La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)
Chapitre 34
Johann mit rapidement ses troupes au parfum des dernières découvertes puis répartit les rôles : vérification de l’alibi de Hirsch pour Sarah, épluchage des magouilles au crédit trouvées sur l’ordinateur d’Hélène Marck pour Ish, récupération des fadettes et relevés bancaires et passage au tamis de la vie du courtier – merci les réseaux sociaux – pour les bleus.
Il passa ensuite voir Fischer pour lui présenter les derniers développements de l’affaire. Le colonel approuva l’idée de mettre le paquet sur Hirsch, les informations recueillies sur l’ordinateur d’Hélène Marck suffisant à en faire un suspect crédible. Ils tombèrent également d’accord pour ne pas l’interpeller immédiatement et se laisser jusqu’au lendemain pour réunir un maximum d’éléments permettant de le confondre. Qu’il soit cueilli trop tôt – ou sans munitions suffisantes –, et il risquait de se fermer comme une huître. Mieux valait, le moment venu, le mettre en joue avec la grosse artillerie pour le forcer à passer à table.
-Et le punk à chien du lieutenant Franchet ? demanda Fischer au moment où Johann s’apprêtait à quitter son bureau. Il m’a appelé pour me dire qu’il était, je le cite, « sur les traces du principal suspect ». Vous y croyez ?
-Absolument pas, répondit Johann. Si Hélène Marck avait été agressée en pleine rue, dépouillée et laissée pour morte, ce Kelmès aurait eu le profil. Mais je ne vois pas du tout un marginal dans son genre commettre un crime aussi complexe.
-Bon… Laissons Franchet lui mettre la main dessus, ne serait-ce que pour l’éliminer de l’équation.
Tandis que son équipe se mettait au travail, Johann gagna le toit pour fumer une cigarette. Accoudé à la rambarde, dos au soleil qui amorçait lentement sa descente vers l’horizon, il réfléchit à ce qu’il venait de découvrir. Anthony Hirsch avait un mobile solide pour le meurtre d’Hélène Marck. Si son alibi s’avérait friable, il passerait du statut de suspect intéressant à celui de coupable désigné. Pourtant, quelque chose le dérangeait, et il savait parfaitement quoi.
S’il a bien tué sa copine pour une histoire de pognon, qu’est-ce qui le relie au quintuple meurtre ? Quel lien peut-il y avoir entre lui et mes amis ?
Pouvait-il imaginer Hirsch en cinglé solitaire, hantant dix ans plus tôt les souterrains de Molvange et massacrant une bande d’adolescents de sang-froid ? L’homme avait certes la carrure pour tuer un à un cinq gamins ivres et terrorisés, mais ça ne suffisait pas à lui conférer un mobile ou une opportunité. Il allait avoir besoin de beaucoup plus pour le relier au carnage de 2008. À moins que…
Sauf si je fais fausse route, obsédé par l’idée de retrouver leur assassin.
Se pouvait-il que les deux affaires ne soient finalement liées que par le lieu du crime ? Que le message tracé en lettres de sang ne soit qu’un leurre destiné à brouiller les pistes ? Si tel était le cas, Johann savait qu’il ne s’en remettrait pas. S’être approché aussi près, avoir plongé si profondément dans les derniers instants de ses meilleurs amis, pour finalement revenir au point de départ… Ça l’anéantirait.
Trop de questions, pas assez de réponses… Il est temps d’en trouver.
Il refusait de croire à une coïncidence. Il devait donc éliminer cette hypothèse une bonne fois pour toutes. Il retourna à son bureau, déterminé à vérifier si un lien existait entre Hirsch, Molvange, ses amis et le mois de juillet 2008. Il comprit vite qu’il devait trancher entre deux angles d’approche : relier le courtier à l’ouvrage – pour l’opportunité – ou à ses amis – pour le mobile. Trancher aussi entre deux qualifications juridiques différentes : un meurtre, par définition non prémédité, commis au hasard d’une rencontre, ou un assassinat, planifié et réfléchi.
Si la première hypothèse était la bonne, il aurait besoin de davantage de matière sur la vie d’Anthony Hirsch pour l’étayer. Les bleus étant en pleine moisson d’informations, il décida de se concentrer sur la seconde.
Il fouilla dans les dossiers de Dieblinger, mit de côté la maigre chemise consacrée aux Poètes Disparus – il y reviendrait plus tard, si cela s’avérait nécessaire – et finit par tomber sur celle relative à l’exploitation des communications des cinq victimes. S’y trouvaient imprimés et classés tous les contacts de leurs répertoires téléphoniques, leurs journaux d’appels, l’ensemble des SMS échangés et l’intégralité du contenu de chacune de leurs boîtes mails.
Rien en revanche – et cette absence le surprit –, provenant de MSN ou de Facebook. Comment les enquêteurs avaient-ils pu passer à côté de ces deux messageries, alors qu’elles étaient déjà, en 2008, plus utilisées que les textos, qui n’étaient pas encore gratuits et illimités pour tout le monde ? Le souvenir de son premier forfait mobile lui revint : vingt euros de crédit par mois avec des SMS à huit centimes l’unité.
Et chaque lettre était comptée !
Négligence de la part de Serneau et Dieblinger, méconnaissance des habitudes des jeunes ou simple désintérêt né de la conviction que les victimes ne connaissaient pas leurs assassins ? Peu importe la réponse, elle représentait un nouveau trou béant dans un dossier qui lui avait paru, de prime abord, bien ficelé. Un trou qu’il ne pensait d’ailleurs pas pouvoir combler. Les ordinateurs de ses amis devaient être partis à la décharge depuis longtemps, et il ne connaissait aucun de leurs identifiants pour se connecter à distance à leurs anciens comptes.
Il se rabattit sur l’examen des répertoires, et trouva un contact nommé Anthony dans chacun d’entre eux. Il ressentit une bouffée d’adrénaline avant de se souvenir qu’un mec de leur âge portait ce prénom au lycée. Il vérifia dans son propre téléphone, qu’il n’avait jamais expurgé des contacts obsolètes, et y trouva également un Anthony, dont le numéro correspondait. Fausse alerte.
Il passa ensuite aux SMS. C’était fastidieux, car, hormis Angélique, aucun de ses amis ne possédait un téléphone assez récent pour que les messages échangés se classent par contact, à la suite les uns des autres. Encore un souvenir d’une époque révolue où la section SMS des portables se divisait en rubriques « Boîte de réception », « Brouillons » et « Messages envoyés ». Il prit quelques minutes pour parcourir les textos, mais n’y trouva aucun message bizarre provenant d’un numéro inconnu. Il n’y avait que de très classiques échanges sibyllins d’adolescents fâchés avec le T9 : « Tpx mpreté tn DM 2 math? » ou « Rdv kel heur dem1 mat1? ».
Mon Dieu, on a vraiment souillé la langue française avec ces conneries…
Rien d’intéressant pour son enquête, mais il comprit en revanche mieux pourquoi personne ne l’avait interrogé à l’époque. Il s’était alors dit que, même si les parents de ses amis évitaient de le mentionner comme sixième membre de la bande, les flics s’intéresseraient forcément à lui à cause de sa présence récurrente dans la vie numérique de ses amis.
À la lecture des textos et des historiques d’appels, il remarqua que c’était surtout son absence de leurs vies durant les semaines qui avaient précédé leur mort qui était frappante. Le répertoire mis à part, son nom n’apparaissait nulle part dans les téléphones de Louis et Angélique. Il avait échangé un malheureux SMS avec Tristan, deux jours avant leur épreuve de philo, et quatre textos et un appel avec Gaël en l’espace d’un mois. Le dernier message et l’unique appel dataient du jour où les corps avaient été découverts, quand il s’était inquiété de leur silence, mais étaient trop normaux pour avoir attiré l’attention des enquêteurs. Ses communications avec Tania se résumaient à un appel, deux semaines avant le drame. Celui-là, il ne s’en souvenait que trop bien…
Constater à quel point il était absent des téléphones de ses amis lui rappela douloureusement à quel point il les avait délaissés. Il avait fait le choix de s’éloigner de Tania parce que leur relation – ou plus exactement leur absence de relation – devenait toxique, sans que la faute en soit imputable à l’un ou à l’autre. Il en souffrait, et il voyait bien qu’elle en souffrait au moins autant que lui.
Mais il avait aussi pris ses distances avec les autres. Ça s’était fait petit à petit, sans qu’il s’en rende vraiment compte. Sans dispute, sans véritable raison, il avait laissé le lien qui les unissait se distendre. Il s’était laissé influencer par Maddie, qui lui reprochait continuellement son immaturité, ses blagues potaches en classe et ses soirées de beuverie. Pour lui plaire, il avait décidé de changer de comportement et de revoir ses priorités. Il avait fait le même choix que tant d’autres adolescents : préférer sa copine à ses amis. Comme s’il n’y avait pas eu assez de place dans sa vie pour tout le monde…
Dix ans plus tard, avec cet éloignement froidement étalé sous les yeux, il s’en mordait les doigts. Il avait tourné le dos à ses meilleurs amis, et, pire que tout, il l’avait fait pour les mauvaises raisons. Pas parce qu’il était tombé éperdument amoureux – ça, il aurait pu se le pardonner –, mais parce qu’il trouvait réconfortant d’être avec une fille qui, même si elle le traitait davantage comme son chien que comme son copain, s’intéressait à lui et dont il n’avait pas à craindre les changements d’humeur inopinés. Il avait été lâche, il avait choisi la facilité, et il devait vivre avec ça.
Et dire que j’ai rendez-vous avec elle ce soir… Ça promet d’être joyeux.
Ce rappel profondément déprimant mis à part, le contenu des téléphones et des boîtes mail était une impasse. Hirsch n’apparaissait nulle part. Cela conforta sa conviction, malgré l’apparition d’un lien entre Louis et la tentative de suicide de Lisa Bertin : impossible d’imaginer que quelqu’un ait pu en vouloir à mort à l’un ou l’autre de ses amis sans qu’il soit au courant, peu importe la distance qui s’était installée entre eux. Si le courtier était lié à leur assassinat, c’était forcément de manière indirecte, parce qu’ils s’étaient retrouvés au mauvais endroit, au mauvais moment.
En attendant que les bleus retracent le parcours de Hirsch et tombent, peut-être, sur un lien entre Molvange et lui, Johann décida de s’intéresser à Hugo Kelmès. Il était toujours persuadé que le punk à chien n’avait rien à voir avec l’affaire. Autant essayer de le sortir tout de suite du tableau.
Il tapa son nom dans le TAJ, le fichier commun à la police et à la gendarmerie recensant les antécédents judiciaires de toute personne mise en cause dans une enquête. La longueur du casier de Kelmès était inversement proportionnelle au temps qu’il avait passé en prison. Rien d’étonnant dans un pays où les flics peuvent envoyer le même délinquant devant un juge dix fois par mois sans qu’il soit jamais incarcéré. Hormis sa rocambolesque expédition au Hackenberg, son palmarès était sans intérêt. Kelmès était un marginal parmi tant d’autres, coutumier du deal et des menus larcins et impliqué de temps à autre dans une bagarre avec l’un de ses semblables.
Au moment où Johann allait fermer le TAJ, un détail l’interpella. Il mit quelques secondes à comprendre pourquoi la dernière adresse connue de Kelmès venait de le faire réagir. Le clodo avait passé son enfance rue des Cèdres à Vallières, un quartier de Metz perché sur la colline en face de Queuleu. Un coup d’œil sur Maps lui confirma son intuition : l’ancienne adresse de Kelmès se situait à moins de trois cents mètres de la maison où Gaël vivait quand ils étaient au lycée.
C’est pour ça que sa tronche m’a parue familière… Il a seulement deux ans de moins que nous, j’ai dû le croiser un jour où on traînait dehors avec Gaël.
L’affaire devenait de plus en plus incohérente. D’un côté Hirsch, suspect idéal pour le meurtre d’Hélène Marck mais que rien ne reliait à ceux de ses amis. De l’autre Kelmès, qui n’avait pas le profil du tueur organisé mais avait en revanche eu une altercation avec la dernière victime et avait grandi à un pâté de maisons du domicile d’une autre.
Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?
Johann se massa les tempes, sentant que la migraine n’était pas loin. Il était temps de se reposer les yeux. Il regarda autour de lui et constata que tous ses collègues continuaient de s’afférer. Seule Sarah avait quitté les lieux. Il vit qu’elle lui avait laissé un mot – elle n’avait pas dû vouloir le déranger et il était tellement absorbé par sa lecture et ses remords qu’il ne l’avait pas vue le déposer –, lui indiquant qu’elle filait à Bischoffsheim, en Alsace, vérifier l’alibi de Hirsch au centre de congrès où il affirmait s’être trouvé au moment du meurtre d’Hélène Marck. Il la remercia mentalement de ne pas compter ses heures, se promit de l’appeler un peu plus tard et gagna le toit.
La nicotine lui donna comme à chaque fois l’impression qu’il ouvrait une fenêtre dans son crâne pour aérer son cerveau, mais ne suffit pas pour autant à en chasser Kelmès. La piste lui paraissait toujours aussi douteuse, mais il devait admettre que la coïncidence des adresses était troublante. Pour occuper sa main droite pendant qu’il fumait de la gauche, il chercha le profil du camé sur Facebook. Il n’eut aucun mal à le trouver : Kelmès n’avait activé aucun paramètre de confidentialité.
Du bout de l’index, il fit défiler le contenu du journal. Le marginal semblait autant accro aux réseaux sociaux qu’à l’héroïne. Il avait partagé pas moins de quatorze publications dans les dernières vingt-quatre heures, essentiellement des liens vers des groupes de musique underground aux noms obscurs, deux annonces pour des ventes de skateboards, et un article promettant la vérité sur les chemtrails.
Ça ne collait décidément pas avec le profil d’un assassin capable d’enlever une jeune femme en pleine santé, de découper une grille en acier à la meule pour entrer par effraction dans un fort abandonné et d’y tuer sa victime. Il remonta néanmoins le fil de la vie numérique de Kelmès jusqu’au lundi, jour du meurtre d’Hélène Marck, et tomba sur une publication qui lui arracha un rire en même temps qu’elle sortait le toxico de l’équation d’un coup de baguette magique.
Et une belle pierre dans le jardin du père Franchet, une.
Il balança son mégot et regagna son bureau en savourant d’avance le crash annoncé de la piste suivie par son collègue. Sans le rapprocher de la solution, ce qu’il venait de voir sur le profil Facebook de Kelmès avait au moins le mérite de rendre l’affaire un chouïa moins confuse.
Arrivé dans l’open-space, il vit qu’Ish avait quitté son bureau. Son écran toujours allumé lui indiqua qu’il devait être quelque part dans le bâtiment, probablement en train d’examiner le contenu de l’ordinateur d’Hélène Marck avec un spécialiste des finances. Audrey en revanche s’afférait toujours derrière un PC sans doute aussi vieux qu’elle.
Johann resta en retrait et l’observa en silence. Focalisée sur son écran, elle ne l’avait pas vu arriver. Les bonnes idées étant souvent dans l’air, elle étudiait le profil de Hirsch sur Instagram. La concentration dessinait sur son visage une moue boudeuse qui, assortie à ses taches de rousseur, lui donnait un charme indéniable. Elle était déjà attirante avec ses cheveux noués en stricte queue de cheval et son uniforme de gendarme qui n’était clairement pas taillé pour les femmes, et Johann se dit qu’elle devait être carrément irrésistible en civil.
Tu crois vraiment que c’est le moment de penser à ça ?
Après tout, pourquoi pas ? Il ne pouvait pas éternellement s’empêcher de vivre ni n’avoir que des fantômes pour seule compagnie. Quelques jours avant la marche blanche, il s’était promis que cet anniversaire marquerait un nouveau départ dans sa vie. Dix ans plus tôt, il avait choisi de rester debout plutôt que de renoncer, mais rendre justice à ses amis ne pouvait être sa seule motivation. Il devait aussi réapprendre à penser à lui. La découverte du cadavre dans l’ouvrage avait un peu éclipsé sa résolution, mais il n’était pas trop tard pour commencer à s’y conformer.
Et puis merde… Leur rendre justice, à eux qui n’ont presque rien connu de la vie, c’est aussi vivre moi-même.
Il s’approcha d’Audrey, se laissant guider par son instinct.
-Tu as trouvé quelque chose ? lança-t-il.
Bad move, Sarski. C’est ça, ta meilleure technique d’approche ?
-Non, rien de spécial, répondit-elle en pivotant vers lui, l’air gêné. Côté réseaux sociaux, ce gars est clean. Il y a pas mal de photos de lui avec la victime. Ils avaient l’air de plutôt très bien s’entendre avant qu’il ne l’arnaque.
-Pas grave. De toute façon, on va continuer de creuser. Et si son alibi s’avère bancal, on lui tombera dessus aussi sec.
Un silence s’installa. Audrey fixait Johann dans l’attente d’une autre question tandis que lui-même hésitait à se jeter à l’eau.
-Enfin bref, finit-il par lâcher, assez parlé boulot. Ça te dirait d’aller manger un morceau tout à l’heure ? J’ai un rendez-vous en ville à dix-huit heures, on peut se rejoindre juste après.
Le sourire qui illumina le visage de la jeune femme quand elle hocha vivement la tête fit naître en lui un sentiment que Johann n’avait pas éprouvé depuis très, très longtemps.
Des sourires comme celui-là, je veux en voir d’autres…
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