L'apocalypse des homards
T'as Pas de Canapé ?
— Salut.
— Salut.
C'était mon alter ego.
— Entre, j'ai dit.
On avait eu la même vie, et à un moment donné, on s'était séparés. Il me rendait une visite. On s'était dit que c'était intéressant de faire le point.
— C'est folklo, chez toi…
Il parlait des gars du chichon en bas. Il a rigolé jaune.
— Ils ne se poussent pas…
— C'est parce qu'ils ne te connaissent pas, j'ai dit.
Il a enlevé son manteau et il l'a posé sur une chaise. Il a jeté un rapide coup d'œil autour de lui. Il avait à peu près vu tout l'appart.
— Pas mal rude, tout de même…
Une cuisine, une pièce minuscule et une chambre aveugle.
— Vingt-cinq mètres carrés, j'ai dit.
— Avec tout ton bazar…
— Oh… Je ne me suis pas alourdi…
— Non, mais tu t'étales.
Les papiers et les vêtements, c'est vrai. C'était difficile de tout ranger dans un si maigre espace.
— Bière ? vin ? whisky ?
— Allons-y pour le vin direct, il a dit.
Il a posé une bouteille sur la table.
— C'est du bon. J'espère que t'as fait à manger !
— Bien sûr…
Et pas n'importe quoi. De la lotte. Avec une préparation spéciale.
— T'as quelque chose pour commencer ?
— Du pâté, j'ai dit. Sers-toi, il est là.
Il a pris le quignon du pain et il a taillé dans le pâté. Je lui ai tendu le tire-bouchon.
— Tu débouches la bouteille ?
— OK, il a dit.
J'ai mis les lardons et les oignons de ma recette à rissoler. J'ai posé tout de suite la question délicate.
— Et elle ? Comment elle va ?
— Bien. Elle t'embrasse.
D'accord. Pas si délicat que ça, dans le fond. Lui, il avait continué avec elle. Moi, elle m'avait largué. J'ai rajouté une cuillerée de miel liquide dans les lardons et les oignons. Depuis quelque temps, je testais les sucrés salés.
— Austère, ici…
— Remets-toi, j'ai dit.
On n'allait pas se répéter comme des cons. Ça allait être chiant, à force. Il a continué à bouffer le pâté. Il y allait vite, il avait vraiment les crocs. Il a repéré mon barda de motard.
— T'as toujours ta moto ?
— Oui.
— La vieille ? Celle qui est cabossée ?
— Oh… Elle n'est pas si vieille que ça…
Une dizaine d'années. Était-ce vieux ? C'était bizarre que ça le surprenne.
— Et toi… T'as plus de moto ?
— Non. J'ai arrêté.
J'ai fait revenir les morceaux de lotte. Je les ai rajoutés à ma préparation de lardons et d'oignons et j'ai touillé. J'ai égoutté le riz, c'est bon, on pouvait passer à table.
— On reste dans la cuisine, j'ai dit. Ça ne va pas être pratique, là-bas.
— Ça me va.
J'ai posé les casseroles sur la table. On s'est servis.
— Et le boulot ? j'ai demandé.
— Gros…
Il avait encore du pâté dans la bouche. Il a terminé d'avaler.
— Direction…
— Technique ?
Il a fait ni oui ni non.
— Technique, comme on dit… Rédaction de propales… Embauches, suivi d'affaires…
— Ah… T'es dans le service…
— Oui… Conseil, services informatiques… Dans les banques et les assurances, essentiellement… Mais on travaille aussi dans la bagnole, dans le pétrole… On embauche quelques ingénieurs…
— C'est gros comment ?
— Une trentaine…
Pas mal. Je n'avais pas été aussi loin.
— Tu ne voulais pas revenir dans l'industrie ?
Il a eu un geste désolé.
— Deux fois moins payé… Tu le sais bien… C'est déjà des boulots de dingues, mais si en plus, ça ne paye pas…
Il bouffait vite, mais avec application. Bien droit sur sa chaise. Il a continué d'expliquer la bouche pleine.
— L'industrie, t'y es, t'y restes… T'as une tonne de cadraillons sur les rangs… Tu ne te fais pas ta place comme ça… Je ne t'apprends rien…
— Et en ce moment, c'est pas trop dur ?
— Si…
— Mais t'es pas en danger…
— Non… Je suis associé…
J
— Ah…
— Je suis le numéro deux…
— Évidemment…
— Et le gars, en face, il ne fait que du commercial, alors… D'ailleurs, tu le connais.
— Ah ?
— Ben oui…
— T'es avec cette enflure ? T'es revenu avec lui ?
Geste désolé encore.
— Le réseau…
À l'époque, on avait eu un gros coup de colère. On l'avait quitté avec fracas. On y avait laissé des plumes.
— Les années sont passées… Et je gagne bien…
Tout de même, ça me faisait mal.
— Le monde est si resserré que ça ?
Ni oui ni non encore.
— Une grosse place, ça ne s'improvise pas.
— J'espère que tu l'encules, j'ai dit.
— Impossible. C'est lui le gros enculeur. Mais je gagne bien… T'en fais pas…
On a déchiré la bête silencieusement. Une chair délicate, la lotte. Il ne faut pas trop la cuire. Il a rompu le silence plutôt brusquement.
— Bon… On attend un gosse…
— Ah ?
— C'est en route…
— Quelle nouvelle !
— Ça ne te fait pas trop chier ?
— Non ! J'en attendais pas moins de toi…
J'aurais même été déçu du contraire. On a trinqué, et vraiment. Pas un soupçon de reproche. Les choses continuaient leur chemin sans moi, c'était comme ça. On avait chacun notre voie, le partage était honnête.
— J'avais un peu peur de te le dire…
— Arrête…
Silence à nouveau.
— Ta lotte est délicieuse.
— Oui. Je me suis bien débrouillé.
— Tu ne t'es pas moqué de moi.
— Non. En plus, ça coûte bonbon, la lotte.
Il a souri.
— Tu serres la vis, hein…
— Ah putain, m'en parle pas… Je fais attention à tout…
— Je te sers la fin de la bouteille…
— Je veux bien.
— Et après, on fait comment ?
— T'as le cubi, juste à côté.
— Ah… On passe au gros rouge qui tache…
— …
Il a actionné la fontaine et il a rempli son verre. Ç'a été son tour de mener l'enquête.
— Et tes bouquins… Ça marche ?
— Ça existe.
— Et le prochain ?
— Ça arrive.
— C'est long…
— C'est comme ça.
— Pourtant, ça devrait t'inspirer, ici…
Je l'ai trouvé un peu lourd, sur ce coup.
— J'ai eu quatre logements en deux ans… D'accord ? De juin à juin. Fais le calcul.
— Oh… T'énerve pas…
Depuis qu'on s'était quittés. Et tout ça pour démontrer qu'un endroit viable, pas cher, et qui ne soit pas une coloc, ça n'existe pas à Paris.
— J'ai passé tout mon temps en logistique…
— Et tu pensais à elle…
— Ça, c'est un peu terminé.
Il a eu l'air étonné.
— C'est vrai ?
Il posait les bonnes questions, évidemment.
— Non… pas tout à fait, j'ai dit.
— Ça ne le sera jamais…
— Le bouffage d'énergie, si.
Sinon, bien sûr… L'amertume, le souvenir… Je ne vois pas comment on peut s'en débarrasser. Ou alors, on n'a pas aimé. Il s'est resservi à la fontaine.
— Il passe bien, en fait, ce vin…
— Mais oui…
Il buvait bien, ça faisait plaisir. Il a reposé son verre et il m'a fixé.
— T'as pris un sacré coup de vieux, quand même…
— Ah ? Tu trouves ?
— Ah oui…
Pourtant, on avait vieilli pareil, à la seconde près. Je l'ai examiné. Il n'était pas tout frais, lui non plus.
— Et pas toi…
— Si, mais c'est pas le même. Moi, c'est les marques de la bosse. Ça creuse les joues et j'ai les rides au front. Je le sais bien, on en fait le tri tous les jours…
Il a continué en bouffant la lotte. Il se régalait.
— Toi, c'est l'avachissement… tes traits tombent, c'est vraiment autre chose…
— …
— Et tu prends du bide…
— Oh… Un peu !
Il était pas mal corpulent, lui aussi.
— On doit peser la même chose, j'ai dit.
— Quatre-vingt-trois.
— Ben voilà.
— Mais moi, c'est du muscle, regarde…
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Il s'est levé. Il a soulevé les pans de sa veste et il a fait un tour complet.
— Tu vois ?
D'accord. Il avait une meilleure silhouette. Il s'est frappé le ventre.
— C'est plat !
Il s'est rassis. J'ai demandé :
— Tu fais du sport ?
— Du vélo d'appart…
— …
— Et des pompes… De l'assouplissement, aussi.
— …
— Tu devrais essayer, ça change la vie.
— Ça change quoi ?
— T'es en forme… Tu fais la paix avec le corps…
— …
— T'as encore des insomnies ?
— Oui…
— Eh ben, pas moi…
Étonnant. Il n'avait jamais été prosélyte comme ça. Ou alors, il me faisait chier, c'est tout.
— Tu ne vas tout de même pas me faire le coup de la santé publique ! j'ai dit.
— Non…
J'ai enterré le sujet avec un lardon empalé sur le poisson. J'avais eu peur d'avoir forcé sur le poivre, mais avec le miel, ça passait bien.
— Et ta nouvelle nana ?
— Bien, j'ai dit. Je baise. Je découvre un nouveau cul.
Une pointe de tabasco. C'est ça qu'il faudrait rajouter. Ou du piment, carrément.
— Ça doit être quelque chose…
Il était songeur. Depuis une dizaine d'années, il était fidèle. Dans ces cas-là, on ne sait plus trop ce que c'est que le sexe.
— Ça rénove, j'ai dit. On se concentre, c'est surtout ça. Le temps que t'es concentré, tu vides ta tête, tes nerfs… Ça opère une remise à zéro.
— …
— Plus rien n'est pareil, après. Même le papier peint, il a une autre gueule.
— …
— Mais toi… tu baises !
— Peu. Le samedi, et encore…
— …
— Fatigue… Besoin de s'effondrer de sommeil… Et elle, elle bosse comme une tarée, alors…
Un monstre de travail. Et réglée comme une horloge. Brossage de dents, pommade sur les mains, et elle se glisse sous la couette. Puis elle ouvre un policier et elle tombe la bouche ouverte. On lui retire le bouquin, les lunettes, et on éteint la lumière à son chevet. Ce n'était pas forcément évident de glisser du sexe là-dedans.
— … et puis c'est pas la même chose… C'est la baise de la tendresse… Tu serres ta femme, ta baraque… T'es au milieu du nid…
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— Tu te branles, alors…
— Même pas…
Ça commençait à devenir franchement étrange.
— Tu ne vas aux putes ?
— Non… Ça aussi, c'est terminé…
Il avait l'air surpris lui-même.
— Pas de porno… Rien…
Il a réfléchi. Il a enfin trouvé quelque chose.
— Si, un sex-shop, de temps en temps…
— Ah… Tu te tapes le garde-à-vous dans la guérite…
— Et encore, ça remonte à longtemps… L'an dernier… Ça ne compte pas vraiment…
Il avait raison. À ce stade, ce n'était plus une pratique, juste un pèlerinage. Je ne savais plus quoi dire. C'était la grosse surprise de la rencontre, ce truc-là. J'ai avalé mon dernier morceau de poisson. Il avait salement refroidi.
— Tu veux du fromage ?
— Non, il a dit.
— Alors, on passe à côté.
On s'est levés et on a pénétré la pièce minuscule.
— T'as pas de canapé ?
— Non. Juste un fauteuil.
Important pour lire, le fauteuil. Je me suis assis dedans.
— Et tu ne me l'offres pas…
— Non. Toi, t'as la chaise du bureau.
Il s'est assis, un peu dépité. Il a examiné la pièce, les murs, le bureau. Il a aussi regardé les toits par la fenêtre.
— C'est une vraie planque, ici…
Pas faux. Une sorte de maquis. Je nous ai servi du whisky.
— Nous, on a le gros espace… standing ! Tout est beau…
Je n'avais pas vu leur nouvel appart.
— C'était déjà pas mal beau avant, j'ai dit.
Il a encore fait son geste où il s'excuse d'on ne sait quoi.
— Ça continue…
— Toujours…
— Ça ne s'arrêtera pas…
J'ai soupiré. On s'était pas mal écœurés sur le sujet.
— On en avait, des sous, bordel… j'ai dit.
Bizarrement, la pointe d'écœurement n'aggravait rien. Au contraire, elle équilibrait l'amertume. Deux maux valent mieux qu'un. Entre les deux, on trouve une zone neutre, grisâtre, où les silhouettes s'estompent. C'est moche, mais on est libre. Alors, on avance.
— C'est pas que les sous, c'est la normalité, il a dit.
Normalité… Il m'apprenait quelque chose. On n'aurait jamais parlé comme ça, auparavant.
— T'as ta place, c'est plus simple… Tout le monde comprend… C'est un souci de moins…
D'un coup, il m'a flanqué la nausée. Un souci de moins… Pouvait-on parler comme ça des choix importants de la vie ? de l'amour ? du métier ? des
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matières qu'on touille ? C'était franchement sinistre. Mais c'est surtout sa gueule qui m'a abattu. Il avait les yeux dans le vide et il laissait les mots sortir de sa bouche. Il avait l'air de les découvrir au fur et à mesure qu'ils vibraient dans l'air.
— T'es convaincu de ce que tu dis ?
— J'en fais l'expérience tous les jours.
— Ah…
— Je ne dis pas que je suis convaincu…
— …
— Dans le fond, ce n'est pas une affaire de conviction…
Je me suis tu. À quoi bon réfuter ? Une extinction, voilà ce que j'étais en train de vivre. Un sale goût a envahi ma bouche. Je l'ai chassé avec du whisky. Il a regardé les bouquins au pied de mon fauteuil. Ç'a eu l'air de le réveiller.
— Dis donc… tu lis du dur !
Il en a pioché quelques-uns. C'est vrai, ça ne rigolait pas. Hegel, Marcuse, Laborit. J'étais dans un cycle bien costaud.
— Hegel, d'accord…
Il était admiratif. On avait commencé la lecture des philosophes à l'âge de quinze ans et on s'était juré de ne jamais arrêter. On avait même envisagé la fac de philo. Et lui, il avait sauté directement de Spinoza à Nietzsche. Il savait qu'Hegel, c'était un gros trou.
— Et toi, tu lis quoi ?
Il a fait la moue.
— Plus grand-chose…
— Oh !
— Je ne sais plus trop si je mérite ma bibliothèque…
— Merde !
— Je lis Le Monde… Le Courrier International… Un peu de net de temps en temps…
Incroyable. Il fallait que je me mette ça dans le crâne. Il y avait un possible en moi qui faisait que je ne lisais plus.
— Et tu peux pas t'organiser ? pousser le quotidien ?
— C'est plein comme une pomme. Tu vois l'espace qu'il y a entre les pépins et la chair ? Eh bien, c'est ça, mon temps. Et le gosse arrive, alors…
— Mais c'est une vie de singe !
— C'est une vie.
— Certes…
— On est des expériences, c'est tout.
Ce salaud voulait s'en tirer par un match nul. Il m'enfonçait dans sa zone grise désastreuse où tout le monde s'agite de manière indifférenciée. Tous ceux qui s'éteignent ne désirent que ça. Que le monde s'éteigne avec eux. J'ai retrouvé ma gnaque d'un coup.
— Non, j'ai dit.
Détruire sa phrase. Il ne me restait plus que ça. Évidemment, il a tout de suite organisé sa défense.
— Tu veux dire qu'il y a de meilleures vies que d'autres ?
Narquois, pour le coup. On s'était usé la tête un bon millier de fois sur le sujet.
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— Du point de vue extérieur, non, j'ai dit.
Subtil. J'occupais le terrain tout en précisant l'attaque. Il a bien vu le danger. Il a rameuté toutes ses troupes.
— Mais c'est quoi, l'intérieur… Nos caboches ? Le jugement intime qu'on porte sur soi ? La dose de victoire ou d'échec que chacun s'accorde ?
Un vrai mur. Je piétinais. Il avait tout bétonné, ce salaud. Il secouait la tête en souriant.
— Tu ne pourras jamais nous départager…
Et d'un coup, ça m'a paru logique.
— Il faut remonter avant la scission !
La percée. Je me suis engouffré. Sa tronche a tout de suite changé.
— Les chemins étaient là, il a dit… On était déjà en train de se séparer…
— Encore avant !
Et là, plus personne. Je courais droit au but.
— L'enfance…
— Ben oui ! Le marmot !
Le meilleur des juges. Celui qu'on a toujours été. À la fois à l'intérieur et à l'extérieur. Le gamin qui scrutait les cailloux en rêvant nos vies, puis mille autres encore, puis tout. Les abysses, les confins, les chemins de crête et l'intérieur du caillou. Puis il prend le caillou, il vise une branche, et s'il la cogne, il a gagné. Les vraies perceptions et l'idée de l'homme, tout ça se bâtit très tôt. Peut-être pas à sept ans, mais à dix, douze ans, tout est bouclé.
— Qu'est-ce qu'on faisait ? j'ai demandé.
— On explorait…
Il a dit ça avec son masque d'éternels regrets. Je l'aurais volontiers baffé, ce con. Et ce n'était plus la peine de démontrer quoi que ce soit. L'exploration, elle était de mon côté, la question ne se posait même pas. J'étais le prolongement du môme, je ne l'avais jamais quitté. Et ça n'a rien à voir avec de la psychanalyse ou du jeunisme à la con. C'est garder les énergies. Et poursuivre les pratiques. Depuis tout le temps, et avec ténacité.
— Et toi, tu suis ! bordel… Tu lâches tout ! T'es transbahuté dans le désir des autres !
Un meuble humain. J'en aurais bien fait un tabouret. Ça m'aurait aidé à choper les confitures en haut de l'armoire.
— Et en plus, t'as été DEUX FOIS berné…
Il m'a fait sa gueule de con. Il ne comprenait toujours pas.
— Parce que l'enflure avec qui t'es dans ta boîte… C'est pas une demi-route, lui… Il y va à fond ! Il est VRAIMENT passionné par l'argent… Il le veut, son paquet de millions d'euros en quelques années… Faire fortune… Si c'est pas enfantin, ça !
Et elle, n'en parlons pas. Rêve et conviction également. Dans un genre lent, mais puissant. Une excavatrice. Elle a mis quinze ans au pot pour devenir historienne au CNRS. Et elle n'a jamais envisagé autre chose.
Et maintenant, elle a tout. L'estime, la place… Le luxe infini de patauger dans la joie de sa matière… Le grand chelem. On rajoute à ça un mari qui gagne plein de sous, et là, c'est assez génial. Ce serait juste chouette qu'il se mette à faire du vélo d'appartement.
— Tout le monde touille un vrai truc… Sauf toi !
Scanné, mon alter ego. Et je n'avais pas eu besoin de canapé. Juste d'un fauteuil.
Il ne disait plus rien. Il fixait un point du lino merdique. Je me suis demandé à quoi il pouvait bien penser. Sans doute à rien. Ces gars qui ont tout lâché, ils sont dans le gris. Ils perçoivent, c'est tout.
On s'est emmerdés sans rien dire. De toute façon, tout était dit. On n'allait pas échanger des opinions à la con. J'ai siroté mon whisky. Il était toujours dans sa tache.
— Tu veux du crade ?
— Quoi ?
— Du crade…
Je lui ai montré l'ordinateur. Il a enfin compris.
— Ah ? Euh…
Il a ricané.
— Pourquoi pas…
— T'as qu'à cliquer sur l'icône en bas, j'ai dit.
— Laquelle ?
— Crad. C-r-a-d.
Il a cliqué. Le cul a envahi l'écran. On a regardé ça en silence. Au moins, je bandais. J'arrêtais de m'emmerder. J'ai défait ma braguette et j'ai empoigné ma bite. Puisqu'il avait tout oublié…
— Tu vois, tu fais comme ça…
J'ai commencé les va-et-vient. Il avait la bouche ouverte, aucun mot ne sortait.
— Tu veux sucer ?
Un léger tremblement. Vraiment foutu, le con.
— Et après, je ne te devrai plus rien ?
L'échange. Il parlait comme les salauds. La vie, pour lui, c'était une perpétuelle négociation.
— Rien, j'ai dit.
Il s'est levé. J'ai écarté les jambes. Il s'est installé.
— Je ne l'ai jamais fait…
— Et alors ?
Ce n'était pas un argument. Il a hésité une dernière fois et il s'est plugué. Il a improvisé une fellation. Il faisait ça plutôt bien, il avait toujours été un bon élève.
— Je peux toucher ta tête ?
Il a soufflé par le nez. Ça ne devait pas lui plaire.
— Allez…
Tout cédait. J'ai posé mes mains sur sa tête et j'ai appuyé. C'était bon, j'avais l'impression de pénétrer sa cervelle. J'ai joui profond. Il s'est relevé.
— T'as avalé ?
— Oui…
— C'est bien.
Je n'aimais pas quand on recrache. Je me suis levé, la soirée était terminée. Je lui ai tendu son verre.
— Rince-toi la bouche.
Il a avalé cul sec. Il a respiré fort, ça lui a brûlé la gorge. On a été à la cuisine. Il a endossé son manteau. Il faisait ça lentement, il avait comme un dernier doute.
— Tu veux rajouter quelque chose ?
— Non…
Pourtant, il cherchait, ça se voyait. J'ai rapidement fait le tour des sujets, je ne voyais pas ce qui avait pu nous échapper.
— T'es sûr ? Sinon, on discute encore un peu…
Il a ouvert la porte et il est resté sur le seuil. Il regardait par terre. J'ai attendu, je n'ai pas voulu le brusquer. Et il m'a foutu un poing dans la gueule.
Sans me prévenir, un truc bien fort. J'ai reculé sous le choc.
— Tu veux qu'on se batte ?
— Non, il a dit. C'était juste un poing dans ta gueule.
Je ne le voyais pas comme ça. J'ai poussé mes bras vers lui et j'ai fait mes moulinets tant que j'ai pu. Des coups de pied, j'essayais tout, mais je ne l'atteignais pas. Je me recevais beigne après beigne.
— Arrête…
On s'était empoignés. J'étais courbé, je ne pouvais plus rien faire.
— Tu saignes…
C'est vrai, le sang inondait ma bouche. J'en avais le goût, du fer et du sel. Le beau liquide rouge coulait sur le parquet dégueu. Je pouvais me voir dedans. Je me suis résigné.
On s'est redressés. Il m'a tendu un mouchoir en papier.
— Ça me paraît mieux comme ça…
D'accord. Dans le fond, c'était une bonne nouvelle, il n'était pas totalement éteint. Il lui restait quelque chose. Bien enfoui, bien coincé, mais quelque chose…
Il a descendu les escaliers minables. J'ai hasardé une dernière question.
— On ne se revoit plus, hein ?
— Non…
Il ne s'est pas retourné. Il avait raison, il fallait accepter de se quitter. Les vies sont jalouses, exclusives. Elles vous avalent entièrement. Je me suis penché. J'ai suivi sa main le long de la rampe.
— Le bouton pour sortir est un peu loin sur ta droite !
— D'accord, il a dit.
Et il a disparu.
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