L'amour en A, Snow & Hazel

Pages d’ouverture

... A2

 

 

– Hazel –

Je peux savoir ce que tu fous ? T’as rdv dans moins de 15 min…

– Dary –

Ouais, ouais… j’arrive !!!

Je jure en lisant le message de ma sœur.

Appuyé contre le capot de ma bagnole, une clope au bec, j’observe le

défilé d’étudiants quitter le bahut de Barnstaple. Un lycée que je connais sur

le bout des doigts pour y avoir passé mes années de secondaire. Je les

regarde ces petits guignols en me demandant si j’étais aussi con et moche à

l’époque.

Con, sans aucun doute ! Moche, je devais bien m’en sortir vu la

tripotée de nanas qui me couraient après.

J’ai toujours eu un physique qui attire les filles. C’est dû à mon style de

bad-boy, j’imagine ! Le truc c’est qu’il est naturel chez moi. C’est pas un

genre que je me donne, c’est mon allure qui est comme ça.

Entre mes grands yeux gris qui sont accentués par des cils fournis et

longs, cette note d’eye-liner que j’ai pour habitude de mettre, mon visage

carré, mes lèvres pulpeuses et irrégulières et mon nez légèrement retroussé,

ça me donne une gueule de bagarreur… et le fait que j’ai le poing facile

ajoute un peu à ce magnétisme qui ressort de moi…

Un vrai aimant à meufs !

Encore aujourd’hui, il y a toutes ces petites nanas qui quittent le lycée en

me zieutant en douce.

Le mardi et jeudi, je viens chercher ma sœur à la fin des cours et à

chaque fois, elles finissent agglutinées non loin de ma caisse. Elles

bavardent entre elles et me balancent des regards charmés par-ci par-là.

Moi, je me marre en tirant sur ma clope et m’amuse en les saluant ce qui

leur provoque des rires intimidés.

– Putain, mais t’as vingt-deux piges !

Je reçois cette réflexion en même temps qu’une gifle à l’arrière du crâne.

Je glousse. Ma sœur Dary, qui est en dernière année, vient de s’asseoir à

ma droite. Elle me pique ma clope et tire une latte.

– Ce sont toutes des connasses !

– Et alors ?

– On dirait un vieux pervers, ça craint !

– Pourquoi ? Parce que je dis « bonjour » ?

– Elles te matent comme si elles allaient te bouffer.

– Sûr qu’elles aimeraient ça ! Si elles veulent me reluquer, je ne vais les

en empêcher ! Je m’en tape, moi.

Je désigne deux jeunes filles du groupe.

– C’est pas Angela et Kate ?

– Si !

– Vous étiez amies, y’a pas si longtemps, je me trompe ?

– Non, mais j’ai compris que c’était des connasses, alors on ne l’est plus

maintenant ! Bon, on y va ?

– Ouais !

J’abandonne ma place et contourne mon véhicule. Je foule le trottoir

lorsque mon intérêt est attiré par des rires moqueurs. Je cherche d’où ils

proviennent et remarque un attroupement d’élèves ; ils doivent être six ou sept. À quelques pas de moi, me tournant le dos, ils forment un demi-cercle

et semblent s’amuser de ce qui se trouve devant eux. Je balance un regard

vers ma sœur qui lève ses bras genre : « qu’est-ce que tu fous ?! ».

Je devrais sûrement monter dans ma bagnole et me tirer, mais je suis

assez curieux de voir ce qui fait rigoler ces abrutis. Je reconnais Liam dans

la bande. C’est le frère d’un mec avec qui j’allais en cours ici et je sais, par

expérience, que ce sont des cons finis dans la famille, des fouteurs de

merde. Je vais à leur rencontre et, grâce à ma taille généreuse, je m’aperçois

rapidement de la raison de leur amusement : une pauvre nana contrainte de

ramasser le contenu de son sac gisant sur la pelouse. Je n’ai pas de mal à

deviner comment ses livres et ses cahiers se sont retrouvés renversés. Ma

main se referme sur la nuque de Liam.

– Liam, mon pote ! Tu joues à quoi au juste ?!

Ce connard me regarde du coin de l’œil. Sa gueule fond lorsqu’il me

voit.

– Hazel, ça va, mec ?!

– De là où j’étais, j’ai cru te voir en train de faire chier une nana…

– Nan, nan… t’as halluciné, je t’assure !

– Je ne vais pas halluciner vous voir, toi et ta bande de followers, détaler

vite fait ! Message reçu ?

– Y’a pas de lézards !

Je le relâche et cet abruti détale en encourageant ses potes à le suivre. Je

peux enfin mieux admirer la petite blondinette qui est toujours accroupie

dans l’herbe. Il faut dire qu’elle range son sac avec une minutie assez

déroutante. Si elle s’est fait chahuter par ses camarades, elle devrait vouloir

se tirer en vitesse. Pourtant, ce n’est pas le cas ! Elle organise

soigneusement ses affaires.

Je remarque que sa règle traîne un peu plus loin dans l’herbe. Je vais la

ramasser avant de me mettre à hauteur de sa propriétaire. Je la lui tends.

– Tu as fait tomber ça !

Elle la récupère sans lever les yeux vers moi.

– C’est faux ! Ce n’est pas moi qui l’ai fait tomber !

– Non, je sais. C’est Liam et ses amis…

– Alors, pourquoi tu m’accuses !?

Je suis immédiatement interloqué par sa manière de s’exprimer. Elle

parle assez lentement et cherche un peu ses mots. C’est très léger, mais

perceptible.

– Euh… je ne t’accuse de rien !

– Tu as dit : « Tu as fait tomber ça ! » !

– C’est une façon de parler…

– Je n’aime pas ta façon de parler !

– OK…

Même si je suis désarçonné face à sa manière clairement cinglante de me

répondre, je ressens le besoin de poursuivre.

– Je m’appelle Hazel…

– Je n’aime pas ce prénom ! Il est moche ! Et puis, tu sens vraiment

mauvais !

– Waouh… je… euh…

Ouais… qu’est-ce que je peux bien dire après ça ?

La jolie blonde ramasse son sac avant de se relever.

– Mon bus arrive dans deux minutes. Je vais être en retard…

Et la voilà en train de traverser la pelouse bordant le lycée en direction

de l’arrêt de bus à quelques mètres de là. Toujours accroupi, la bouche

tombante, je l’observe s’éloigner quand un bruit de klaxon me fait revenir à

moi. Un coup d’œil en arrière m’apprend que ma sœur s’impatiente dans la voiture. Je me redresse pour la rejoindre. Installé derrière le volant, je

redémarre sans cesser de fixer cette nana qui est arrivée à son bus.

– Tu connais cette fille ?

– Ouais, c’est bizarroïde ! Je suis en maths avec elle !

– Bizarroïde ?!

Dary hausse les épaules.

– Je sais pas ! Elle est genre skyzo…

– Ce fils de pute de Liam la faisait chier.

– Si tu cherches quelqu’un dans ce bahut que Liam n’emmerde pas, bah,

t’es pas près de trouver.

– Son frère était comme lui quand on était en cours ici. Je lui ai mis

tellement de dérouillées à ce fumier…

Je me reconcentre sur la route et prends la direction du cabinet du psy où

Dary est attendue. Après quelques minutes de silence :

– D, dis-moi franchement ! Tu trouves que je pue ?

Ma sœur, le sourcil arqué, me regarde comme un extra-terrestre.

– Quoi ?! Dis-moi si je fouette, c’est tout !

– Il faut que je te renifle en plus ?!

Elle se penche vers moi et inspire.

– Tu sens la clope, c’est tout !

Donc, c’est le tabac qui la gêne…

– Oh… OK ! Merci…

– Pourquoi ce soudain intérêt pour ton odeur corporelle ?

– Elle m’a dit que je sentais mauvais…

– Qui ?

– La belle blonde…

– Bizarroïde ?! se récrie-t-elle. C’est elle la « belle blonde » à qui tu

fais référence !?

– Je suis à peu près certain que c’est pas son prénom, je me trompe ?

– Ouais, bah, lui aussi, il est chelou ! Elle s’appelle Snow !

– Snow… c’est mignon…

– Si tu le dis…

Un nouveau silence s’instaure dans l’habitacle. Un peu comme à chaque

fois que je vais la chercher pour la conduire chez son thérapeute.

– Tu appréhendes ton rendez-vous ?

– J’ai horreur d’y aller ! Il reste là à me regarder en attendant que je

l’ouvre, mais j’ai pas envie de causer avec lui !

– Pourquoi ?

– Mais parce que ça ne le concerne pas ! C’est mon père qui est mort,

pas le sien ! Il ne le connaissait même pas ! C’était personne pour lui !

– Pourtant, il faut bien que tu apprennes à parler de ce qui s’est passé, de

ce que tu ressens !

– Parce que toi tu le fais, peut-être…

– Je ne prétends pas être parfait, mais je me débrouille un peu mieux que

toi !

– C’est pas avec lui que je veux en discuter…

– Avec qui alors ?

– Avec une personne qui fait tout pour rester loin de moi…

Les yeux froncés, je cherche à qui ma sœur fait référence.

– M’man ?

– Laisse tomber, soupire ma sœur en s’appuyant contre le carreau.

– Mais Dary !

– Je t’ai dit de me lâcher, Haze !

– OK !

Le reste du chemin se fait dans un silence de mort.

**

 

– Le bruit des couverts rencontrant les assiettes – voilà tout ce qui anime

le dîner de ce soir.

Dans la cuisine de la maison familiale où nous prenons tous nos repas

depuis la mort de papa, je joue avec mon morceau de rosbif et mes pensées

s’égarent. Elles voguent entre ma brève conversation avec ma sœur, mon

échange très particulier avec cette nana rencontrée à la sortie du lycée et

Shanna qui inonde mon portable de SMS depuis ce week-end.

Je prends une gorgée de ma bière, même si je sais que ma mère a horreur

de me voir boire à table, et passe mes voisines en revue. Ma mère, le regard

vide, les traits fatigués, avale son repas sans quitter son assiette des yeux.

Dary, pour sa part, n’a pas touché à son dîner. Le menton enfoncé dans la

paume de sa main, elle regarde par la véranda qui donne sur le petit jardin à

l’arrière de la maison.

– Mange, lui dis-je doucement en priant intérieurement pour ne pas

allumer la mèche.

Mais au regard qu’elle me lance, je sais que j’aurais mieux fait de

tourner sept fois ma langue dans ma bouche…

– Toi, contente-toi de picoler et ferme-la !

Ma sœur est une bombe à retardement ! Elle peut vous péter à la

tronche à chaque instant ! Un peu comme tout de suite…

– Dary, soupiré-je, en me pinçant l’arête du nez.

J’ai déjà mal au crâne de savoir que le deuxième effet « Kiss-Cool »

va arriver de la gauche.

– Non, mais pour qui est-ce que tu prends pour lui parler sur ce ton ?!

Et voilà !

– Laisse, m’man, tenté-je d’apaiser les choses quand elle intervient.

Mais c’est trop tard. D’un revers de main, ma sœur balaie verre, assiette

et couverts qui se répandent sur le sol dans un fracas de vaisselle cassée.

– Et toi !? Pour qui tu te prends pour me faire la morale ? hurle ma

sœur en se jetant du tabouret qui tombe derrière elle.

– Pour ta mère ! 

– Ma mère ? T’es rien qu’un zombie !

– Je travaille 12 heures par jour pour que vous ne manquiez de rien !

– Bah, tu te démerdes comme un pied, parce que je manque de beaucoup

de choses, Lorna !

– Bon, Dary, arrête, maintenant ! m’interposé-je, en enjambant le

chantier créé par ma sœur. Vaut mieux que t’ailles te coucher !

– Mais oui, dégageons celle qui a au moins le courage de regarder la

vérité en face !

– Si tu veux qu’on t’écoute, apprends à t’exprimer ! m’écrié-je. Tant

que tu ne comprendras pas que rien de constructif ne peut sortir de ça tant

que tu laisseras ta colère parler pour toi, on n’avancera pas !

– J’en ai rien à branler ! Dans six mois, j’ai dix-huit ans ! Je peux te

jurer que je me casse d’ci !

J’attrape ma sœur et la traîne vers l’escalier placé au milieu de la pièce

autour duquel gravitent la cuisine, la salle à manger et le salon, toutes sont

des pièces ouvertes.

– Je vais venir te voir dans une minute, va te calmer là-haut !

– J’ai pas besoin de toi ! T’es pas mon père, Hazel !

– Si tu crois que ça va me retenir de te coller un coup de pied au cul, tu

te fourres le doigt dans l’œil !

Je lui indique l’escalier.

– Monte !!!

Elle obéit en feulant. Je la regarde grimper au premier en me demandant

comment je vais m’en sortir avec elle. Lorsque je reviens à la cuisine, ma

mère est déjà en train de ramasser les morceaux de vaisselle brisée.

– Laisse, m’man, lui dis-je, en posant mes mains sur ses épaules. Je vais

le faire, te prends pas la tête avec ça.

Ma mère retombe en arrière avant d’enfouir son visage dans ses paumes.

– Eh merde…

Je me mets à sa hauteur pour l’étreindre. Elle se cache dans mon tee-shirt

pour pleurer.

– Elle est malheureuse, m’man. C’est pas contre toi, la consolé-je, en

câlinant ses cheveux.

– Je sais, Hazel. Mais papa savait toujours lui parler. Moi, je suis perdue

face à elle…

– Mais ce sont des broutilles qu’il a eues à gérer avec elle !

– Il aurait su mieux s’y prendre avec vous…

– Tu ne peux pas en être certaine ! Et puis, c’est pas important ! Elle a

simplement besoin que tu sois là ! Elle est maladroite dans sa manière de

te le montrer, mais c’est ta présence qu’elle réclame. Elle a éprouvé l’envie

de se rapprocher de toi et, en échange, tu l’as envoyée chez un psy.

Toujours assis sur le sol, elle s’éloigne et sèche ses larmes.

– Tu crois que j’ai eu tort de la contraindre à suivre cette thérapie ?

Je dégage son visage de ses cheveux auburn. Même si elle est fatiguée,

elle reste incroyablement jolie, ma maman. Je me souviens à quel point

mon père était fier qu’elle soit sa femme…

– Non, je pense qu’elle en a besoin, mais à côté de ça, il faut que vous

vous retrouviez…

– Quand j’essaie, elle me rejette…

– Et crois-moi, lorsqu’elle le fait, je ne loupe pas l’occasion de le lui

faire remarquer, mais n’abandonne pas. Ensemble, on va bien réussir à

l’aider.

Elle presse son front contre le mien.

– Qu’est-ce que je ferais sans toi ?

– Pas la peine de te poser la question…

J’enroule mes bras sur son corps frêle.

Ça me tue de la voir aussi amaigrie !

– Je vais nulle part, m’man !

– Je suis vraiment la pire des mamans ! Je devrais être celle qui

t’encourage à poursuivre tes études, à reprendre ta vie mais, pour être

honnête, si tu devais t’en aller, je crois que je ne tiendrais pas le choc !

– Tu as seulement besoin de moi et y’a rien de mal là-dedans !

Je l’embrasse tendrement.

– Maintenant, va te reposer. Je vais ramasser tout ce foutoir.

Elle me rend mon baiser.

– Je préfère que tu montes la voir. Je n’ai pas envie qu’elle soit seule…

je vais nettoyer ça. J’ai besoin de m’occuper !

– Comme tu voudras !

Après m’être remis debout, j’aide ma mère à en faire autant. Je la laisse

se dépatouiller avec le merdier de Dary et me rends au premier.

Le palier est composé de trois chambres et une salle de bains. La

première est la mienne, ensuite c’est la salle de bains puis la chambre de

Dary. La troisième est la petite salle de sports de mon père. En tant que

pompier, il voulait toujours être au mieux de sa forme et le sport prenait

beaucoup de place dans sa vie. La chambre parentale est au rez-de-

chaussée. Elle compte également une salle de bains.

J’entre dans la chambre de Dary sans frapper et constate que la même

tornade a sévi dans nos deux piaules.

Pourtant, ma sœur était très organisée avant…

Lorsque je pénètre dans son univers, Dary abandonne sa chaise de

bureau sur laquelle elle tournait pour se mettre en position de défense.

– Tu te sens mieux ?

– La ferme ! Sors !

– Bah, vas-y, D, sors-moi de ta piaule, la provoqué-je, en me tapant sur

le torse. Qu’est-ce que t’attends ?!

– Espèce de connard !

– Mais allez, viens me cogner, insisté-je. Je vois que t’en meurs d’envie.

On peut aussi se rendre dans la pièce à côté et se défouler sur le sac de

frappe !

– Lâche-moi avec ta thérapie à deux balles ! Tu te prends pour qui ?

Un psy ?

– Pour ton frère ! Et ce qui te met tellement en colère, je le vis aussi !

– Ferme-la !

Je m’approche et la bouscule sans trop de virulence.

– Allez, cogne, Dary !

Elle me repousse.

– Putain, mais casse-toi !

– Tu vas voir ! Ça va te faire du bien, continué-je, en la taquinant

encore.

Ses yeux se remplissent de larmes et je sais qu’elle va céder.

– Va-t’en, Haze, essaie-t-elle de m’éloigner, sans grande conviction.

Je l’attrape par le poignet et la propulse dans mes bras. Elle s’y écrase

dans un couinement étouffé avant de se laisser glisser contre moi comme si toutes ses forces vitales la quittaient progressivement. Je la serre et la

soulève contre moi tandis qu’elle éclate en sanglots.

– Chut, lui chuchoté-je dans les cheveux en la berçant longuement.

– Je t’en prie, Haze, t’en va pas !

– Jamais, Dary ! Je suis là. Tu n’es pas seule ! Je te promets que tu ne

le seras jamais !

Ses petits bras fins s’agrippent à moi.

– Je t’aime, Bloody Dary…

Elle glousse contre moi lorsque j’utilise ce surnom que je lui ai donné

quand nous étions mômes.

– Moi aussi, je t’aime…

 

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