L'apocalypse des homards
Les Gars des Cocktails Glacés
Majid et moi, on avait un débat de méthode.
— Le cours, qu'il disait, rien que le cours. Tu le scrutes jusqu'à la transparence. Ça doit devenir un souvenir d'enfance.
Et moi, c'était l'inverse. Je ne lisais pas le cours et je me jetais tout de suite sur les exercices.
— T'as mille situations, je disais. T'as toujours quelque chose de nouveau… un dessin, une ruse…
Et il secouait la tête pour la énième fois. Puis il buvait son café et moi mon demi. À part ça, on était réglés comme du papier à musique. Il y avait six jours et demi de mathématiques et une demi-journée de commentaire. C'est-à-dire qu'on pouvait parler de tout et de n'importe quoi et qu'on était samedi après-midi. On a commandé un autre café et une autre bière. Il est revenu à la charge.
— T'as une infinité d'exercices possibles contre un cours fini… C'est tout de même étonnant de choisir de se perdre ! Dans une forêt, tu ne fais pas le tour de tous les arbres !
— C'est l'art du cheminement, j'ai dit. C'est plus réel.
— Ah ? Je ne vois pas…
Il scrutait le fond de sa tasse. J'ai expliqué :
— Ben… Dans la réalité, tu te débrouilles de micro-situations de merde.
Il tripotait sa tasse, toujours rien.
— Tiens, j'ai dit… Prends les filles, par exemple…
Et là, j'ai vu sa mâchoire se crisper. J'étais content, j'avais fait mouche. Il était très susceptible sur ce point-là, Majid.
— Eh bien quoi, les filles ?
— Eh bien, tu ne vas pas théoriser. Tu te débrouilles comme tu peux, c'est tout.
— Mais bien sûr que si, j'ai une théorie !
— Ah ?
— C'est simple. Grand un je les aime toutes, c'est-à-dire que je peux avoir du plaisir ou une vie avec chacune d'elles, grand deux nous ne remplissons pas tout l'espace, et donc nous sommes soumis à la logique de la rencontre, et il faut plaire et il y a des contraintes, et grand trois je suis arabe.
— Oh…
— Et si ! C'est dimensionnant. Comme le sociocul, l'économique, l'histoire, l'ethnie et toutes les merdes qui nous cloisonnent et qui font que le cul est rare.
Il n'avait pas tout à fait tort. Il suffisait d'être en maths pour avoir du mal à draguer en pharma. Cette année, c'était une bérézina. Aucun succès.
J'ai regardé dehors. C'était un beau printemps. La population féminine avait décidé d'être légère avec de la peau, des sourires électriques, et une parfaite alliance des tissus et du vent.
— Quelle misère, j'ai dit.
— Quelle disgrâce !
— On n'a qu'à se faire les thons.
— Jamais.
— Alors, on se masse.
— Putain, m'en parle pas… J'en ai la bite tordue, tellement je me masse.
— C'est parce que tu te crispes.
— Pas toi ?
— Si, mais t'es pas obligé d'étrangler ta bite.
— C'est exactement ça : une petite poupée qu'on étrangle.
De nouveau, j'ai refusé la réalité.
— C'est pas normal, j'ai dit.
— Qu'est-ce qu'est pas normal ?
— Ben que ça ne marche pas !
Il m'a regardé comme si j'étais la dernière des billes.
— T'as pas compris les contraintes ?
— Si, d'accord, t'es arabe, mais moi… Je suis blanco ! J'évolue dans mon ethnie ! Et je fais des maths à haut niveau… C'est tout de même incroyable que ça ne marche pas !
Ses yeux sont devenus énormes. Une erreur gigantesque s'était glissée dans mon raisonnement.
— Attends… T'es pas beau !
Ç'a été mon tour de faire la gueule de celui qui ne voyait pas. On ne m'avait jamais dit une chose pareille.
— T'es gros !
— Oh… Pas tant que ça…
— C'est le problème, justement. T'es bouffi, mais pas trop. T'es ni grand ni petit, t'as rien de remarquable. T'as un physique qui ne veut rien dire. Et ça, c'est la marque infaillible de ceux qui sont pas beaux.
Je me suis regardé dans la glace du fond du bar. On ne pouvait pas dire qu'il avait tort. C'était le reflet d'un gars moyen, un peu mou, accoudé au comptoir. Ça ne voulait rien dire.
— Et en plus, tu t'habilles n'importe comment.
— Ah ?
— T'as des mocassins.
— Eh bien quoi ? Ça existe, les mocassins ! Y a plein de gars qui en portent !
— Oui, mais pas comme toi… Les gars qui ont des mocassins, ils ont une chemise ou un polo… C'est un ensemble ! Ils n'ont pas un gros pull bab comme tu mets sur ton tee-shirt !
Je voulais bien lui concéder ce point-là. Les vêtements, ça n'a jamais été mon fort. Il y en avait trop et c'était difficile de choisir.
— Et t'as du gerbis sur ton pull !
Encore une fois, la stricte vérité. J'avais mangé un sandwich à midi et je n'avais pas réussi. Ce n'était plus la peine que je me regarde dans la glace. J'étais une tache dans le printemps, voilà ce que j'étais. Les gazouillis et le nu qui se trimballe, ce n'était pas pour moi.
Majid a bien vu que j'étais plus bas que tout. Il m'a flanqué une tape dans le dos.
— Allez, viens… C'est pas grave… On va pisser…
Devant l'urinoir, il a lâché sa bite.
— Tu vois, je n'ai pas menti… Je pisse à droite…
C'est vrai, le jet partait à droite. On a pissé et on a secoué nos bites. J'ai fait attention de ne pas arroser mes mocassins. C'était inutile de gâcher les dernières chances ou non-chances qui me restaient.
Majid est rentré dans une cabine. Il a rabaissé le couvercle des chiottes et il est monté dessus. Il a ouvert la lucarne au-dessus de la chasse et il a allumé un pétard.
— Tu surveilles ?
— D'accord, j'ai dit.
Je me suis posté à l'entrée des chiottes et j'ai laissé traîner un œil du côté du bar. Pendant ce temps-là, on pouvait causer tranquilles.
— J'ai trouvé un nouveau truc, a dit Majid.
— Ah ?
— Creamy glasses… Tu fais ça sur google…
Il parlait lentement, il tirait à chaque phrase.
— T'as des femmes… elles ont des tailleurs, des beaux chemisiers… et elles ont toutes des lunettes… elles discutent, elles ont des blocs-notes… elles visitent une entreprise…
Il recrachait les bouffées par la fenêtre. Il faisait ça très bien, la fumée illicite partait dans le printemps.
— … sauf qu'elles se sont gourées… c'est un hangar de maintenance, elles n'ont rien à foutre là… t'as de grandes portes qui s'ouvrent et toute une tonne de gars qui débarquent à poil…
— Putain…
— … en bottes… du méchant… elles sont complètement détruites. Ils envoient la purée sur les lunettes, on ne les voit presque plus. Elles sont obligées de lécher leurs carreaux… Ça dégouline dans leurs cheveux…
— Putain…
— Le bukkake, ça s'appelle… Un truc salement collectif… complètement dingue…
Le barman avait l'air de vouloir savoir ce qui se passait dans ses chiottes.
— Grouille-toi, j'ai dit.
Majid a arraché la braise et il l'a jetée dehors. Il a fermé la lucarne et tiré la chasse. On est revenus au bar.
— Creamy glasses, tu dis ?
— Oui. Sauf qu'il faut que t'enlèves toutes les pages qui causent de cocktails glacés. Parce que si tu fais creamy glasses tout seul, t'as un million de pages web.
— Tu veux dire… un vrai million ?
— Entre un et deux millions. J'ai vérifié.
J
Le barman a posé l'addition sur le bar. J'étais sans voix. On avait bu cinq demis, cinq cafés, et il y avait un million de pages web qui causaient de cocktails glacés. On a payé. Majid non plus ne s'en remettait pas.
— Tu te rends compte de la tonne de cons qui nous pondent des pages sur la glace ?
Non. Je ne me rendais pas compte. C'était totalement nouveau pour moi.
— Et après, ils décorent leurs cocktails avec des palmiers et des photos de filles dans la fête la plus totale… Ils gomment les thons, les vieux, les rabougris, les bébés… Un putain de rêve de merde…
Le problème, c'est que la fête c'était eux. Ils étaient ensemble, sous les palmiers… Nous, on était coincés dans nos murs. On est sortis. Majid ne décolérait pas.
— C'est pour ça qu'on est là, il a dit.
— Comment ça ?
— On lutte contre ça.
— En faisant des maths ?
On était au coin de la rue. Il a jeté un œil à droite, à gauche, et il a rallumé son pétard.
— On agrandit l'espace mental… Voilà ce qu'on fait…
Il a aspiré une longue braise.
— Et tu sais pourquoi on fait ça ?
Il était au sommet de l'inspiration. La voix était presque éteinte.
— Non… Je ne sais pas, j'ai dit.
— Parce qu'il y a un désir de théorie !
Un vent d'herbe a soufflé sur moi. Avec mes cinq demis à jeun, j'avais l'impression d'être dans un beau galop. Et je voulais bien croire qu'il existe, son désir. La bestiole musclée ne demande que ça. Violer l'espace le plus rapidement possible. Aller de l'autre côté de l'horizon, agrandir l'imaginaire.
Majid hochait la tête, les yeux écarquillés. Il avait l'air convaincu et surpris à la fois. On aurait pu rester comme ça longtemps, mais j'ai shooté dans son pied. Des policiers arrivaient.
Il a écrasé le mégot et il l'a poussé sous une voiture. Les policiers étaient quatre, sur le trottoir d'en face. Les deux premiers marchaient en regardant droit devant. Les deux autres ont tourné la tête vers nous, tout au long de la translation. On a attendu que la belle chorégraphie se termine.
— Bon allez, a dit Majid.
Les lampadaires avaient détecté la nuit, les magasins fermaient. Chacun de nous allait reprendre sa rue, se visser dans son escalier. On allait repousser nos murs le plus loin possible, à tâtons. Ça prenait des années.
— Bon courage, il a dit.
— Bon courage.
C'est comme ça qu'on se quittait.