L'amour en A, Snow & Hazel

Elma Hilde · Chapitre 11 sur 36

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L'amour en A, Snow & Hazel

– Dimanche – 15 h – Barnstaple –

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– Dimanche – 15 h – Barnstaple –

Voilà cinq minutes que ma bagnole est garée devant la baraque de

Charlie, juste derrière cette grosse berline de marque allemande.

Ce qui me laisse à penser que ce fameux Nathan est déjà là.

Nerveux, je tapote sur mon volant sans vraiment savoir ce que je vais

pouvoir dire pour leur faire avaler la pilule. Je m’en veux de lâcher mes

potes, de foutre en l’air leurs espoirs alors qu’ils m’ont soutenu et accepté à

la mort de mon père. Reece a raison, je les ai laissé tomber comme des

merdes quand nous étions au collège et, malgré ça, ils m’ont accueilli les

bras ouverts lorsque je suis revenu vers eux.

Depuis un an, on passe le plus clair de notre temps ensemble, on bosse

comme des fous sur notre musique, on partage des expériences inédites et

enrichissantes, et je vais tout balayer, tout foutre en l’air, un peu à

contrecœur.

Pourtant, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, j’ai regardé Snow dormir en

cherchant comment combiner au mieux notre histoire et ma musique, mais

c’est impossible. Et tout ce qui s’est produit depuis que j’ai seulement

évoqué un éventuel départ me conforte dans l’idée qu’elle ne peut pas

intégrer ça ! Encore hier, ma tentative de l’inviter au restaurant pour lui

changer un peu les idées a tourné au fiasco !

Elle est nerveuse, je le vois à cette raideur qui l’entoure depuis que j’ai

abordé le sujet. Je le sens dans sa manière de battre des mains sans arrêt.

J’ai beau dialoguer avec elle, tenter de la rassurer, elle reste muette et

retranchée en elle-même. Je lui ai fait de la peine, j’en ai conscience, mais

comment rattraper ma connerie avec Snow…

En attendant de trouver comment lui redonner confiance en moi, je dois

m’occuper de ce merdier avec le groupe et j’ai vraiment les boules à la

pensée de décevoir des mecs qui ne le méritent pas.

Mais rester planqué dans ma caisse ne m’y aidera pas davantage. La

gorge nouée, j’ouvre ma portière, sors de ma voiture et m’allume une

nouvelle cigarette que je balance avant de pénétrer dans le garage. Inutile de

vous dire que je me sens vraiment merdeux quand j’en pousse la porte.

Et toutes les paires d’yeux des personnes présentes dans la pièce qui se

braquent sur moi dès mon entrée n’arrangent pas mon affaire.

Visiblement, je suis très attendu par ici.

Si je n’étais pas à l’aise dans mes pompes, imaginez comme je suis

minable lorsque je trouve assis dans ce canapé miteux le chanteur des Black

Death, Rick Wilson !

Putain, c’est bien ma veine… le jour où je dois rencontrer l’une de mes

idoles est également celui où je dois balancer à la poubelle tout le boulot

que j’ai abattu au cours de l’année écoulée, et passer pour le connard de

service aux yeux de mes potes !

Le second individu installé sur la gauche m’est inconnu. Cependant, il

n’est pas difficile de deviner qu’il s’agit de cet agent artistique, Nathan. Le

reste du groupe est assis en demi-cercle autour d’eux, tous une bière à la

main.

Nathan et Rick, le chanteur des Black Death se lèvent à mon approche.

J’ai un sourire coincé.

– Voilà l’artiste ! s’exclame Nathan en me tendant une poignée de main.

Je l’accepte.

– Salut !

– Ce n’est pas simple de te rencontrer. Tu sais te faire désirer !

– Désolé, j’ai eu pas mal de trucs à gérer…

– Il n’y a pas de mal ! Tu es là, c’est le principal…

Je me tourne vers Rick pour lui serrer la main.

– C’est… euh… je ne m’attendais pas à vous rencontrer. C’est barge de

vous voir ici…

Rick se marre.

– J’ai commencé dans un garage assez similaire ! Ça me rappelle de

très bons souvenirs !

Il s’attarde sur notre poignée de main.

– Hazel ! Ça un quelconque rapport avec Eddie Hazel ?

– Ouais, mon père était un grand fan…

– En te donnant un nom pareil, on comprend tout de suite qu’il avait de

l’ambition. Visiblement, il ne s’est pas planté…

– C’est lui qui m’a appris à jouer ! Je me démerde grâce à lui…

– Il t’a sûrement filé un sacré coup de pouce, mais il y a un peu plus que

ça…

Je lui réponds d’un sourire embarrassé avant de saluer mes potes. Charlie

m’invite à m’asseoir et dans la seconde, j’ai une bière dans la main. Nathan

est le premier à ouvrir les hostilités.

– Bon, les mecs ! J’espère que depuis notre dernière entrevue vous avez

beaucoup discuté entre vous…

J’échange une œillade gênée avec Charlie.

– Parce que Rick et moi, nous l’avons fait et…

Il s’affale dans le canapé, adopte une attitude plus décontractée.

– S’il m’a accompagné l’autre jour, c’était clairement pour apporter de la

valeur à ma proposition. Vous êtes des mecs méfiants, j’ai bien capté !

Rick était sur Londres, je lui ai demandé de venir avec moi pour lever tout

doute sur ma crédibilité. Pour être honnête, il ne connaissait pas votre

musique en m’accompagnant l’autre jour et, sur le chemin du retour, il a

voulu que je lui fasse écouter vos morceaux.

– Et j’ai adoré ce que j’ai entendu ! dit-il à mon intention. Ça fait une

semaine que j’écoute, que je regarde toutes les vidéos qu’on peut trouver de

vous sur le Net, et il me paraît évident qu’il y a un vrai truc avec vous !

Je lui offre un nouveau sourire plus débile que le précédent.

Bah quoi ?! C’est quand même le type dont je saigne tous les albums

depuis mes douze piges…

– Du coup, j’ai appelé Nathan avant-hier pour savoir ce que vous aviez

décidé. Il m’a dit qu’il attendait encore votre réponse et qu’il devait passer

vous voir aujourd’hui. J’étais en France, j’ai pris un vol cette nuit pour

venir te rencontrer.

Euh… quoi ??? C’est à moi qu’il s’adresse le Monsieur ?!

– C’est… euh… je sais pas vraiment quoi dire…, bégayé-je

maladroitement.

– Pour le moment, j’ai surtout besoin que tu écoutes !

– OK…

– Comme je vous l’ai dit, je voulais vous proposer une tournée pour

suivre un autre de mes groupes, les Molten Metal. Ils font le tour des

festivals et quelques dates en Europe et j’ai pensé à vous.

– Sauf que les « Black » et moi commençons une nouvelle tournée

dans trois semaines et je vous veux avec nous.

– Oh, putain de merde…

– C’est une blague ?!?

Si les réactions de Reece et Jake sont immédiates et plutôt vives, celles

de Charlie et la mienne sont clairement plus retenues et discrètes. Lui a la

bouche tombante à l’écoute de cette proposition totalement surréaliste. Moi,

je me pince l’arête du nez en me laissant choir contre le dossier de ma

chaise. C’est un tel merdier dans ma tête !

Black Death est un groupe avec un talent et une notoriété incontestable.

J’ai grandi en écoutant ces mecs ! J’ai toujours adoré leur son ! Refuser

de tourner avec eux, c’est certainement la chose la plus stupide que je

pourrais faire dans ma vie… Qu’importe sur quoi cette tournée peut

déboucher, cette expérience ne peut être qu’extraordinaire !

Tourner avec les Black Death, c’est un putain de kif !

J’ai un regard pour mes potes et voir leurs tronches aussi joyeuses me

déchire le cœur.

Comment je peux briser ça, merde ?!

– Bien sûr, notre offre d’album à l’issue de cette tournée est maintenue et

quasiment assurée ! ajoute Nathan. Votre cachet sera plus élevé que ce

dont nous avions parlé initialement, mais ça sera plus long.

Eh merde…

– Si vous signez, c’est pour les six prochains mois, les gars !

– Il y aura une pause de trois semaines entre septembre et octobre, nous

apprend Ricky.

– À cause du délai assez court question organisation, je dois repartir d’ici

avec une réponse, mais si vous avez besoin de vous retrouver tous les

quatre pour en parler…

Le regard de mes trois acolytes se tournent instinctivement vers moi.

Ils en meurent d’envie, ça crève les yeux.

Leur manière de me fixer ne signifie pas « Est-ce qu’on en parle ? »

mais clairement, « Putain, ne nous fait pas ça… » !!! Je crois qu’ils savaient pertinemment lorsque je suis arrivé ici que j’allais refuser la

tournée. Le fait que je ne leur adresse plus la parole depuis une semaine leur

a donné un bon aperçu de ce que je m’apprêtais à faire. Mais cette nouvelle

proposition change la donne et ces petits enfoirés me connaissent plutôt

bien…

Acculé, je me lève et marche en direction de la sortie.

– Haze ! m’interpelle Charlie.

Au bruit derrière moi, je sais qu’il me suit.

– Putain, qu’est-ce que tu branles ?

– J’ai besoin d’une clope ! Me casse pas les couilles !

Une fois dehors, je prends mon paquet, en glisse une entre mes lèvres

avant de l’allumer. Les yeux clos, je tire une première bouffée en inspirant

longuement.

– Bro…

– Je t’ai dit de pas me faire chier, Charlie !

– C’est pas le but, mais…

Il se plante face à moi.

– Là, c’est trop énorme, Haze !

– Putain, mais ferme ta grande gueule !!!

– Tu peux pas faire ça !

– J’ai encore rien dit et tu me prends déjà la tête !

Il pose sa main sur mon épaule, mais la retire aussi vite lorsqu’il croise

mon regard noir.

– Je ne suis pas ici pour te parler de nous, mais de toi, Hazel ! Tu as

écouté ce que Rick a dit ? Il est venu de France pour te rencontrer Toi !

dit-il en pressant son index contre mon torse. On est peut-être un groupe,

mais c’est sur toi que tout repose. Je suis désolé que ce soit la merde pour

toi à cause de ta famille ou de ta nana, mais y’a un truc que tu peux pas oublier, mon ami : c’est ton père qui t’a insufflé l’amour de la musique en

toi, c’est vrai.

– Ferme-la, balbutié-je en respirant profondément pour retenir mes

larmes.

– Mais c’est toi qui en as fait un talent ! Un véritable talent ! Rick l’a

compris ! Je ne te parle pas de moi, de Reece ou de Jake, mais de toi ! Tu

n’as pas le droit de foutre ça en l’air ! Tu peux entrer dans ce garage et les

envoyer chier, mais décemment, tu ne peux pas te faire ça à toi-même !

J’écrase mon mégot de cigarette avec ma grolle

– Je t’en voudrais pas si tu nous plantes, Haze ! T’es mon pote quoique

tu décides. Je sais que t’es un mec bien, que tu penses aux autres avant de

penser à toi. Je sais aussi que tu es obsédé à l’idée de rendre ton père fier de

toi parce que tu es convaincu de l’avoir déçu. Tu te plantes, bro ! Il

t’aimait putain ! Il croyait en toi ! C’est pour ça que vous vous frittiez

tout le temps ! Il avait capté que tu gâchais un truc fabuleux ! C’est pas

comme s’il te l’avait jamais dit ! Je l’ai entendu, mon vieux aussi, y’a que

toi qui as fait la sourde oreille ! Moi, je crois que tu peux accepter de faire

cette tournée, que tu peux avoir cette vie de dingue sans pour autant laisser

tomber ta famille et Snow !

– Mais qu’est-ce que tu me chies ? m’agacé-je lorsqu’il l’évoque. Tu

sais ce qu’est l’autisme toi ?!

– Non, j’y connais que dalle ! Par contre, j’ai une petite idée de ce que

c’est d’être amoureux !

Je rehausse un sourcil.

– On peut tout surmonter quand on est avec la bonne personne !

Il me donne une accolade.

– Je te laisse souffler deux minutes. On t’attend à l’intérieur, me dit-il

avant de passer près de moi.

Je l’attrape par le bras.

– Dis-moi que ça n’a rien à voir avec ma sœur, mec…

– J’ai rien fait ! Je l’ai pas touchée ! Je ne lui ai même jamais dit ce

que je ressens pour elle parce que t’es mon meilleur pote, Haze ! J’espère

seulement qu’un jour tu me rendras cette amitié et que tu me laisseras…

– Tringler ma sœur ?! T’es sérieux ?!

– Que tu m’autorises à l’aimer ! Ne parle pas d’elle comme ça !

J’aurais lâché l’affaire y’a un bail si je ne savais qu’elle éprouve la même

chose pour moi !

– Attends, tu rigoles ?!

– Demande-lui, vas-y ! Elle ne me l’a jamais dit, mais j’en suis

convaincu !

Je repousse mes cheveux arrière.

– C’est une blague !

– Discute avec Dary et si elle te dit qu’elle n’en a rien à carrer de moi

alors, je te jure que je ne te parlerai plus jamais d’elle ! Mais si elle te

confirme que je lui plais, qu’elle ressent un truc pour moi, fous-nous la

paix !

– Mais t’es un grand malade, toi !

– Tu préfères quoi, Haze ? Qu’elle soit avec un mec que tu connais et

qu’il l’aime depuis ses treize piges, ou un gars qu’elle va rencontrer à

l’université dont tu ne sauras rien et qui pourra lui faire du mal ?

– Vas-y, casse-toi, parce que je vais te refaire le portrait !

Ce petit enfoiré se met à rire avant de disparaître à l’intérieur. Une fois

seul, je jette la tête en arrière et fixe le ciel d’un bleu éclatant aujourd’hui.

– Je suis censé faire quoi, p’pa ? Je veux tout ça, c’est vrai ! Mais pas

au risque de la perdre… pas ma Snow…

Lorsque je retourne à l’intérieur, je n’ai toujours pas la moindre idée de

ce que je vais faire…

 

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