L'apocalypse des homards

Jean-Marc Agrati · Chapitre 90 sur 90

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L'apocalypse des homards

Lettre à un Éditeur

 

En mathématiques, la sensation d'être stupide arrive rapidement. On a des définitions, des théorèmes, le cas clinique à opérer, les formules se laissent désosser comme un rien et on peut partir dans toutes les directions. On noircit des tonnes de brouillons avec de jolies arabesques qui s'enroulent autour du néant. Rien n'approche mieux la stupidité que ce mécanisme sans fin. Une intériorité qui se déplie elle-même et qui ne parle de rien. Autant être un insecte qui se promène sur un bout de je ne sais quoi et qui n'en voit pas le bord.

Mais quand on trouve, quelle joie ! Le brouillon s'élimine ! Formidable !

En littérature, c'est aggravé. On n'a pas de critère pour s'arrêter. Qu'est-ce qu'on a, du coup ? Une explosion. Quand je rentre dans une librairie, j'ai le vertige. Il y en a tellement, et je lis lentement… Et pourtant, je m'apprête à rajouter un livre. Pas évident. En plus, c'est mon quatrième. Je récidive et je signe. Plutôt gonflé !

Quelqu'un m'a dit : « Ben oui, c'est comme ça… Il y a mille styles et mille univers… ». Il n'était pas vraiment moqueur, juste un peu amer. Il a rajouté : « Plein de gens écrivent bien… »

Bon… Livrons-nous. Les mille styles et les mille univers ne motivent pas, pour moi, tous ces bouquins. Une expression qui ne fait juste que se déplier, c'est un gars qui marche en sifflotant les mains dans les poches. Il a une sensibilité, on peut en être sûr, et son intériorité intéresse çà et là, d'accord. Ses phrases coulent de source, OK, allons-y. C'est joli et chantant jusqu'au bout. Puis on repose le bouquin avec la sale sensation d'avoir été trompé.

Et les mille univers ? Eh bien là, je vous arrête. L'univers, il n'y en a qu'un, point à la ligne. On peut tout imaginer, tout transgresser, les lois physiques, les lois du récit, rebattre les cartes, redistribuer, déconstruire ou se plonger dans les outremondes, mais on n'a qu'un seul univers et on ne parle que de ça.

Et j'invaliderais avec ces quelques mots toutes les littératures de l'imaginaire ? Absolument pas. Je dis juste que l'imaginaire n'est pas une fin en soi. Il nous offre de nouvelles façons d'écrire, c'est formidable, mais il n'aspire qu'à une chose : creuser un inconnu bien réel. Extraire un sentiment, une pensée ou une vision valable, entièrement valable, vrai, tangible et manipulable comme un résultat scientifique, même si ça peut être métaphorique, détourné ou indirect.

L'imaginaire ne constitue pas une littérature à part. Il est même tout à fait général, comme la littérature taxée de l'étonnant adjectif. Je vous en parle, parce que j'y suis, dans l'imaginaire. Feuilletez et vous verrez. La réalité dérape presque tout le temps. Que ce soit pas à pas, brutalement, dans l'onirisme, le psyché, la science-fiction ou le fantastique convenu. Je fabrique aussi un fantastique maison, de toutes pièces, rien qu'à moi.

Simplement, je raccroche les wagons avec des angoisses ordinaires et des frayeurs bien concrètes. Universelles, osons le mot. C'est quoi l'universel ? Prenez un juriste new-yorkais et un paysan burkinabé et faites l'intersection. Il est là, l'universel. Les tristesses, l'inadéquat, la finitude sous toutes ses formes et la foire actuelle. Les tristesses et les peurs s'emboîtent en poupées gigognes depuis le mal aux pieds jusqu'à l'idée de Dieu, en passant par le ressentiment social, économique, historique, les tares de l'époque, les amitiés déçues et la gueule criblée d'acné.

Ça fait mal, ça blesse. Pour moi, pas de véritable expression sans une sensibilité heurtée. Valable en musique, en dessin. Valable dans beaucoup de choses, je crois.

Pas folichon ? Eh bien si, justement. Et même, folichon en diable. Parce que quand la réalité n'est pas au rendez-vous des aspirations, qu'est-ce qu'on fait ? On se venge. Et l'imaginaire est une voie. On bâtit un terrain rien qu'à soi. Une fuite ? Non. Encore moins un refuge. On réinstalle le ring et on réfute. J'adore les combats et la vitesse aussi. La machine s'emballe, se dérègle, et je n'ai peur d'aucun jus et d'aucune transgression. Je manie la farce, le frénétique. C'est la célérité de l'imaginaire qui crée la jubilation.

Et j'ai une arme, le bizarre. C'est une main coupée et elle a cinq doigts : la peur, le rire, les larmes, le dégoût et l'envie sexuelle. Elle se promène sur votre corps et elle plonge dans votre ventre. La tête est limogée, la vision se forme plus bas. Elle attaque le système nerveux et les choses prennent l'apparence du rêve. Cette distorsion permet d'explorer les zones d'ombre, le malsain, l'inadéquat…

Alors, oui, parfois, c'est incorrect. Si on parle d'angoisses et de frayeurs ordinaires, les tabous sont juste à côté. On sera peut-être choqué, ça dépendra de la sensibilité de chacun. Mais ce n'est pas le but. Le privilège de l'imaginaire, c'est de bien mener des expériences par la pensée. On ne nuit pas, quand on imagine. Il ne faut pas l'oublier. Et quand on a conscience du mal, ça me paraît même être un devoir que d'imaginer les formes qu'il peut prendre. Au bout de l'imaginaire, il y a une moralité induite. Est-ce ça qui motivait les somptueuses descriptions de l'enfer des temps passés ? Je ne sais pas. À vous de voir.

Un mot sur le porno. Il y a du cul, et même du sale cul. Mais il est tout sauf libidineux. Ça peut être le fait social : oui, il y a de la pornographie. Ça peut être un cul rose, mais rarement. Juste deux ou trois fois, et dans ces cas-là, il est teinté d'humour. Sinon, c'est un cul noir, une insulte. Un cul-juron, antisocial. Et quand les choses s'aggravent, ça devient un cul de guerre et il a une portée symbolique. Mais là, je vous laisse découvrir.

Une autre arme : un je tout craché. Il permet l'oralité et la spontanéité du rêve. Il aime les phrases courtes et il ignore le passé simple. C'est la forme qui instrumente le moins l'écrit. Mais qu'on ne confonde pas : il n'est ni autobiographique, ni autofictif. On trouvera quelques morceaux de réalité qui me concernent intimement, mais c'est un je polymorphe. Il endosse mille rôles

j p y p

et il nage dans un fantastique social. Il peut être un chien, un central domotique, un employé de banque, un savant fou, un légionnaire romain, un combattant de l'islam, un enfant, une vieille femme, un pochetron ou moi-même.

Il peut être victime ou bourreau. Et un monstre, bien sûr… Il peut devenir un monstre. La fabrication du monstre, ça pourrait être le thème de mes livres.

Il ne faudra pas y voir de démonstration. C'est l'avantage de la fiction. On opère une descente dans l'obscur, on éclaire une sale ombre qui traîne et vite,

on remonte. On a visé juste. En tout cas, les photons de la torche 5 ont impacté la sale bête. On souffle, on récupère. Puis on rentre chez soi et on mange à nouveau. La fiction est close. On est savant d'une peur, c'est déjà pas si mal.

On n'est pas dans le tribunal de la tête. Rêver n'est pas penser. Si on veut du clair, on n'a qu'à lire des essais ou de la philo. Ou le Code pénal, c'est encore mieux.

Donc, voilà : je fabrique des vies imaginaires, mais je vous paye en réalité sonnante et trébuchante. Mes avatars ont tous une question un peu pénible ou drolatique à vous poser. L'idéal, pour moi, c'est que A rie, que B grince des dents et que C ne sache plus trop bien, qu'il se sente perdu, qu'il repose le bouquin et qu'il s'aperçoive qu'il y a une porte mal fermée dans un des couloirs de sa tête.

Je mène mes expériences avec du court. La nouvelle, je suis à l'aise là-dedans. Elle permet des ruptures de registres, de mondes, de formes. Elle permet d'accorder une tonalité rien qu'à elle. On passe de la farce au cauchemar et un gros morceau de réalité débarque. On l'invite. On s'amuse à éclairer une même inquiétude depuis des mondes différents.

La nouvelle permet aussi l'impatience : quand elle ne me convainc pas, je peux lâcher, éliminer. Le court, c'est aussi une affaire de tempérament. On ne s'embarrasse pas, on ne remplit pas. Pas de plan. Tout tourne autour d'une ou deux visions. Et c'est mes premières amours, le court : les maths, la philo et la poésie.

Pour ce recueil, j'ai mêlé du court avec de l'encore plus court. Des shots, j'appelle ça. Des écrits rapides qui se mémorisent d'un trait et qui fabriquent une vision avec peu de moyens. Ils peuvent fonctionner seuls ou en séries. Ça donne un recueil composite, protéiforme, plus psyché et plus libre que mes autres livres. Mais ça reste la même œuvre.

Quelques emprunts et influences :

- « Trois légionnaires » est inspiré d'une nouvelle d'Hemingway : « C'est aujourd'hui vendredi », dans Nouvelles complètes, Quarto-Gallimard.

- « Eraserhead remix » m'a permis de revivre librement le film de David Lynch.

- Le question-réponse sans question d'un « Entretien avec le premier artisan de France » est une idée de David Foster Wallace, dans Brefs Entretiens avec des hommes hideux. Un recueil de nouvelles d'une grande variété formelle.

- « Le concert des meubles » est une évocation de Yapou, bétail humain de Shozo Numa.

- Le mélange court/encore-plus-court qui m'a durablement marqué est Le Ragoût du septuagénaire de Charles Bukowski.

- Dans Interzone, William Burroughs mélange des nouvelles, de l'autobiographie et de l'écriture hallucinée. Ce livre a beaucoup compté. Une créature de Burroughs se trouve parmi mes anges.

Je vous souhaite une bonne lecture.

Marseille, le 17 mai 2010.

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Jean-Marc Agrati

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