L'amour en A, Snow & Hazel
– Barnstaple – samedi – 8 h 56 –
... A17
– Barnstaple – samedi – 8 h 56 –
– Ça me gave d’aller là-bas ! Sérieux, Exeter !!!
J’échange un regard las avec ma mère tandis que ma sœur nous
manifeste son mécontentement pour la millième fois depuis qu’elle est
debout !
Ce qui remonte à moins de vingt minutes, hein ! D’où mon
agacement !
– Tu vas y étudier en septembre, lui rappelle ma mère. Je trouve que
cette journée porte ouverte est une très bonne idée pour que vous puissiez
voir à quoi vous attendre toutes les deux !
– Des salles de cours, des bouquins, un réfectoire où bouffer, énumère-t-
elle. Je capte pas bien la différence avec le lycée.
– Pourtant, il y en a ! Pour Snow, c’est très important qu’elle y aille.
Elle doit se rendre compte à quoi ressemble un campus universitaire.
Je me penche vers ma voisine qui semble perdue dans ses pensées et
l’embrasse sur la tempe. Elle n’a aucune réaction.
– Ouais, elle a l’air vachement inspirée, se moque Dary.
– Snow, ça va ?
Elle acquiesce avant de continuer à manger son pain de mie toasté.
– Tu sais, l’ami de papa, qui te donnait des cours de dessin quand tu étais
plus jeune, enseigne toujours là-bas ! Tu vas peut-être même l’avoir
comme prof.
Dary grimace aux dires de ma mère.
– Pour ton information, j’ai jamais aimé ce type ! Genre, il m’appelait
« son petit Picasso » ! J’avais horreur de ça…
– Je te comprends, dit ma beauté soudainement plus participative et
loquace. Tu sais, hier, Hazel m’a surnommée « ma petite suceuse »…
J’écarquille les yeux comme des soucoupes !
MAIS NON !!!
– … quand je lui faisais une fellation et j’ai pas trop aimé…
Je manque de m’étouffer avec ma gorgée de café quand Snow balance
cette bombe au beau milieu de notre petit-déjeuner.
Elle vient vraiment de parler de fellation devant ma mère ? Putain, j’ai
pas rêvé !?!
Totalement effaré et sûrement rouge de honte, je l’observe en ignorant
complètement ce que je pourrais dire après un truc pareil. Si je ne sais plus
où me mettre, ce n’est pas le cas de ma voisine qui, tranquille, peinard,
hausse les épaules.
– C’était vraiment bizarre !
Je me risque à une œillade en direction de ma mère qui est dans le même
état de sidération que moi. Je m’apprête à lui présenter des excuses quand le
rire de Dary brise le lourd silence qui s’est abattu sur nous depuis la minute
poétique de Snow. Je me tourne vers ma sœur qui se marre à s’en décrocher
la mâchoire.
– Dary !
– Pardon, mais c’est trop bon ! Comment elle t’a affiché !
Je ne sais pas si c’est de voir Dary dans un tel état d’hilarité ou
finalement le franc-parler de ma nana, mais je rejoins d’une manière
presque incontrôlable ma sœur dans son fou rire. Ma mère tente
laborieusement de se contenir, mais sans grand succès ! Ce fou rire est
contagieux.
Prisonnier de ce moment peu commun, je ne remarque pas tout de suite
que celle qui est à l’origine de tous ces éclats de rire ne partage pas notre
enjouement. D’ailleurs, je cesse illico de rigoler en la voyant bondir de son
tabouret pour foncer en direction de l’escalier.
– Snow ?
Comme elle m’ignore, je me jette derrière elle.
– Trésor ?
– Vous vous moquez de moi ! s’exclame-t-elle avant de revenir vers
nous, les yeux humides.
– Quoi ?! Mais non ?
– Vous riez de moi !
Les rires se sont tus autour de nous. Ma mère et ma sœur nous observent
un peu décontenancées.
– Tu te trompes, tenté-je de la rassurer en attrapant ses mains, mais elle
me repousse.
– Menteur !
– Snow, ce qui nous a fait rigoler ce n’est pas toi, mais ce que tu as dit !
– C’était la vérité !
– Et j’en doute pas ! Seulement, il faut que tu comprennes qu’il y a
certaines choses qu’on fait tous les deux qui doivent rester entre nous. Tu ne
peux pas parler de ce qu’on fait quand on est dans la chambre, et qu’on fait
des trucs… sexuels…
Elle semble réfléchir.
– C’est personnel et ça ne concerne que nous.
– Et ce qu’on a fait dans la voiture ou dans la cuisine ?
Un cri de dégoût provenant de ma sœur me donne une envie folle de
tordre le cou de celle-ci.
– On ne parle pas de sexe ! C’est juste entre nous, Snow !
– Oh…
– Vous êtes des porcs ! s’écrie Dary en quittant la pièce. Tant que cette
maison ne sera pas passée au Napalm, moi je reste dans ma chambre !
– Tu es fâché après moi ?
– Bien sûr que non !
J’ai un petit coup d’œil pour ma mère.
– Tu nous excuses une minute, m’man ? Je reviens !
– Oui, oui…
J’attrape la fine main de Snow et la guide jusqu’à notre chambre. Là, je
lui demande de s’asseoir sur le lit avant de m’accroupir à ses pieds.
– Tu veux que je te dise, trésor ?! Même si ce que tu as dit à table n’est
pas quelque chose qu’on peut évoquer en public. Même si je suis pas super
à l’aise avec le fait que ma mère soit au courant qu’on se fait des petites
gâteries et que je te donne des surnoms vraiment salaces, tout ce que je
retiens, c’est que Dary et ma maman n’ont pas ri comme ça depuis très
longtemps !
Ma main épouse sa joue.
– Tu vois, c’est ça qui est extraordinaire avec toi, Snow. Grâce à ta
simplicité, à ta manière si innocente d’appréhender le monde, tu rends les
gens plus légers.
Je m’étends suffisamment pour l’embrasser avant de me remettre debout.
Là, je me saisis de son menton et, dans un geste prévenant, je la contrains à
relever la tête vers moi.
– Snow, s’il y a des choses intimes qu’on fait et qui te déplaisent, je veux
que tu me le dises ! J’aurais aimé savoir que tu n’as pas apprécié ce
surnom que je t’ai donné, hier soir, c’est très important ! Il y a autre chose
dont tu ne m’aurais pas parlé ?
– Non, rien !
– À l’avenir, je te demande de me le dire sans attendre si quelque chose
ne te convient pas. Tu dois te sentir bien, en sécurité et confiante lorsqu’on
fait l’amour !
– D’accord !
– Maintenant, finis de te préparer pour aller visiter le campus. Je vais
aider ma mère à la cuisine.
– OK !
Le rez-de-chaussée est bien plus calme qu’il y a quelques minutes
lorsque j’y retrouve ma mère. Comme je m’y attendais, elle débarrasse le
petit-déjeuner. Je la rejoins et l’imite sans vraiment oser la regarder
franchement.
– Je suis désolé, m’man, finis-je par bafouiller après un moment où seuls
des bruits de vaisselle se font entendre.
– Tu n’as pas à l’être, Hazel ! Tu es un homme, tu as ta vie et Snow est
une jeune femme adorable. Je sais qu’il y a des petits détails chez elle qui
sont difficiles à anticiper. Ne te prends pas la tête avec ça !
Je glousse.
– Ah, non, ça, je ne l’ai pas du tout anticipé.
Ma mère retient un rire discret. Je m’approche d’elle et dépose un baiser
sur sa joue.
– Merci, m’man.
Je m’adosse au plan de travail pendant qu’elle fait la vaisselle.
– Je tiens sincèrement à elle, tu sais...
– J’ai cru le remarquer…
– Je t’avoue que parfois ça me fait peur ! J’arrive à progresser avec elle
et je pense qu’on peut s’en sortir. Elle semble s’habituer à moi et j’ai la
sensation de mieux en mieux gérer son autisme.
– Effectivement, je trouve que vous parvenez à vous comprendre, à vous
compléter, et Snow est très réceptive à tout ce que tu lui dis, mais aussi à ce
que tu lui fais…
Ça, pour être réceptive, elle l’est !
– Elle te laisse la toucher et c’est de plus en plus naturel. Je crois qu’elle
a une grande confiance en toi !
– Et ça me rend vraiment heureux ! Tu sais, j’envisage sérieusement de
me réinscrire à Exeter pour la rentrée prochaine…
À vrai dire, je ne suis pas bien dans mes pompes en abordant ce sujet
avec ma mère. Les filles entrent à l’université en septembre. Si je décide de
les suivre, ma mère se retrouvera toute seule à la maison !
– Hazel, soupire-t-elle. Tu ne dois pas te retenir de faire ce dont tu as
réellement envie à cause de moi ! Tu dois finir tes études et je comprends
que tu ne veuilles pas te séparer de Snow.
– J’ai pensé qu’on pourrait prendre un appart’ tous les trois. Dary et
Snow s’entendent plutôt bien. Je pourrais être là pour Dary comme ça !
– C’est une très bonne idée !
Je m’accoude au plan de travail et fixe très sérieusement ma mère.
– Exeter n’est pas si loin ! Je te promets qu’on reviendra tous les week-
ends, m’man !
Elle me sourit.
– Je sais, Hazel ! Je ne fais pas d’inquiétude à ce sujet.
Après m’avoir embrassé, elle retourne à sa vaisselle.
– Qui te fera ta lessive si tu ne rentres pas à la maison le week-end ? se
moque-t-elle en roulant des yeux.
– T’as tout compris ! Je vais aller bouger les deux futures étudiantes
universitaires, sinon quelque chose me dit qu’on est pas parti !
– Je le crois aussi !
– Je t’aime, m’man, lancé-je avant de monter les marches.
**
Cette journée à l’université d’Exeter s’est déroulée à merveille. J’ai bien
noté l’inquiétude grandissante de Snow et quoi d’étonnant à ça. C’est déjà
très perturbant pour tout élève de lycée sur le point de faire son entrée à
l’université. Alors, quand il est question d’elle, tout est amplifié. Le campus
est immense et il y a tellement d’étudiants qui y circulent qu’elle ne peut
être qu’effrayée. Le chemin sera long avant qu’elle ne s’habitue à y vivre de
manière épanouie.
En tout cas, cette journée me conforte dans mon projet de m’installer sur
le campus avec elle. Cette « pause » que je me suis accordée depuis la
mort de mon père était la bienvenue jusque-là, mais il est temps que je
reprenne ma vie en main. Bien sûr, il y a la musique, et j’ignore comment je
vais pouvoir allier mon quotidien d’étudiant et de musicien, mais le
moment est venu de me bouger.
À notre retour à Barnstaple en début de soirée, j’ai déposé les filles à la
maison avant de rejoindre les gars dans le garage de Charlie. Ils m’ont
appelé cet après-midi en me demandant de me ramener en urgence. Comme
j’étais à Exeter, je leur ai promis de venir dès mon retour, mais leur
empressement a piqué ma curiosité. Du coup, je me suis hâté de reconduire
les filles pour lever rapidement le voile sur cet appel intrigant.
Lorsque je les rejoins enfin, ils sont tous vautrés dans le vieux canapé à
boire un coup.
– Putain, bro, on t’a attendu tout l’aprèm ! m’accueille Reece en me
tendant une bière.
Je l’accepte, la décapsule avant de m’asseoir sur mon ampli.
– Désolé, mais les filles avaient cette journée porte ouverte à la fac !
C’est important pour elles !
J’avale une gorgée de ma boisson.
– Ouais, bah, y’a eu un événement majeur ici aussi ! m’apprend
Charlie.
– Quel genre ?
– Y’a un mec qui s’est pointé au bar, hier soir ! Il nous a dit qu’il était
agent et qu’il s’intéressait à nous depuis notre concert au Triangle.
– T’es sérieux ? Tu sais qu’on ne peut faire confiance à personne. Le
nombre de connards qui viendront nous faire des promesses de merde…
– Sauf qu’il est revenu aujourd’hui accompagné du chanteur des Black
Death, man ! me dit Jake.
– Attends, quoi !?
– Cet agent, Nathan, a vu qu’on ne gobait pas ses balivernes ! Il nous a
parlé des Black Death hier, mais j’ai pas cru ses salades ! Du coup, je
pense qu’il a voulu nous convaincre de la véracité de son offre…
Je lève une main en l’air.
– Quelle proposition ?
– Une tournée ! m’annonce Charlie en sautant sur ses pieds.
Il m’attrape par le cou pour me secouer.
– Deux mois sur les routes à faire le tour des festivals, mec !
– Attends, tu te fous de ma gueule ?
– Et non, mon frère ! Il nous propose un cachet assez correct pour plus
de vingt dates cet été !
– Cet été ?
– On commencerait le 4 juillet pour finir début septembre ! Il veut nous
revoir rapidement pour qu’on lui donne notre réponse !
Je me frotte lentement la mâchoire et m’accorde quelques minutes pour
encaisser cette improbable nouvelle et tout ce qu’elle implique.
– Il a évoqué la possibilité d’un album…
Je plonge mon visage dans mes mains.
– Merde, alors…
– Ouais, je sais, c’est énorme, Haze !
– Ça l’est peut-être un peu trop, non ?
– Attends, tu déconnes ! s’écrie Jake. Comment ça peut-être trop
énorme ?
– Je sais pas… on était là à gratter dans un garage, à faire quelques petits
concerts, et on parle d’une tournée, d’un album…
Je passe une main dans mes cheveux, les repousse en arrière.
– Moi, ça me laisse un peu perplexe…
– Tu te rends compte qu’il est possible que jamais une telle opportunité
ne se représente ! s’emporte Reece.
– Et sans toi, c’est mort Hazel ! insiste Charlie. C’est nous quatre, ou
rien !
– Putain, mais vous vous voulez quoi ?! m’impatienté-je à mon tour.
Que je vous donne une réponse dans la seconde ?! J’ai ma famille à
gérer ! Et puis, il y a Snow…
– Tu rigoles, j’espère ?! braille Reece. Tu connais cette gonzesse depuis
genre un mois !
– Qu’est-ce que ça change ?!
– On aurait dû s’en douter ! vocifère-t-il en envoyant valser un carton
posé à terre.
– Je peux savoir ce que tu entends par là ?
– C’était prévisible !
Reece pointe l’index en direction de Charlie.
– Et je te l’avais dit !
– Arrête avec ça !
– Non, j’aimerais bien qu’il aille au fond de sa pensée !
L’attitude défiante, il marche jusqu’à ce que nous soyons qu’à quelques
centimètres de moi.
– Quand Charlie nous a proposé que tu rejoignes le groupe, je lui ai dit
qu’on ne pouvait pas se fier à toi ! Y’a des années, t’as lâché la musique
du jour au lendemain alors, qu’est-ce qui nous prouvait que tu n’allais pas
faire la même chose après tout ?! Mais, comme tu viens de le faire
remarquer, on gratouillé dans un garage. Du coup, j’ai dit « OK ! » Mais
t’es arrivé avec tes morceaux, tu t’es mis à chanter et à nous foutre toutes
ces histoires de concerts dans la tête et, aujourd’hui, alors que ça commence
à payer, tu vas sérieusement nous planter pour une chatte ?
Les bras tendus pour saisir ce petit enfoiré à la gorge, je fais un pas vif
dans sa direction quand Charlie s’interpose entre nous.
– Arrêtez vos conneries ! Qu’est-ce qui vous prend, bordel !?
– S’il lui manque de respect, je vais lui faire la peau !
– Oui, je sais !
Il se tourne vers Reece.
– On doit s’accommoder de la vie de chacun, mec ! On a tous nos
histoires, nos trucs à nous, et il faut qu’on fasse avec !
Il revient vers moi.
– Tu sais à quoi t’en tenir, Haze ! On a cette chance qui s’offre à nous et
je crois pouvoir dire, en notre nom à tous, qu’on souhaite faire cette tournée
ainsi que tout ce qui pourrait en découler ! Si tu n’as pas envie de
t’investir, on ne va pas se mentir, on peut oublier cette offre ! Grouille-toi
de savoir ce que tu veux, bro ! Mais t’es en mesure de comprendre que si
tu nous plantes, on ne pourra plus jouer ensemble ! Il faut mieux se séparer
si nos chemins ne vont pas dans la même direction !
– T’as autre chose à ajouter ?
– Je pense que j’ai été assez clair !
– On dirait bien !
Je tourne les talons et sors du garage en claquant la porte.
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