La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)

Chapitre 28

 

Plutôt que de rentrer chez lui, Johann décida de retourner au bureau. Il se sentait épuisé, physiquement de n’avoir dormi que quelques heures en trois jours, et moralement par les souvenirs réveillés en lui par les événements qui se succédaient. S’il regagnait son appartement, il n’était pas sûr de résister à la tentation d’écluser quelques verres pour mettre ses pensées en sourdine avant de s’endormir, dans son lit s’il arrivait à se traîner jusque-là, mais plus probablement sur son canapé.

Mais perdre du temps était hors de question. La piste du Casa Nova était encore chaude. Il devait la suivre immédiatement sous peine de laisser au pointeur des parkings une chance de récidiver.

Assis à son bureau, Johann démarra son ordinateur et ouvrit l’interface d’U-bot. Le logiciel commença par lui demander de désactiver son propre pare-feu. Comme tout bon hacker, il détestait faire ça. Mais s’il voulait éviter que son antivirus ne se mette à convulser face à la masse de données d’origine inconnue qu’il s’apprêtait à récupérer, il n’avait pas le choix.

L’antivirus coupé, il double-cliqua sur l’adresse IP de l’ordinateur infiltré par le logiciel. Le programme moulina pendant une bonne minute, signe que la connexion s’établissait progressivement à travers plusieurs serveurs choisis au hasard dans le monde entier. Dans le cas très improbable où le propriétaire de l’ordinateur viendrait à remarquer l’intrusion, il lui serait pratiquement impossible de remonter jusqu’à sa source.

Enfin, l’interface laissa place à une vue du bureau de l’ordinateur infiltré. Le fond d’écran, une photo d’orgie prise dans le décor chic et parfaitement reconnaissable du Casa Nova, lui confirma qu’il était au bon endroit. Le cliché semblait avoir été pris depuis le bar. Sa curiosité piquée, Johann vérifia le nom d’utilisateur associé à la session à laquelle il venait de se connecter : l’ordinateur appartenait à un dénommé Guillaume Kern. Il fit un détour par la fiche du Casa Nova sur societe.com et découvrit, comme il s’y attendait, que le propriétaire et gérant du club portait le même nom.

Ben tiens, Tintin, tu m’as menti. Quelle surprise. Ça va se payer au centuple…

Sur le bureau se trouvait un dossier nommé « Photos_club », où Kern devait stocker les clichés envoyés par ses clients. Avant de l’examiner, Johann décida de tenter d’abord d’accéder au back-office du blog. S’il était obligé d’en craquer le mot de passe, il en aurait pour un moment. Autant commencer par là.

Il ouvrit Google Chrome, le seul navigateur dont le raccourci était affiché sur le bureau. Dans la barre d’url, il tapa les premières lettres de l’adresse du blog. L’historique en afficha automatiquement la suite.

Parfait, il ne masque pas ses traces. Ça risque d’être plus facile que prévu.

Arrivé sur la page d’accueil, il eut le plaisir de constater que l’identifiant et le mot de passe s’affichaient automatiquement dans leurs champs respectifs. Le bon vieux réflexe de fainéant consistant à enregistrer ses informations de connexion pour éviter de les taper à chaque login allait lui faire gagner beaucoup de temps.

Il cliqua sur « Se connecter », et l’interface de gestion du blog s’afficha, lui offrant l’accès à absolument tout ce qui s’y trouvait. L’ensemble des sujets de discussion, la galerie contenant toutes les photos mises en ligne, et surtout l’historique de tous les messages privés échangés par les membres. Johann se demanda si ceux-ci savaient que l’administrateur était capable de consulter leurs conversations salaces. Pour lui en tout cas, cette possibilité valait de l’or.

Son intuition lui soufflait que l’agressivité de Kern à son égard n’avait rien à voir avec la façon maladroite dont il l’avait abordé, ni avec une quelconque méfiance envers les flics. Il était prêt à parier que l’homme à la houppette connaissait le violeur au sweat à capuche et cherchait à le protéger.

Si son raisonnement était correct, il était facile d’imaginer la suite : à peine Johann parti, Kern avait dû s’empresser de prévenir le pointeur qu’un gendarme s’intéressait à lui. Il lui suffisait donc de retrouver la trace de cet échange pour remonter jusqu’à l’homme qu’il cherchait. Et pour ça, la messagerie du blog constituait un bon point de départ. Après tout, comment communiquer plus discrètement que via un chat dont on est l’administrateur ?

Triant les messages par dates, Johann constata que trois conversations seulement avaient été actives depuis la veille au soir. La recherche serait rapide.

Il transféra le mail et les pièces jointes à Ludovic Getto pour analyse et revint aux conversations. Il cliqua sur la première, la parcourut rapidement et se retint à grand-peine de pouffer de rire. Il était entouré de bleus occupés à éplucher la vie d’Hélène Marck et n’avait pas envie de passer pour le gradé qui se bidonne sur Internet pendant que ses subordonnés se tapent tout le boulot.

Entamée moins de trois heures plus tôt, la discussion impliquait visiblement une femme et un homme. Celui-ci – dont le pseudo était « lapoutredu57 » – expliquait à la dame qu’il souffrait d’une dou-loureuse érection continue depuis qu’il l’avait rencontrée la veille au soir. Son interlocutrice, qui se fai-sait appeler « Wideopenpussy », lui répondait qu’il avait deux choix : coincer son membre dans une porte jusqu’à ce que ça passe ou la rejoindre au Casa Nova après le travail pour qu’elle le soulage.

Cher monsieur Lapoutre, à votre place j’opterais pour la deuxième solution.

Il ouvrit la deuxième conversation et comprit dès le premier message que c’était la bonne. Elle débutait à deux heures quinze du matin, soit un quart d’heure après la fermeture du club. Si les pseudonymes ne permettaient pas d’identifier les protagonistes, les propos échangés ne laissaient aucun doute sur leur identité.

Seizetheday : Un flic s’est pointé ce soir. Il cherchait un homme « corpulent portant un pull à capuche ». Ça te rappelle quelqu’un ?

Anderson : Oups, on dirait que ma conquête d’hier n’a pas su tenir sa langue. Il avait l’air de quoi ?

Seizetheday : Plutôt mignon, yeux bleus, mâchoire carrée…

Anderson : Je ne t’ai pas demandé si tu avais envie de te le taper…

Seizetheday : Complètement à côté de la plaque. À mon avis, il pêche au chalut. Il n’avait rien de plus qu’une vague description. Mais tu dois être plus prudent.

Anderson : Je sais, je me suis laissé emporter. Mais c’est un peu ta faute… Tu sais quel effet les jupes d’écolières ont sur moi…

Seizetheday : Je ne te blâme pas de profiter de l’instant présent. Mais tu devrais éviter le club quelques jours, le temps que cette affaire se tasse.

Anderson : Tu as raison. De toute façon, j’ai d’autres plans.

Seizetheday : Au Donjon ou dans un parking ?

Anderson : Au Donjon. Je commence à me lasser des parkings. Mes jeunes conquêtes sont trop… pures à mon goût. D’ailleurs, tu devrais vraiment venir samedi soir. On annonce une grande concentration de dépravés au mètre carré.

Seizetheday : Si j’arrive à me libérer…

Johann se frotta les mains, satisfait de sa trouvaille.

Voilà qui est pour le moins éclairant.

Seizetheday était évidemment Guillaume Kern, aucun doute là-dessus. Johann eut une grimace de dégoût à l’idée qu’un homme aussi antipathique puisse le trouver attirant. Quant à Anderson, c’était – aucun doute non plus – l’homme qui s’en était pris à Mary, et donc le violeur qu’il traquait depuis des mois. La référence à ses « conquêtes » dans des parkings était explicite.

Les propos échangés par les deux hommes confirmaient à Johann qu’il avait visé dans le mille et aiguisaient son envie de faire ravaler sa morgue au patron du club, en plus de mettre le violeur en série hors d’état de nuire. Mais, aussi instructive soit-elle, la conversation qu’il avait sous les yeux ne lui était d’aucune aide pour identifier le pointeur.

À moins que…

Il tapa le pseudo « Anderson » dans la barre de recherche qui permettait de naviguer dans la masse des messages privés. Aucun résultat. Étrangement, les deux hommes – qui semblaient pourtant bien se connaître – ne s’étaient jamais servi de la messagerie du blog pour communiquer avant la veille. Il réfléchit quelques instants, puis tapa « donjon ».

Bingo. Un échange de messages venait d’apparaître, daté de la semaine précédente.

Il le parcourut rapidement et comprit qu’il avait touché une deuxième fois le gros lot. L’un des interlocuteurs, a priori une femme, expliquait que le Casa Nova devenait trop casual pour elle et qu’elle était à la recherche de nouvelles sensations. L’autre lui répondait que, si elle voulait participer à des soirées plus intéressantes, elle devait absolument se rendre au Donjon. À la femme qui lui demandait ce que c’était et comment faire pour y accéder, il expliquait qu’il suffisait d’envoyer un SMS à un certain monsieur Anderson – orthographié Andesron, ce qui expliquait que le message ne soit pas apparu lors de sa précédente requête. L’accès au Donjon se faisant par cooptation, la femme n’aurait qu’à dire qu’elle venait de sa part. Elle demandait ensuite ce que l’endroit avait de spécial. L’autre répondait qu’au Donjon, on était libre de participer ou de seulement regarder, et qu’absolument rien n’y était tabou.

Johann se renversa dans son siège et fixa le plafond en se grattant la tête. Le seul moyen d’identifier ce monsieur Anderson était d’envoyer un message au numéro qu’il avait sous les yeux en espérant recevoir en retour une invitation au Donjon. C’était un peu aléatoire et le risque de se faire griller était réel, mais il ne voyait pas d’autre solution. Sa seule alternative était d’attendre que le violeur fasse une nouvelle victime.

Et ça, c’est totalement hors de question.

Johann fouilla sa sacoche à la recherche du téléphone prépayé qu’il gardait toujours sur lui. Il envoya un texto au mystérieux Anderson : « À la recherche de sensations. On m’a parlé du Donjon. ».

En attendant une éventuelle réponse, il décida de jeter un œil au dossier intitulé « Photos_club ». Les clichés étaient classés par date. Il s’intéressa au sous-dossier concernant le mardi précédent. Il contenait plus d’une centaine de photos, signe que la soirée avait dû être une franche réussite. Johann les fit défiler une à une. La plupart montraient des gens en train de s’envoyer en l’air. Parfois à deux, très souvent à trois ou quatre. Sur une photo, Johann compta jusqu’à dix participants. Une autre montrait des femmes de tous âges, habillées en écolières, agenouillées devant les glory holes du couloir qui menait aux chambres. Des hommes qu’on pouvait qualifier de corpulents apparaissaient sur de nombreuses images, mais la plupart étaient nus et aucun ne portait de sweat à capuche.

Alors qu’il faisait défiler les dernières photos et commençait à désespérer, l’une d’elle attira son attention. Prise dans la grande salle, elle montrait deux femmes d’une soixantaine d’années qui portaient une mini-jupe à carreaux pour seul vêtement. Debout sur un podium, elles encadraient un jeune homme torse-nu qui aurait presque pu être leur petit-fils. L’arrière-plan était un peu flou, mais on y voyait distinctement le bar. Une silhouette large d’épaules y était accoudée, vêtue d’une veste sombre. Johann zooma et crut distinguer une capuche, mais l’image était trop pixelisée pour qu’il en soit certain.

Deux autres photos prises à quelques secondes d’intervalle suivaient. Sur la première, l’homme semblait esquisser un mouvement pour se lever. Sur la seconde, il était debout, de profil. La capuche était cette fois bien visible, formant une bosse en haut de son dos.

Hello to you, mister Anderson…

Johann téléchargea les trois photos et les envoya sur son mail professionnel depuis une adresse bidon. En guise de texte, il nota simplement : « Les photos dont je vous ai parlé hier soir. On y voit l’homme que vous m’avez décrit. Merci de préserver mon anonymat. ».

Il avait déjà utilisé le coup de la fausse source anonyme pour blanchir des informations obtenues de cette manière. C’était illégal en plus d’être moralement douteux, mais pour lui, la fin justifiait toujours les moyens du moment que cela permettait de mettre hors d’état de nuire un individu dangereux. Dommage qu’il ne puisse pas rendre casher la conversation entre Kern et Anderson de la même manière. Mais, s’ils étaient interrogés, l’un comme l’autre nieraient l’avoir remise à un enquêteur et elle serait immédiatement déclarée irrecevable. Inutile de courir le risque.

Le prépayé vibra. Un SMS venait d’arriver. Trois mots.

« Qui vous recommande ? »

Sans hésiter, Johann donna le pseudo de l’homme qui, à son insu, lui avait fourni le numéro. C’était risqué, mais il n’avait pas d’autre carte dans sa manche. Qu’Anderson décide de vérifier, et son plan tomberait à l’eau.

La réponse arriva presque instantanément.

« H ou F ? »

« H » – pour homme –, répondit Johann.

« 150 €, masque et préservatifs fournis. Samedi, 22 heures. »

L’adresse arriva dans un dernier texto, accompagnée de la précision « Sonnez au 69 ». Vérification faite, le Donjon se situait dans un immeuble résidentiel à deux pas de l’avenue Foch.

Parfait. À samedi, monsieur Anderson… J’ai vraiment hâte de faire votre connaissance.

OceanofPDF.com