L'apocalypse des homards
Faute d'accord
— Il y a deux femmes qui m'ont détruite, a dit Zol.
Ça m'a énervé, cette faute. Il avait accordé avec les femmes alors qu'il parlait de lui.
J'ai été aux chiottes. J'ai pissé en regardant la bouteille de déodorant. Elle était bleue, c'était sans doute une couleur qui voulait éloigner la merde. J'ai tiré la chasse et je suis retourné à la cuisine. Zol s'affairait au-dessus des casseroles. Il était grand, la cuisine était petite. Il était penché.
Et pourquoi parler des amours passées ? Ces vieux fantômes vous pompent rien que d'y penser. J'ai parlé de la nana du moment.
— Et Agnès ?
— Elle dit de ne pas l'attendre. Elle rentre tard ce soir.
Premier sujet clos.
— Et la bosse ?
— Toujours rien.
Deuxième sujet clos. On avait fait le tour de tout. Madonna chantait à la télé. Elle était déguisée en écuyère chic, légèrement SM, entourée de gars harnachés jusque dans la bouche. Ils avaient des mors, des brides, des laisses, et ils prenaient les postures du chien ou du cheval. La chanson s'appelait Future Lovers.
Il y avait un bordel de planches et une perceuse dans un coin.
— Tu bricoles ?
Il a haussé les épaules.
— Si t'as le temps…
Je me suis penché sur ce qu'il faisait. Ça avait l'air compliqué.
— C'est quoi ?
— Une blanquette.
Étonnant. Zol, il était plutôt travers de porc ou chili con carne. Et là, il nous déterrait une recette de sa grand-mère.
— Ça a pas l'air évident, j'ai dit.
— Si t'as une recette…
Il a cassé un œuf et il a recueilli le jaune. Le blanc a coulé dans l'évier. Il a jeté le jaune dans la sauce, il a pressé un demi-citron dessus et il a touillé le tout.
— C'est prêt, il a dit.
On s'est servis. Un gars courait à l'écran en faisant des pirouettes surhumaines. Il se jetait sur des grilles et il rebondissait. Madonna l'accompagnait d'un chant suave. On a mangé sans rien dire.