’avait d’ailleurs jamais perdu – était définitivement hors de portée, trouver son assassin ne l’était pas. Il devait se focaliser là-dessus, comme il se l’était promis dix ans plus tôt. À défaut d’amour, il aurait au moins la justice.

Ou la vengeance…

Il tourna le dos au cercle de béton et aux réminiscences de ce 25 septembre 2006 et retraversa la cour en direction de la sortie. Il arrivait à la grille quand une voix, tout droit surgie de son passé et qu’il reconnut immédiatement, l’interpella.

-Johann ? C’est toi ?

Il se retourna et découvrit, sans surprise, la haute carcasse de monsieur Seger, son ancien professeur de français. L’homme toisait un bon mètre quatre-vingt-dix et arborait toujours la coupe à la Tryphon Tournesol que Johann lui avait connu quand il était élève. Il tenait à bout de bras le cartable en cuir usé qu’il trimballait déjà dix ans plus tôt et son nez vaguement épaté supportait les mêmes lunettes rectangulaires qui ne cessaient de glisser et qu’il pouvait remettre en place vingt fois en l’espace d’une heure de cours.

Johann s’avança et tendit la main à celui qui avait été l’un de ses profs préférés et lui avait donné envie de lire autre chose que des polars et des thrillers.

-C’est bien moi. Je passais par-là et j’ai vu le portail ouvert, alors…

-Tu es venu respirer une bouffée de nostalgie, c’est ça ?

Johann acquiesça. C’était exactement ça, au mot près.

-Vous n’êtes pas en vacances ?

-Oh, une petite réunion de fin d’année, quelques livres à récupérer…

Le prof et son ancien élève se dévisagèrent quelques instants sans parler. Johann repensa à la relation particulière qu’ils avaient eue, aux félicitations que Seger ne manquait jamais de lui adresser quand il lui rendait un devoir et à sa sidération quand il avait découvert son piètre dix sur vingt à l’écrit du bac de français. Il l’avait poursuivi dans les couloirs du lycée pendant la moitié de son année de terminale pour le supplier de réclamer sa copie au rectorat, persuadé qu’il y avait eu une erreur au moment de la correction.

-Alors comme ça, tu es devenu gendarme ? Je ne l’aurais jamais imaginé, à l’époque.

Johann arqua un sourcil. Décidément, la moitié de la ville connaissait son petit secret. C’était un miracle que son lien avec les victimes de Molvange ne soit pas encore remonté jusqu’aux oreilles de Fischer.

-Je t’ai vu sauter sur scène à la commémoration, reprit Seger. Je n’en ai pas manqué une seule en dix ans. Tania Meistricht et toi êtes parmi les meilleurs élèves que j’ai eus durant ma carrière. Ce qui lui est arrivé, à elle et à vos amis, c’est terrible. Terrible…

Johann hésita un instant, ne sachant trop quoi répondre. Puis il décida que c’était l’occasion de reprendre le fil d’une piste qu’il avait abandonnée en découvrant le cadavre d’Anthony Hirsch : celle d’une vengeance personnelle dirigée contre ses amis, née quelque part dans leur passé. Peut-être même entre les murs du lycée qui le toisaient en ce moment.

-J’enquête sur leur mort, ainsi que sur le nouveau meurtre commis à Molvange la semaine dernière.

-Tu avances ? J’ai toujours été horrifié par l’idée que personne n’ait jamais eu à répondre de ces crimes.

-À vrai dire, je patauge… Toutes les pistes que j’ai suivies se sont révélé être des impasses. Aujourd’hui, certains éléments me laissent penser qu’il y a un motif personnel derrière tout ça, mais je suis incapable de trouver lequel.

Seger se gratta le menton et repoussa ses lunettes d’un geste machinal.

-Tu penses que quelqu’un aurait pu leur en vouloir ? Assez pour les assassiner ?

-Ça paraît dingue, mais c’est la seule hypothèse qu’il me reste. Une hypothèse que je n’arrive pas à étayer avec un mobile. On était des adolescents, un peu… cons sur les bords, disons, mais pas méchants. Je ne peux pas imaginer qu’on ait pu susciter assez de haine pour pousser qui que ce soit à…

-N’en sois pas si certain, répondit Seger en prenant un ton de conspirateur. Tu le devines, mais tu n’imagines pas à quel point vous n’étiez pas appréciés par vos camarades. Je ne voudrais pas t’induire en erreur ou faire naître des soupçons sur quiconque, mais… Il y a eu des plaintes à votre sujet, à l’époque. Plusieurs élèves sont même allés jusqu’à signer une pétition pour réclamer votre exclusion pure et simple. Ils se plaignaient – à juste titre, soit dit en passant – que vous perturbiez les cours et nuisiez à leur réussite scolaire.

-Une pétition ? demanda Johann, qui tombait des nues. On n’en a jamais entendu parler…

-Parce que le principal a coupé court et que certains professeurs, moi y compris, ont pris votre défense. Vous étiez certes pénibles et dissipés mais, comme tu le dis, pas méchants. Et puis, il y a eu cette triste histoire autour de Lisa Bertin.

Encore ? On dirait que tout le monde à part nous était au courant.

-Vous saviez qu’elle avait tenté de se suicider ?

-Bien sûr, tous les enseignants ont été informés. Et plusieurs de vos camarades se sont empressés de venir nous expliquer les raisons de son geste. Ils ont pointé du doigt Louis Rodrigues en expliquant qu’il s’était mal comporté avec elle. Qu’elle avait essayé de mettre fin à ses jours à cause de lui. Mais là encore, le principal a mis le holà. Les amis de Lisa n’ont pu apporter aucune preuve d’un quelconque harcèlement et elle n’avait laissé aucune lettre expliquant son geste, seulement un vague SMS envoyé à l’un de ses camarades. Mais personne n’a pu apporter une preuve irréfutable de la responsabilité de Louis.

-J’ai toujours du mal à croire que ça puisse avoir un rapport avec les événements de Molvange… Mais il ne me reste que cette piste, j’en ai peur. Toutes les autres, plus ou moins solides, n’ont rien donné. À chaque fois qu’on a cru tenir un mobile ou un suspect, on a fait chou blanc.

-Un amoureux des lettres comme toi doit forcément connaître le rasoir d’Ockham, n’est-ce pas ?

-Toujours préférer les hypothèses les plus simples, oui. C’était au programme de philo en terminale, et de l’école d’officier de police judiciaire aussi.

-Ça rejoint un peu cette citation de Conan Doyle qui disait que, quand on a éliminé l’impossible…

-… ce qui reste, aussi improbable soit-il, est forcément la vérité. Celle-là aussi, je la connais. Mais au point où j’en suis, je ne vois que des choses impossibles.

-Je me doute que tu ne peux rien me dire de l’enquête que tu mènes, mais pense à ceci : il y a forcément quelqu’un, là-dehors, qui avait une bonne raison de s’en prendre à tes amis. Une raison qui te paraît peut-être improbable, mais qui n’a rien d’impossible. Si tu la trouves, tu trouveras leur assassin.

Johann prit congé de son ancien prof sur une chaleureuse poignée de main et repartit à pied vers la Boîte, les mots de Seger flottant encore dans son esprit.

Des choses impossibles, on en a un plein wagon. Comme l’implication des Poètes par exemple, qui étaient apparemment loin de Molvange le 2 juillet 2008. Qu’est-ce qui reste d’assez probable pour être la vérité ?

Quelque chose lui avait échappé, à un moment ou à un autre. Un infime détail qui faisait le lien entre son passé, le quintuple meurtre et les deux cadavres qui venaient de s’ajouter à la pile.

Il suffisait de le trouver.

Ses émotions remises sous cloche, une cigarette au bec, Johann accéléra le pas. Il allait commencer par vérifier son intuition au sujet d’Eckmann et trouver de quoi garder le photographe à l’ombre. Puis il reprendrait tout le dossier Molvange, guidé par la seule hypothèse possible, quoiqu’incroyable, qu’il entrevoyait.

D’une façon ou d’une autre, sa rencontre avec l’assassin en noir au sommet du château d’eau était loin d’être la première.

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