L'apocalypse des homards
Est-Ce que Tu As une Torche ?
EST-CE QUE TU AS UNE TORCHE ?4
Attention. Toutes les tronches sont brutales et puantes. Tu sors de la médiathèque, tu vas vers le fast-food et tu ne trouves pas la moindre bonne bouille. Ton œil va de gueule en gueule et il rebondit comme une balle piégée. La merde perce tous les visages. L'intoxication est générale. Tu cherches une petite rue pour t'échapper, mais de gros bus déversent devant toi des flots de têtes agacées et suantes. Et elles s'entrechoquent comme mille milliards de petites billes, des seaux de billes, des containers entiers de billes qui crèveraient et ça se remplirait autour de toi.
Et les regards fuient, fouinent ou piquent, et les bouches marmonnent ou laissent échapper des rires déments, et même un marmot, si tu regardes un marmot, eh bien il chiale et sa mère tire sur son bras, et il chiale encore plus et pince la main qui le tient. Et la maman, blanche de rage, fixe un point à l'horizon, mais il n'y a pas la moindre ouverture.
Alors, tu restes immobile, debout, les bras en croix sur la poitrine, genre momie-pharaon. Tu te concentres sur l'air respirable autour de toi. Et tu voudrais que ton regard s'arrête aux parois de ta poche de survie, mais nullement obscures, non, car les parois conduiraient la lumière du soleil, du ciel et des feuillages. Rien que ça. La respiration du soleil. Cette douceur qui t'est familière, qui te dépasse et qui te couve. Et t'es presque bien, là, tu baignes, tu crois que ça vient, cette lumière-là, mais voilà… Des mains, des bras, des épaules et des culs pénètrent ta poche de survie.
Et s'ils te touchent, je vais te dire : s'ils te touchent, tu t'en fous. Tes vers millénaires jaillissent de ton corps et sautent sur eux et trouent leurs vêtements et percent leurs chairs. Et la bestiole millénaire voyage dans leurs corps et va les ronger jusqu'au crâne avant de sauter sur leurs femmes, leurs proches et leurs enfants. Et la malédiction se répand, comme ça, de corps en corps, et tu peuples le monde d'enveloppes sèches, toutes craquelées, et aucune crème autobronzante du cul n'y peut rien.
Ils sont cons, les gens. Ils n'ont pas à te toucher quand tu adoptes la position du pharaon. Malédiction et merde à toutes les crèmes. Plus rien ne peut les sauver.
Et là, on te bouscule. Carrément. Tu tombes presque. Et tu ne vois plus le gars tellement il y en a. Tu te dis qu'il est peut-être temps de commander la destruction générale.
Générale ?
Oui. Comme ça, dans le massacre, tu auras forcément le gars qui t'a bousculé. Justice sera faite. Et donc, tu demandes à tes opérateurs d'enclencher le processus de mise à feu.
D'accord.
Et tu interromps le processus.
Ah ?
Il y a quelque chose d'insensé. Tu viens de voir sortir d'une boulangerie un bonhomme avec le cul trop bas et le nez trop long. Et c'est un miracle, un bon Dieu de miracle, car en dépit des deux difformités évidentes, le gars n'a aucune merde sur le visage. C'est un vieux bonhomme gris et rose avec des mains jaunes et il sort d'une très, très, très mauvaise boulangerie.
C'est un signe. C'est l'opportunité à saisir. Alors tu cours, tu te précipites dans la meilleure boulangerie, tu bouscules les gars, tu dis que c'est absolument fondamental que tu passes devant tout le monde et les gars maugréent, mais tu t'en fous, tu saisis le pain, tu poses ta pièce et tu te casses. Les gars t'insultent et disent que c'est inadmissible, mais tu t'en contrefous, car tu es dans l'action la plus importante de tous les temps. Tu poursuis le gars qui n'a pas de merde sur le visage.
Tu le rattrapes et tu restes à distance. Parce qu'il faut que tu reprennes ton souffle. Tu ne vas pas l'aborder alors que tu halètes. Mais surtout, et tout est là, il faut que tu trouves le moment favorable. Que ce soit opportun et naturel, que ça coule de source et qu'il n'y ait aucune méfiance. Alors, tu le suis, en attendant cette petite fenêtre du temps et de l'espace où tu pourras loger la rencontre.
Malgré ses pattes sacrément courtes, il trotte d'un bon pas. Dans son sillage, tu t'aperçois qu'il pue. C'est une odeur de vieux vêtements et de corps qui ne se douche plus. L'odeur pique et donne le tournis, mais elle n'a rien à voir avec l'intoxication générale des gueules percées de merde. Il ne se lave pas, c'est tout, et ses vêtements sont sales. Il est donc naturel qu'un gaz empuantisse son sillage. Et ça ne te contrarie nullement, parce que tu as toujours sur toi un masque de cycliste japonais. Alors, tu l'enfiles, voilà, et tu filtres un max de bactéries, et c'est cool, et t'as même un sacré plaisir à suivre le gars qui trotte à un bon rythme malgré ses pattes pas hautes du tout.
Il monte les marches d'un perron. C'est le moment. Il fait son code. Tu l'abordes.
Tu lui dis qu'il faut qu'il t'excuse, mais qu'il est… oui, de toute première importance, qu'il t'écoute.
Il dit qu'il est tout à fait disposé à t'écouter. Il te demande si tu es un jeune homme.
Tu dis que oui, tu es un jeune homme et tu as vu qu'il avait acheté du pain.
C'est exact, et le pain est là. Et il montre son pain qu'il tient sous le bras. Et là, victorieusement, tu dis :
Eh bien, ce pain est mauvais.
Ah ?
Et tu lui suggères de comparer. Il n'a qu'à goûter d'abord un peu de son pain, puis un peu de celui-ci. Et tu lui tends le pain qui est le meilleur du quartier.
Comme les petites souris qui grignotent les quignons ?
p q g g q g
Exactement.
Pourquoi pas. Il prend un peu de son pain qu'il mâche en se concentrant et en regardant le ciel. Puis il prend un bout de ton pain et il le mâche pareillement. Et il est entièrement d'accord. Ton pain est mille fois meilleur.
Et tu lui dis que ce n'est plus ton pain, mais le sien.
Ah ?
Oui, oui, il a bien entendu, tu lui offres ce pain qui est mille fois meilleur.
Il est aux anges. Et puisque son pain à lui est mauvais, eh bien, il le jette. Et le pain roule en bas du perron, en plein milieu du trottoir, et il se salit sur le sol. Voilà !
Il s'est exclamé ! Il a dit voilà ! Un voilà victorieux lancé au ciel avec un grand sourire qui est l'antidote même de la merde qui perce tous les visages ! Tu ne sais plus quoi dire, tu es ému, tu bégayes. Il te propose de venir goûter chez lui. C'est inespéré. Il fait son code, il pousse la porte et tu entres avec lui.
La cage d'escalier est jaune et brune et fissurée de partout. La peinture est cloquée et de grosses bulles de plâtre éclatent sur les murs. Les fenêtres sont étroites comme des meurtrières. Elles découpent des tranches de lumière et la poussière enflammée danse là-dedans. Tu montes les escaliers à la suite du bonhomme. Tu poses ta main sur la rampe, mais tu la retires aussitôt parce que tu as senti du poisseux.
Ce n'est pas grave. Tu sors ta paire de gants en caoutchouc, tu les enfiles, et après ça tu peux tenir la rampe comme tu veux. Puis tu dis qu'il faut qu'il te pardonne cette façon si cavalière de l'aborder, mais que tout à l'heure, vers dix-huit heures, tu as eu une impression désastreuse. Impossible. Nouvelle. Et que c'était comme un mystère, et qu'il t'a semblé que lui seul, oui, c'est absolument incroyable mais c'est comme ça, que lui seul pouvait t'apporter une réponse.
Le vieux bonhomme hoche la tête tout en montant, et il te pose la question :
Et quelle est cette impression ?
L'impression est que les gueules caguent. L'œil rebondit de gueule en gueule et il est piégé par la merde qui perce. Et c'est si global, si systématique, qu'il est apeuré, oui, l'œil a peur et il cherche à s'échapper, mais il est piégé dans ce ping-pong à la con. Est-ce qu'il voit ?
Le vieux bonhomme s'arrête et se retourne. Son nez est si long et si mou qu'il se tord dans le mouvement. Bien sûr, qu'il voit. Il connaît même très bien cette impression. Et tu ne pouvais pas mieux tomber, car il étudie ce phénomène depuis des années. Il est professeur de mémoire et de souffrance.
Tu tombes des nues. C'est tout à fait incroyable. Il n'y a donc pas de hasard. Si tu l'as abordé, c'est qu'il était capable de t'apporter des réponses.
Et il te confirme qu'il est effectivement la personne la plus indiquée au monde…
Au monde ?
Oui, au monde, pour t'apporter des réponses. Il profite du palier pour reprendre son souffle. Des présences malveillantes se hissent derrière les œilletons. Ça fait du bruit et leurs ombres se découpent sur les liserés de lumière. Et il te dit que oui, la merde perce tous les visages, effectivement.
Tu protestes ! La merde est un poison ! Elle n'a pas à…
Alors là, il t'arrête tout de suite. La merde n'est pas un poison. Aucune substance en tant que telle n'est un poison. Le poison, c'est la dose. Il faut arrêter d'incriminer les substances, quand tout, absolument tout…
Absolument tout ?
Tout, tout, tout, oui, quand tout n'est qu'une question de dosage. Et il s'arrête, là, un peu avant un palier, parce que, vraiment, l'ascension est longue, et qu'un jour, ces escaliers le tueront. Les portes du palier s'entrouvrent et tu vois des tranches de mamies qui mâchonnent des bribes de mots qui ne sortent pas vraiment, mais qu'elles ne ravalent pas non plus, et donc ça déborde et ça dégouline le long des tranches. Mais le professeur n'en a rien à foutre. Il t'explique que l'homme… est-ce que tu vois l'homme ?
Oui, tu vois l'homme.
… eh bien que l'homme est une machine chimique. Et qu'en chimie, tout n'est que seuils, et qu'effectivement, passés certains seuils, de nouveaux espaces s'ouvrent. Et se ferment, bien sûr. Comme des portes qui claquent. Et ces battements permettent de basculer… justement… dans ces nouveaux espaces… ouf ! il ne faut pas compter les étages… c'est ça, le truc… tant qu'il y a des marches, on monte… et donc, une substance… déclarée beurk ou nocive ou n'importe quoi par des cons de cons de cons qui ne comprennent rien… eh bien, une certaine dose de cette substance, très subtilement administrée, peut très bien te sauver.
Te sauver ?
Assurément. Car on ne sait jamais de quoi on est atteint. Et donc, la merde, pour en revenir à notre point de départ, la merde qui perce tous les visages, c'est tout simplement la loi de la cloche de merde.
Tu es étonné. Tu ne connais pas cette loi.
Il te dit que c'est ainsi. Il y a une loi. Tous les visages sont percés d'une certaine quantité de merde. Ce fait est dû au partage de la merde… qui est obligatoire… Quelle foutue grimpette ! Et donc la merde, qui est une substance incompressible déjà mille fois digérée, n'arrive plus à se désagréger dans la machine chimique. Enfin… passé une certaine dose… encore une fois… Et donc elle voyage dans le corps, jusqu'à percer le visage.
Tu montes derrière le bonhomme en réfléchissant à la loi et au voyage de la merde, et plus vous montez, plus les tranches de mamies entre les portes se font épaisses, impatientes, hargneuses et sans gêne. Ça couvre la voix du professeur toujours plus essoufflé, et pourtant il n'en a rien à foutre, il n'est nullement gêné, il poursuit son explication.
Et il précise donc que le zéro merde n'est pas de ce monde. Ni la merde infinie. Et que si on range… les gueules… en fonction de la quantité de merde qu'elles portent, ça fait un dessin en forme de cloche. Une loi tout à fait… basique, à vrai dire. Et c'est pour ça qu'on la qualifie… de normale. Ouf ! Le sommet est atteint pour la moyenne et, au fur et à mesure… qu'on s'éloigne… ouf ! ça s'évase sur les bords. Une cloche, ou une robe, ou une montagne, comme on veut.
Ou un chapeau.
Oui, un vieux chapeau mou peut également faire l'affaire. C'est la loi normale de la cloche de merde.
Un dessin…
Oui.
Et sur les bords, ça part…
Ça glisse sur l'axe. Vers le zéro merde ou vers la merde infinie. Des espaces raréfiés où la probabilité… de trouver… ouf ! quelqu'un est presque nulle.
Le professeur souffre. Chaque marche n'a plus droit qu'à deux ou trois mots. Sur l'avant-dernier palier, les mamies sont carrément sorties. Elles vous regardent et chuchotent et ricanent et partent dans des rires stridents. Il n'y a plus qu'un étage, sa porte est là-haut.
Et alors que vous reprenez la grimpette, tu lui poses la question :
Mais alors… faut-il s'éloigner ? Faut-il partir ? Vers le zéro merde ? Vers la merde infinie ?
Il te regarde et il sourit. La sueur a inondé son visage et sa bouche est grande ouverte. Il suffirait, là, que sa bouche se ferme, ou soit obstruée, et il mourrait. Il n'a pas de réponse… absolue. Il dit que… simplement… d'après lui… il y a un principe de biodiversité qui fait que… houuuulaaaa… il reprend son souffle… il est bien que certains explorent, oui, mais pas tous, tout est là. Mais il faut des singularités… d'un côté ou de l'autre… alors… faut-il aller… d'un côté ou de l'autre… ? Ah !
Quoi ?
Nous y sommes… La porte est là…
Il souffle comme un bœuf ou un âne ou un cerf épuisé par mille chiens. L'air fait claquer les glaires dans ses bronches comme des petits drapeaux. Les mamies en blouse, en peignoir ou en tailleur de la dernière guerre crient dans la cage d'escalier des trucs impensables, des histoires de honte, de bruits, d'odeurs, de maladies, de vieillesse, de masques et de gants, mais le professeur, encore une fois, n'en a rien à foutre. Il se rappelle qu'il faut…
Quoi ?
Laisser.
Mais quoi ?
Il ne sait plus. Il rigole, c'est con, c'est vrai, si tu ne sais pas ce qu'il faut laisser, jamais tu ne pourras le laisser ! C'est une chose qu'en principe on ne laisse pas, justement. Et on doit la laisser là, sur le palier, avant d'entrer. Il a fait ça il y a très longtemps, c'est pour ça qu'il ne se souvient plus. Il est un peu embêté. Est-ce que tu es d'accord, malgré tout, pour qu'il ouvre ? Sachant donc qu'il faut que tu laisses quelque chose sans savoir ce qu'il faut laisser ?
Ses doigts jaunes tirent de sa poche noire de crasse une grosse clé graisseuse. Il attend ta réponse. Un moucheron marche tout seul sur la clé qui est comme un désert pour lui et tu dis que tu es d'accord.
Très bien. Il enfonce la clé dans le trou de la serrure et il ouvre la porte. La serrure claque et le grincement de la porte fait taire le chœur de mamies qui dégouline d'insultes et de moqueries.
Voilà. Tu es dedans. L'air est saturé d'humidité et d'odeurs de pisse et de plâtre pourri. Tu regrettes de ne pas avoir emmené tes lunettes de piscine. Les populations microbiennes qui se trimbalent dans les airs peuvent très bien créer des foyers infectieux dans tes yeux, mais il faut que tu les gardes ouverts pour t'habituer à la pénombre qui noie la pièce.
Du papier kraft et des journaux sont scotchés aux fenêtres. Un jour brun filtre faiblement. Tu perçois un peu partout des tas et des empilements dont tu ne saisis pas la nature. Le professeur pose le pain sur la table et te dit de t'asseoir là.
C'est un tabouret. Il est sale. Mais ton jean est épais. En principe, il n'y a aucun danger. Et entre ton jean et ta peau, il y a encore ton caleçon. Tu t'assieds. Le professeur met du lait à bouillir. Ton œil s'habitue à la pénombre.
Et tu comprends qu'il n'y a rien à comprendre dans tous ces tas bizarres qui parsèment l'unique pièce. Sur une pile de vêtements, tu vois une assiette fraîchement saucée. Un cartable est posé sur une vaisselle non faite et des morceaux de daube enrobés de moisissure bleue ont l'aspect de la guimauve. Sur une pile de gravats et de plaques de plâtre, il y a une masse et des livres ouverts. Le mur de la salle de bain a été abattu dans sa plus grande partie, mais il en reste des bouts accrochés un peu partout. La pièce est un grand rectangle avec les chiottes et le coin-cuisine sur un côté. Le bassin de la douche est encombré de valises moisies. Et tu te rappelles la question importante à laquelle il n'a pas répondu.
Alors, tu la reposes :
À son avis, faut-il aller vers le zéro merde ou vers la merde infinie ?
Il ramène des bols, du Nescafé, du sucre et du beurre qu'il pose où il peut sur la table encombrée de mille choses. Puis il s'assied et dit que ce n'est pas important.
Quoi ?
D'aller d'un côté ou de l'autre. Si on imagine… alors, voilà, il faut imaginer… mais si on imagine quelqu'un qui va vers le zéro merde… et une autre personne qui va vers la merde infinie… donc dans deux directions diamétralement opposées… eh bien, le professeur a l'intime conviction qu'ils vont un beau jour se retrouver dans le même désert. Et il y aura alors un drôle de dialogue entre eux, car aucun ne verra plus ni merde, ni absence de merde, tellement ils seront loin de tout. La pire des grimaces se confondra avec un sourire et, bizarrement, ils communiqueront d'une façon purement angélique. Ça fusera, ça ira très vite, ce sera magnifique. Et d'ailleurs… est-ce que tu te rappelles le dessin en forme de cloche ?
Évidemment que tu te rappelles la cloche aux bords évasés.
Eh bien… si on prend les extrémités de la robe… ou du chapeau ou de la cloche… qui étaient à plat, sur une feuille…
Et le professeur saisit entre ses pouces et ses index les deux extrémités imaginaires de la cloche ou d'autre chose, puis il les décolle doucement du dessin imaginaire et les rapproche lentement l'une de l'autre, jusqu'à ce qu'elles se touchent. Et il dit que ça fait comme une sorte de couronne. Incroyable, non ? Une couronne. Pour quelqu'un.
Pour qui ?
Il ne sait pas. Ce serait une singularité si incroyable… La singularité des singularités. Elle ferait coïncider le zéro merde avec la merde infinie. Il ne sait pas qui pourrait porter une telle couronne. Ah ! Le lait bout.
Il se précipite pour retirer la casserole du feu et il revient verser le lait dans les bols. Puis il prend une longue tige et il souffle dedans. Il est content, la tige fonctionne comme une paille. Il pose les bols de lait par terre, se déculotte,
p p p
enfonce la tige dans son cul et plonge l'autre extrémité dans un bol. Et il pète. Des bulles remontent à la surface.
Mais qu'est-ce qu'il fait ?
Il ne te répond pas. Il fait la même chose avec l'autre bol.
Tu es interloqué. Le lait avait bouilli, il était donc propre et vierge et pur et magnifiquement blanc et…
Il t'interrompt et te pose la question : si tu es dans l'une des bulles qui remontent à la surface…
Oui ?
Qu'est-ce que tu vois ?
Tu allais dire que tout est blanc, mais tu réalises que si tu es dans une bulle qui remonte et que tu n'as pas de torche, alors tout est noir. Car le lait est opaque.
Et tu réponds donc que tout est noir, sauf si tu as une torche, et dans ce cas, tu peux éclairer le blanc délicieux des parois de la bulle.
Il pose les deux bols où il a pété sur la table, en prend un, rajoute du Nescafé, du sucre, et il mélange. Et il admet que oui, effectivement, si tu as une torche, les parois seront blanches. Mais est-ce que tu as une torche ?
Et il te regarde avec des yeux dont tu ne distingues ni le blanc, ni la pupille, tellement la pénombre brune et grise se fait épaisse. Tu ne réponds pas. Tu es triste. Jamais tu ne reverras le blanc délicieux des parois de lait. Tu pleures.
Et il te dit que non, il ne faut pas pleurer, qu'il y a là du bon café au lait et un pain… délicieux, n'est-ce pas ? D'ailleurs, il en découpe, oui, pour toi, une tranche, et il la beurre, et toi tu pleures, et il la plonge dans son bol, parce que dans le tien, il n'y a pas encore de Nescafé et de sucre, et il te la présente, là, et tu es bien obligé… oui… d'enlever ton masque… allez… on enlève le masque… pour manger la tartine.
Alors, tu enlèves ton masque mouillé de pleurs, et la tartine pleine de café au lait pénètre ta bouche. Et comme il faut que tu tiennes la tartine, tu enlèves aussi les gants sales de toute la rampe de l'immeuble et tu saisis la tartine. Et tu manges et la tartine est bonne, bonne, bonne. Et tu trembles. Tu es tout chose. Le professeur te demande ce qui ne va pas.
Tu bandes. C'est à cause de la tartine. Et c'est problématique, ton jean est serré, ça fait mal, il faut absolument arrêter ça.
Il te dit que ce n'est pas un problème. Il se lève, actionne une manette et un lit-armoire tombe. Et il y a un cul.
Un cul ?
Oui. Un cul-programme. Comme ça, il n'y a plus de problème de bite. Et effectivement, dans le fouillis de draps jaunes, tu vois deux boules avec une fente remplie de graisse. Les deux boules sont reliées à une sorte de boîte qui est comme un dos avec des poignées pour qu'on s'accroche.
Ça tombe bien. Tu vas pouvoir te débarrasser de ta bite. Tu te lèves, tu défais ta braguette, tu t'agrippes aux poignées et tu pénètres le cul. Tu t'aperçois que le dos est relié à une sorte de tête qui émerge des draps et qui est recouverte de cheveux. Tu supposes que c'est l'arrière de la tête, mais rien n'est moins sûr. Des petits bras biomécaniques sortent des côtés de la tête, écartent les cheveux comme des rideaux, et une petite télé incrustée dans la chair ou la cervelle s'allume. Voilà. Tu es dans le cul-programme. Le cul du bas s'active dans un bruit de tondeuse.
Aïe ! Ça pique ! Ça te pique entre l'anus et les couilles !
C'est normal. Le professeur t'explique que c'est prévu dans le programme. Un minuscule dard est en train de stimuler ton point à un million de dollars.
Tu ne savais pas que tu avais un point à un million de dollars.
Si. Tout le monde a un point à un million de dollars. C'est le point qui commande l'ascenseur de plaisir. Il permet de faire monter le plaisir le long de la colonne vertébrale, comme ça le plaisir ne reste pas dans le cul. Il remonte jusqu'à la tête et c'est bien mieux comme ça.
Et, effectivement, tu sens le plaisir qui remonte tes vertèbres une à une, et c'est si incroyablement bon que tu es complètement paralysé. Tu te tétanises, ton cœur s'accélère, tu halètes et tu as peur, parce que tout ça…
… pourrait flancher. Le professeur est d'accord, tu as vu juste. Le plaisir est si intense qu'il est impossible de le vivre sans mourir. Il faut donc lui faire correspondre une douleur, mais une douleur immense qui puisse éteindre ce plaisir. Et donc… est-ce que tu sens quelque chose ?
Oui, tu sens comme mille aiguilles… et ton sexe est comme…
… aspiré. C'est exactement ça. L'ablation de l'ensemble des organes génitaux à l'instant même de la jouissance va permettre à la souffrance de remonter par le ventre, jusque dans ta tête, pour rattraper le plaisir. Les deux trains d'énergie vont se percuter à grande vitesse au sommet de ton crâne, et tu seras inondé d'une lumière blanche et il y aura…
Ah. Il a oublié le nom. C'est embêtant. C'est la vieillesse. Il bute, là, sur le nom. Pendant ce temps, tu endures les deux trains affolés du plaisir et de la souffrance qui se frôlent dans ta gorge.
Atomic landscape ! Voilà ! Le professeur se rappelle ! C'est un atomic landscape qu'il y aura dans ta tête. Le dégagement d'énergie succédant à la collision sera tel que tout sera vitrifié. Toutes les merdes qui avant t'encombraient la tête auront fondu. Et il ajoute que c'est mieux ainsi, car les idées circuleront beaucoup plus vite.
Le train de plaisir traverse maintenant ton cortex et tu es comme un champ de blé qu'on fauche d'un coup. Dans le même temps, la mèche d'un outil mécanique perce ton palais, puis les os du crâne, puis la tendre cervelle.
Voilà. Tu éjacules et ta bite et tes couilles se séparent de toi. Un point extraordinairement brûlant explose au sommet de ton crâne et un front de flammes brûle toutes les merdes craquantes. Tout s'évanouit, tout est blanc, tu ne ressens plus rien.
Tu te retires des deux grosses boules et tu constates que tu n'es presque pas blessé. Le professeur t'explique que le cul-programme a enduit la plaie d'une crème protéinée à effet ultrarapide. La peau se retisse sous tes yeux et tout est lisse et propre et t'as plus ces trucs qui pendent.
Et ce bruit, là ?
C'est une petite broyeuse qui détruit les restes de ton sexe dans la boîte qui est le dos. Les images de la destruction sont retransmises à l'écran incrusté à l'avant ou à l'arrière de la tête. Voilà. C'est la fin de la destruction. Les cheveux retombent devant l'écran.