L'apocalypse des homards

Jean-Marc Agrati · Chapitre 24 sur 90

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L'apocalypse des homards

Entretien avec le Premier Artisan de France

 

Q : …

R : Ça démarre par une manipulation. En même temps, quand on est un petit con, ça peut être judicieux de se laisser manipuler.

Q : …

R : Une obéissance préalable. Le bénéfice du doute. Ce n'est pas forcément con, ce qu'ils disent. Et quelques outils, ça peut toujours servir.

Q : …

R : Après, on rabote… On dégage la part des autres… Leur crasse, leur hasard… Leurs présupposés de merde… Et on déterre enfin un noyau intouchable…

Q : …

R : Quelque chose qu'on lustre et qu'on affine. Pas besoin de présupposés. Le présupposé, c'est toi.

Q : …

R : Non. Mes muscles, s'ils veulent que je bouge, c'est pas de la croyance, encore moins des valeurs. Et le mental, c'est un muscle. Il est là pour faire, c'est tout.

Q : …

R : Si j'ai une rigueur qui veut s'abrutir de n'importe quoi, eh bien elle va s'abrutir. Ça s'appelle la nécessité intérieure. Je la laisse galoper autant qu'elle veut.

Q : …

R : C'est même pas moi, en définitive. Faut pas trop se faire chier avec l'ego.

Q : …

R : C'est un mystère. Ça ne se démontre pas.

Q : …

R : Le vice, c'est pareil. Il te chevauche.

Q : …

R : Attention. J'emploie tes mots. Mais pour moi, le vice, ce n'est rien d'autre qu'une pratique. Enlève tout le judéo-bordel et regarde ça autrement.

Q : …

R : Toujours pareil. En faisant. Des objets, de l'artisanat. Voilà ce qui permet de réfuter les salauds.

Q : …

R : Au sens large. Quelque chose qui se laisse manipuler. Même mentalement.

Q : …

R : Bien sûr. T'augmentes le monde.

Q : …

R : Le gars qui ne veut rien faire, je ne veux même pas en entendre parler. On n'a qu'à le laisser dans son coin. Il va s'assombrir tout seul.

Q : …

R : S'il trouve son faire, c'est bien. Sinon, tant pis. On lui donne un peu de sous et il continue à foutre que dalle.

Q : …

R : Non. Un criminel, c'est un artisan. Et c'est même drôlement pointu, ce qu'il fait.

Q : …

R : Bien sûr, qu'il augmente le monde. C'est pas pour rien que ça fascine. T'as qu'à vérifier ça à la Fnac ou au cinéma.

Q : …

R : On se mord la queue. On arrive à une phrase à la con, du genre : Si j'étais un criminel, je commettrais des crimes. Ce qui est vrai, mais je ne le suis pas.

Q : …

R : Encore ton présupposé de merde.

Q : …

R : Le collectif, je ne dis pas. Si on a besoin d'être plusieurs pour dresser une pierre, autant tous s'y coller. C'est plus rapide.

Q : …

R : Et après, on boit une bière, c'est cool… Il y a des nanas, on échange des sourires, c'est chouette…

Q : …

R : De la société induite. Tu fais quelque chose avec les autres et il y a des retombées. Normal.

Q : …

R : Ah non. Parce que les gars dont tu parles, ils ne sont plus dans le faire.

Q : …

R : Dans le faire-faire. Et là, commence le problème. Le gars qui dit qu'il faut faire ça, et voilà, c'est juste son job, je suis désolé mais c'est différent.

Q : …

R : Sauf si c'est un gars qui a fait ça toute sa vie, qui a le dos raide, et qui sait le faire mieux que toi. Il t'apprend. Là, d'accord.

Q : …

R : Après, ça dégénère. On manie la pâte humaine. On cimente les castes, le mal progresse. Ça se resserre autour de toi et t'as déjà beaucoup moins de nanas qui te sourient.

Q : …

R : Exactement. L'officier versaillais. Et maintenant, l'indien, c'est toi. Et je te jure que t'as intérêt à avoir du plomb dans ta cave. Et le secret de la poudre, bien sûr.

Q : …

R : Après, il y a ceux qui vendent. Et là, il ne vaut mieux pas que j'en parle, parce que sinon je vais me fâcher.

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Q : …

R : Non. Dans un monde normal, le faire devrait suffire.

Q : …

R : Je veux dire : dans un monde qui n'est pas saturé par mille merdes et vingt mille signaux qui clignotent autour, eh oui…

Q : …

R : Et toute une bande de cons qui te poursuivent, et mille paperasses de merde… Mille appels inutiles et tout le monde qui blouse tout le monde… C'est n'importe quoi.

Q : …

R : Je sais. Ce monde normal dont j'ai parlé n'existe pas. Je te jure que j'en suis parfaitement conscient.

Q : …

R : Mais si. Les choses s'écouleraient sans problème. Un enfant ou un vieillard pourrait vendre ça. Ce serait une tâche annexe.

Q : …

R : Et après, t'as les gars très loin qui détiennent les cordons de la bourse et qui discutent dans les couloirs à moquette… Ils prennent des décisions…

Q : …

R : Là, c'est la fin de tout. T'as carrément la bête cornue dans le bureau.

Q : …

R : Ils surfent, les gars. Et ça fascine. Mais on ne voit pas la vague qu'il y a derrière.

Q : …

R : Dessous, effectivement. T'as raison de souligner. Elle est dessous, la vague.

Q : …

R : On a le droit d'aller de temps en temps à la plage… On a des promos sur la glace, alors tout est OK…

Q : …

R : Exactement. Après, on est dans la dégueulasserie et la mortalité de masse. Là, au moins, il n'y a rien à dire. Ça nous tombe dessus, on l'a mérité.

Q : …

R : Bien sûr que c'est moche. Mais quand elle arrive, t'as intérêt à savoir la faire. Excuse-moi, mais je ne suis pas un indien.

Q : …

R : KNO . Le salpêtre. C'est du moisi, on trouve ça dans les caves. Un 3

hasard de la physique, c'est tout.

Q : …

R : Parce qu'avec le soufre et le charbon, t'as guère qu'une incandescence. Mais si tu grattes le moisi dans ta cave, ça devient explosif.

Q : …

R : Un catalyseur. Il augmente la célérité de l'incandescence. Du coup, si la poudre est confinée, elle détone. C'est pour ça que tu la mets dans des coquilles métalliques. Un hasard de la physique, encore une fois.

Q : …

R : C'est sûr. Quand on a trouvé une recette, on la garde bien au chaud.

Q : …

R : Une propension de l'homme. Il se répand. Et quand il visite tes champs, t'as intérêt à avoir les tuyaux qui vont bien en face.

Q : …

R : Non. Moi, je ne tends pas l'autre joue.

Q : …

R : Ça te regarde. C'est ta joue à toi.

Q : …

R : Ben oui, c'est comme ça. Les gars retombent en pluie. Et si t'es pas content, je te renvoie à tes présupposés.

Q : …

R : Pas faux. L'uranium, c'est également un hasard de la physique. Une trouvaille, et peut-être qu'un jour…

Q : …

R : La kryptonite ? Pourquoi pas. Je ne dis pas que ça n'existe pas.

Q : …

R : D'où l'intérêt d'être un super-héros. Un savant nazi ou un truc du genre Goldorak. T'es tout seul, mais t'en as rien à foutre. Tu leur fous une claque comme tu veux.

Q : …

R : T'envoies chier tout le monde. Même l'histoire mondiale. C'est ça qui est important. Le super-héros, dans le fond, c'est la négation de l'histoire mondiale.

Q : …

R : Ça t'empêche pas d'être bon.

Q : …

R : Un caprice, oui. Mais à la hauteur de ton faire.

Q : …

R : La justice ? Un caprice encore. Le mystère qui t'est propre.

Q : …

R : Pas forcément un château. Ça peut être un sous-marin ou un volcan éteint.

Q : …

R : Des galeries, des portes… D'immenses pièces, et là tu fais ce que tu veux.

Q : …

R : T'as une terrasse, tu regardes l'horizon. Mais faut vite la cacher quand les cons arrivent.

Q : …

R : Une terrasse rétractable… C'est une idée.

Q : …

R : La proximité des autres, effectivement… C'est une question qui faut se poser. Mais de quels autres ?

Q : …

R : Le sauvage, bien sûr. Le gars ancestral et neuf. Pollué par zéro construction. Il n'a même pas dressé sa pierre, le gars. L'altérité la plus radicale.

Q : …

R : Au moins, il n'est pas dans la merderie que t'es en train de quitter. C'est carrément un autre élément qu'il propose.

Q : …

R : Des saveurs, tout est neuf… Les nanas t'accueillent, les gars rient de choses simples… Tu retrouves cette facilité qui devrait être l'ordinaire.

Q : …

R : Sauf qu'il a déjà été bombardé, le gars. Il sait de quoi il s'agit.

Q : …

R : Il faut juste espérer…

Q : …

R : Je ne sais pas.