L'apocalypse des homards
Une thèse exactement opposée à la mienne
— Mais, l'imaginaire… On n'en a rien à foutre !
J'écoute. Le gars est dans une thèse exactement opposée à la mienne. C'est l'ennemi et c'est une grande chance. Ce n'est pas tout le temps qu'on tombe dessus. Dans ce cas-là, on l'écoute à fond.
— Une illustration, d'accord… pour la mémoire… une comparaison, un peu d'esprit… Mais c'est la réalité qui nous intéresse…
Je le laisse s'avancer. Je sirote mon demi.
— Il faut s'engager, bordel… Changer le monde ! Il n'y a que ça !
J'ai de la chance, mon verre est pas mal plein. Et si son argument contre l'imaginaire, c'est juste ça, je vais le lui balancer à la gueule. Le monde sera changé, il ne pourra rien dire.
— S'il n'y a pas de combat, ce n'est pas la peine…
Là, d'accord. Moi aussi, j'adore les combats. Mais je ne vois pas d'attaque possible. Il me manque quelque chose.
— Hé… Tu te réveilles ?
C'est vrai que j'ai les yeux vitreux. Je peux le voir dans la glace du fond du bar. Le gars rigole, mais il a tort. Les miroirs sont mes alliés.
— T'es foutu, il dit.
Ils sont terriblement forts, les miroirs. Rien qu'avec le minéral, ils dédoublent la réalité. Il suffit que je me plonge là-dedans et je trouve quelque chose. D'ailleurs, ça y est, j'ai trouvé. Je me lève et je lui montre mon tabouret.
— Oh, putain !
Il n'avait pas prévu ça. Un godemiché luisant et terrible. Fiché en plein milieu du tabouret. Il est là, le bâton insensé et ignoble qui m'encule tous les jours. Et il tremble, le gars. Cette arme vaut bien mieux que toutes les chimères qu'il peut m'inventer.
Il veut s'échapper, mais je lui enfonce ça dans la gueule. Je le pique au sol. Le tabouret est pratique, j'y vais de tout mon poids. J'appuie mieux que saint Michel tout en haut du Mont-Saint-Michel. Ses écailles crissent, les jus giclent. Il agite ses affreuses petites pattes et il crève en bas du bar.
Et je paye mes consos. Faut pas qu'on croie que je ne suis pas de la civilisation. Au contraire, je l'aime, la civilisation. Je fais ce que je peux, c'est tout.