L'apocalypse des homards

Jean-Marc Agrati · Chapitre 41 sur 90

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L'apocalypse des homards

Solo Carrelet

 

Il tourne sur lui-même comme un con, ce con. Il se visse dans son puits, et du coup, il a faim, forcément.

— PAUVRE CON !

Je parle à mon corps. En même temps, un surgissement de la réalité, c'est bienvenu, ça permet de quitter de la tête. On est bien obligé de bouffer, il faut renouveler les sucres. Et on se retrouve à deux, le corps et soi, on est moins seul.

J'ouvre le frigo, il n'y a rien. Vite, je prends un sac et je vais faire les courses. Je suis talonné par la survie, c'est chouette. Je dévale les escaliers avec toute la joie du monde. Ils ont beau être minables, le soleil les cogne et la moindre craquelure est belle.

Dehors, la rue est magnifique. Les gens s'affairent, c'est industrieux. Certains font leur pause, ils s'installent aux terrasses. Le beau midi ensoleillé est une poudre miraculeuse sur Paris 18. Je vais au Champion, c'est une vraie fête. Il y a des milliers de plats possibles.

J'hésite, évidemment. Je me promène. Je vais sans doute finir par acheter du pâté ou du fromage, mais je ne peux pas m'empêcher de regarder les articles. C'est incroyable, tout ce qu'on peut inventer.

Un bac réfrigéré m'arrête. Il contient les promos du jour. Viandes, charcuterie, fromages, poissons… Tout est là en vrac. Je me penche.

Et les poissons, c'est étonnant. J'adore les regarder. J'en chope un, le plus bizarre de tous. Il est tout plat, avec une gueule écrasée et un œil comme un hublot sur le dessus. L'autre part en biais, sur le côté, quasiment atrophié. Il a une peau marron avec des taches oranges. Dessous, si on regarde bien, il est blanc.

Jamais je n'aurais cru qu'on puisse bouffer ça. Je retourne le paquet, aucune marque. Juste une étiquette avec la mention « Carrelet ». Et il est frais de frais, celui-là. Le magasin doit avoir un deal avec la poissonnerie d'à côté.

Je regarde la date de péremption et je vérifie sur mon portable. À consommer aujourd'hui. Un peu limite, d'accord… Mais c'est largement compensé par la pastille jaune qui indique qu'il ne coûte qu'un euro. Une aubaine, je l'embarque vite.

Je fais la queue. Le pire moment, mais le prix à payer. Le carrelet et moi, on patiente stoïquement. Il dénote un peu, c'est sûr, personne n'a acheté de carrelet, mais je n'ai pas honte. Au contraire, je ne peux pas m'empêcher d'être fier. C'est moi qui l'ai sauvé, sans ça il allait être jeté. Un destin ignoble, pour un poisson pareil.

Il doit m'en être reconnaissant. Il est l'heureux élu pour moi et je suis l'heureux élu pour lui. Une vraie rencontre. Du coup, j'apprends à mieux le connaître. Par exemple, je comprends enfin pourquoi on l'appelle « carrelet ». Avec sa gueule, ses deux nageoires pointues et sa queue quasi inexistante, il a quatre coins. Ça crée un losange dont tous les angles sont égaux. C'est donc un carré.

Les taches aussi, c'est drôle. J'ai vu un documentaire sur le sujet. Les couleurs vives, chez les poissons et les batraciens, c'est une ruse, ça fait peur aux prédateurs. Mon carrelet avait opté pour cette solution élégante. Un jour, il s'est inventé des taches oranges et il est resté aplati au fond de l'eau. La mutation a duré des centaines de milliers d'années. Depuis, les ombres immenses et pleines de dents glissent au-dessus de lui, mais elles foutent le camp. Elles ont peur de se choper une indigestion. Quelle stratégie ! Quelle leçon !

On me pousse. C'est toujours un foutu bordel, dans ce Champion. Les caisses sont hyperencombrées et on n'a pas de place pour faire la queue. Je me retourne.

— Vous avez fini ?

— Pardon ?

— Je sens votre ventre contre mon cul…

— Oh…

— Mais si ! Allez… Poussez-vous un peu…

Un con. Il me fait ses gros yeux, mais j'en ai rien à foutre. Je paye. Quelle aventure ! Difficile de bouffer à midi… On devrait avoir des pois bleus sur la gueule. Ça éloignerait les cons.

Et je nous rapatrie, le carrelet et moi. Je mets la poêle sur la plaque, un morceau de beurre dedans, et je sors la précieuse bête de son cellophane. Surprise, ça gicle. Il n'a pas été vidé. C'est l'explication du prix.

Qu'importe. Un peu de matière, ça ne me fait pas peur. C'est l'occasion de prendre un couteau, ne boudons pas notre plaisir. Je vais crever la bête et vider ses entrailles. L'ennui, c'est que l'évier est plein d'une vaisselle périmée depuis longtemps. Et je ne vais pas vider mon carrelet dans la poubelle, il y a des mouches et des mauvaises odeurs. Encore moins au-dessus des chiottes. Une superstition ou un fond de brahmanisme, je ne sais pas, mais il y a des choses que je ne peux pas faire.

J'opte pour la salle de bain. Je l'éventre dans la douche. J'éjecte la machine molle, je racle, tout part. Je prends le pommeau et j'arrose à fond le ventre ouvert. Les dernières merdes foutent le camp. Il ne reste plus que la bonne chair.

Impeccable, tout propre. Lunaire d'un côté, et terriblement terrestre de l'autre. Je le jette dans le beurre qui crépite. Je craque du poivre dessus et je mets du sel. J'ouvre une bouteille de vin, un rouge léger, un peu frais, et je retourne le carrelet. Je le surveille, il termine de cuire. Je m'installe à table. Avec du pain beurré, ça va être délicieux.

Je ne me trompe pas, je me régale. Il ne faut pas longtemps. Et voilà, c'est terminé. Je jette les arêtes dans la poubelle. Je rajoute l'assiette dans la pile

J j p J j p

complexe de l'évier en faisant très attention. Le château de cartes peut s'effondrer à tout moment. Je vais pour préparer un café, quand…

Quelque chose cloche. Ça pue. Pourtant, ça ne vient pas de la poubelle, j'ai le nez dessus. La salle de bain, ça vient de là…

Les entrailles ne sont pas parties. Une flaque sanguinolente stagne dans l'espace clos avec des bouts noirs et de la vase. Pas folichon. Il faut tout de suite réparer ça.

Je me mets à genoux et je soulève le filtre. C'est bouché. Il va falloir s'armer de courage et y mettre les doigts. Le fameux courage en temps de paix, le moins évident de tous. On n'a pas de médaille et c'est sale. Et en plus, je fais ça tout seul, rien que pour moi. Je suis dans le maintien en conditions opérationnelles de ma carcasse. C'est tout de même affligeant.

Allez ! Courage à nouveau. Je plonge deux doigts et je touille. J'y vais le plus loin possible. J'accroche quelque chose, oui, ça y est, ça vient.

J'arrache. C'est de longs cheveux de nana mêlés aux viscères du poisson. Les tuyaux se gargarisent et avalent tout. Je jette la saloperie qui me poisse les doigts sur l'émail blanc.

Et c'est terrible, ça dessine une chatte. Parfaite, ahurissante. Ça me fait un effet dingue. Je sors ma queue et je me masturbe. Je hurle, ça part illico. Tout seul, à genoux dans ma salle de bain. Je ne sais pas pourquoi, mais je sais que la vengeance est complète.