L'amour en A, Snow & Hazel
Je viens d’arriver au resto ! Je t’attends !
... A22
– David –
Je viens d’arriver au resto ! Je t’attends !
Bondissant de ma caisse, je fais la lecture du message de David avant de
rédiger une réponse brève.
– Hazel –
J’arrive !
À l’instant où j’ai accepté de partir en tournée avec les Black Death, j’ai
pigé que j’allais devoir réaliser un coup de maître pour que Snow ne prenne
pas ma décision comme un nouvel abandon, ainsi que pour lui faire
comprendre que notre histoire n’en sera pas changée. Pour y parvenir, je me
suis tourné vers David afin de lui exposer le problème et voir ce qu’il en
pensait. Voilà pourquoi je l’ai contacté lundi pour lui proposer un déjeuner.
Il a tout de suite accepté. Je lui ai donné rendez-vous dans une pizzeria du
centre-ville, en espérant que notre entretien pourra m’apporter quelques
réponses.
– Salut, David ! Excuse mon retard !
Je lui serre la main.
– Mais non, t’inquiète ! Je viens d’arriver.
Je m’installe face à lui. La serveuse est déjà à ma droite à attendre notre
commande. Je choisis ma pizza et lui demande de m’apporter une bière.
David en fait autant.
– Alors, Hazel ! J’ai eu l’impression que tu étais préoccupé. Il y a eu un
problème avec Snow depuis notre dernière entrevue.
– En fait, je suis dans une situation plutôt merdique et je ne sais pas
comment m’en sortir ! J’ai pensé qu’en t’en parlant, tu pourrais peut-être
m’aiguiller sur la meilleure méthode à adopter avec Snow ?
– Vas-y, raconte !
– Je suis dans un groupe de musique. Avec mes potes, on fait des petits
concerts à droite et à gauche et c’est sympa ! Mais là, un agent vient de
nous recruter pour faire la première partie d’un groupe énormissime et je
suis flippé à l’idée que Snow ne comprenne pas les raisons de mon choix. Je
ne sais pas comment lui en parler et…
Accoudé à la table, je me frotte le visage.
– J’ai pas envie de la laisser derrière moi…
– C’est qui le groupe ?
– Black Death !
David a une moue impressionnée.
– Tu connais ?
– J’ai déjà survolé leur musique ! J’aime bien !
– Comme tu t’en doutes, une telle proposition c’est la chance de ma
vie…
– Et tu demandes comment tu peux lier cette vie et Snow ?
– Bah ouais, je veux pas la perdre !
– Tu as essayé de lui en parler ?
– Et ça s’est mal terminé ! Elle a fait une crise, elle s’est brûlée avec
son thé et coupée avec sa tasse qui venait de se briser.
– Je vois…
– Elle a cru que j’allais l’abandonner comme sa mère l’a fait lorsqu’elle
avait huit ans. Dès l’instant où j’ai parlé de partir, elle a totalement paniqué.
– C’est un traumatisme encore très profond pour elle.
– C’est quoi cette mère, sérieux !?!
– Je sais, Hazel. C’est moche !
– Je suis supposé faire quoi ? Je dois m’absenter six mois !
– Six mois ! C’est… euh…
Je grimace.
– C’est la merde !
La serveuse arrive avec notre commande, je profite de cette interruption
pour me masser les paupières.
– J’ai fait une connerie en acceptant !
– Tu es trop sévère avec toi ! Tu avais une vie avant de rencontrer
Snow, des rêves…
– Et ils sont incompatibles avec Snow !
– Qu’est-ce que tu aimerais ? Tu as bien dû songer à la meilleure
solution pour toi !
– Le mieux serait qu’elle vienne avec moi en tournée. Voilà ce que je
désire le plus quand je pense à tout ça. Je ne veux pas me séparer d’elle !
– Et je te comprends. C’est normal de ressentir ça…
– Mais c’est impossible, non ? Snow ne pourrait pas s’habituer à une
vie aussi instable !
– Ce n’est pas écrit, Hazel ! Oui, elle a besoin d’un environnement posé
pour s’épanouir, mais je ne suis pas convaincu que ce soit impossible sous
prétexte que vous allez courir les routes !
– Alors, je vais lui en reparler ! Mais ça implique qu’elle laisse tomber
la fac ! Si elle vient, elle devra suivre des cours par correspondance.
– Tu as conscience que tu t’embarques dans un truc titanesque ? Ça ne
va pas être simple !
– Mais elle en vaut la peine !
– Je ne dis pas le contraire. Snow est une jeune femme adorable. Tu sais,
dans son malheur, elle a eu de la chance.
– Comment ça ?
– Oui, sa mère l’a abandonnée et c’est incompréhensible qu’on puisse
laisser tomber son enfant, qu’importe les circonstances. Mais il ne faut pas
oublier qu’elle a intégré un très bon centre pour les autistes, qu’elle a eu une
équipe formidable pour veiller sur elle. Si aujourd’hui, elle est aussi
indépendante, c’est grâce à eux.
– J’imagine que sa mère n’aurait pas su la rendre si autonome…
Il secoue la tête.
– Vu le contexte familial dans lequel elle évoluait, j’en doute
fortement ! Je te l’ai dit l’autre jour, elle peut apprendre ! Elle a besoin
d’être stimulée ! Il faut de la patience et du temps. Tu dois te préparer à en
baver parce que ça ne se fera pas en claquant des doigts.
– Je vais lui en parler ! Je lui expliquerai qu’elle a le choix, qu’elle peut
venir avec moi ! Je dois lui exposer la situation posément, lui donner
toutes les options. Mais avant ça, je dois mettre sur pied une organisation à
lui soumettre pour la tranquilliser.
– Ça me semble être une bonne ébauche…
Même si je baigne encore dans le flou total, cet échange avec David me
rassure un minimum. Finalement, je peux peut-être tout avoir : ma carrière
et Snow ! Dans un léger soupir de soulagement, j’attrape ma bouteille de
bière et en avale une gorgée.
– Et comment va Snow depuis sa dernière crise ?
– Je la trouve… hésité-je. Distraite… préoccupée…
– Comment ça se manifeste ?
– Elle est agitée ! Tu vois, avant que j’évoque un départ possible, elle
était très paisible. Elle pouvait passer des heures à lire sans bouger, à étudier sans montrer le moindre signe de nervosité. Mais là, elle semble avoir du
mal à se concentrer, elle joue tout le temps avec ses mains ou avec ce
bouquin qu’elle trimballe partout.
– Il est évident qu’elle n’a pas encore bien intégré l’information.
– Pourtant, je lui ai dit que je n’allais pas m’en aller !
Le regard que me lance David illustre à merveille son incompréhension.
– Cette proposition s’est faite en deux étapes. Même si j’étais pas
emballé à l’idée de faire cette tournée, j’en ai parlé à Snow et sa réaction
m’a aidé à trancher ! C’était hors de question de m’en aller, de la mettre
dans cet état une nouvelle fois ! J’étais décidé à refuser, mais Nathan,
notre fameux « agent », s’est pointé avec le chanteur des Black Death qui
nous a personnellement demandé de nous joindre à eux pour leur nouvelle
tournée européenne. Je me suis retrouvé pris au piège ! C’est là que j’ai
donné mon accord.
– Et depuis tu n’en as pas reparlé avec elle, c’est ça ?
Honteux, je hoche la tête.
– Mais tout de suite après sa crise, je l’ai rassurée en lui promettant de ne
pas l’abandonner !
– OK…
Je fais la moue.
– Tu dois penser que je suis un connard…
– Absolument pas ! Tu me donnes l’impression d’être un mec avec le
cul pris entre deux chaises, rien de plus !
– Ouais, j’ai le derche bien coincé, c’est le moins qu’on puisse dire…
Il ricane.
– Tu me sembles aussi être quelqu’un de déterminé ! Je pense que tu
peux y arriver, Hazel ! Mais comme je te l’ai dit, tu dois te mettre dans la
tête que ça va être pénible ! Pour toi et pour elle !
– C’est tout ce que je veux éviter !
– Mais tu ne pourras y couper si tu souhaites qu’elle vienne avec toi !
Je me pince l’arête du nez.
– Tu vois, le truc c’est que je sais qu’elle vaut la peine que je me batte
pour que ça marche, mais moi, je ne pense pas mériter qu’elle souffre
simplement afin que je puisse faire le pitre avec ma guitare devant un
public. Je suis qu’un enfoiré d’égoïste !
– Dans un couple, les deux partis doivent s’épanouir ! Tu ne peux pas
sacrifier toute ta vie au nom de Snow ! Tu dois trouver l’équilibre !
Je ricane.
– Toujours ce foutu équilibre, hein ?
– C’est la base de toute chose !
– Tu sais, elle m’a surpris l’autre jour !
– Comment ?
– Elle m’a touché et ça m’a fait flipper que ma nana pose sa main sur
moi.
– C’est un geste important. Le premier ! D’autres suivront forcément.
Elle prend confiance.
– Et elle m’a demandé si j’avais de la peine de ne pas aller faire mes
concerts, dis-je avec un sourire attendri.
– Elle construit son chemin de réflexion. Tu le dis toi-même, elle est
agitée. C’est très bien qu’elle t’ait posé cette question. Lorsque tu lui
parleras de la décision que tu as prise, je pense qu’elle sera plus réceptive.
Je ne dis pas qu’il n’y aura pas d’accros, mais elle devrait être plus
tranquille.
– Je l’espère ! Je me suis senti comme la pire des merdes l’autre jour
quand elle a fait sa crise. J’ai paniqué en voyant qu’elle s’était blessée et, très franchement, j’ai perdu le contrôle. Heureusement, ma mère a pris le
relais.
– Tu ne pourras pas l’aider à retrouver son équilibre si tu es stressé ou
énervé, car elle va le sentir et ça ne fera qu’ajouter à son malaise !
– Je m’en doute, mais elle saignait ! C’était à cause de moi tout ça !
J’étais fou de rage après moi !
– Elle, elle n’a vu que ta colère, mais aucunement à qui elle était
destinée !
– Ouais, je sais… j’ai pas assuré ! Je suis un trou du cul parfois !
Mon voisin éclate de rire.
– Je comprends en quoi c’est fatigant pour Snow de t’écouter parler !
C’est à mon tour de rire.
– Je te jure que je fais des efforts avec elle !
Plus sérieusement, je poursuis :
– Merci David ! Merci de me filer un coup de main pour la
comprendre ! Je serais paumé si tu n’étais pas là pour m’écouter…
– Il n’y a pas de quoi ! Je suis content pour elle. Chaque personne
mérite de trouver l’amour, qu’importe ses différences.
**
Ce déjeuner avec David terminé, je me suis mis en route pour rejoindre
les gars au garage en attendant que Snow quitte le lycée. Notre départ est
prévu dans trois semaines et le moins qu’on puisse dire est qu’on ne
manque pas de boulot pour être au top avant le début de la tournée.
Les mecs sont totalement surexcités, moi aussi d’ailleurs. Mais avant que
nous soyons prêts à assumer un live devant des milliers, voire des dizaines
de milliers de personnes, il va falloir bosser ! Rick étant un type vraiment cool, il a gentiment proposé de nous coacher. Du coup, on est censé partir
pour Londres dans une quinzaine de jours.
Quinze jours pour préparer Snow à l’idée que nous allons devoir faire
quelques aménagements pour rester ensemble…
– Salut !
Comme je m’y attendais, les gars sont en train de jouer lorsque j’arrive
au garage.
– Yo !
– Salut !
Charlie pose sa guitare pour venir me serrer la main.
– Ça va, bro ?
– Ouais, ouais !
– Tu lui as parlé ?
– Je suis là depuis deux secondes et tu me casses déjà les couilles avec
ça ! Putain, mais qu’est-ce qu’elle te trouve ?
Il me toise surpris.
– Tu as discuté avec Dary ?! Elle t’a dit quelque chose ?
Je plisse les yeux.
– C’est pas de ça dont tu me parlais ?
– Non, je voulais savoir si Snow était au courant…
– Je lui ai rien dit encore !
– OK !
– Je peux pas lui balancer ça comme ça !
– Ouais, j’imagine…
Il me met une tape sur le bras.
– Alors ? Dary ?
Un grognement filtre en mes dents serrées.
– Putain !
– Vu ta gueule, je peux en déduire que tu n’as pas aimé sa réponse, si ?
Je pointe l’index vers mon ami d’enfance.
– Ton espérance de vie a considérablement diminué dès l’instant où tu as
commencé à nourrir des sentiments pour ma frangine.
– Tu ne veux pas changer de disque, Haze ?!
– T’as plutôt intérêt à ne pas merder parce que notre amitié ne sera
jamais assez forte pour m’empêcher de t’arracher la tête si tu lui brises le
cœur !
Ce petit enfoiré a un sourire ravi.
– Et réfléchis bien à ce que tu vas faire, man, parce qu’on part dans
quinze jours !
Il se délite sous mes yeux.
– Ouais, je sais, c’est la merde ! Comment tu vas faire avec Snow ?
Je hausse les épaules comme si la réponse à cette question coulait de
source.
– Elle vient, Charlie ! Je vais nulle part sans ma nana !
– Vraiment ? Mais elles doivent rentrer à la fac !
– Je te l’ai dit : je me tire nulle part sans Snow !
– OK…
Reece et Jake abandonnent ce qu’ils faisaient pour se joindre à nous.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
J’ai un mouvement d’épaule nonchalant.
– Rien !
Jake me saisit par la nuque.
– Il faut qu’on parle d’un truc important avant de commencer à bosser…
– De quoi ?
Un sourire espiègle se dessine sur son visage.
– De la méga fiesta qu’on va organiser pour célébrer la tournée !
– Vous êtes sérieux ?!
– Attends, Haze, c’est trop énorme ! Faut fêter ça ! ajoute Reece.
– Mes vieux sont pas là ce week-end, nous apprend Charlie. On peut
squatter la baraque ! On se fait des hamburgers, on achète de la bière et ça
roule !
Après tout…
– Si vous voulez ! Je devrais peut-être dire à Jacob de passer ! Après
tout, il nous a filé un coup de main pour ce concert au Triangle ! Sans son
aide, on n’en serait pas là…
– T’as pas tort !
– On se dit samedi soir !
– Entendu !
Je sors ma guitare de mon étui.
– Maintenant, faudrait se mettre à bosser si on ne veut pas passer pour
des abrutis face à des milliers de gens.
Chacun prend place derrière son instrument et nous commençons à
répéter. Pendant quelques heures, j’oublie le poids qui m’oppresse la
poitrine à la pensée des conséquences qu’aura ma décision.
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