L'apocalypse des homards

Jean-Marc Agrati · Chapitre 57 sur 90

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L'apocalypse des homards

Ici, L'herbe Poussera Librement

ICI, L'HERBE POUSSERA LIBREMENT1

 

Le canapé était profond. J'étais assis sur le rebord et je mangeais mes pâtes à la table du salon. Je regardais la télé, c'était le journal de vingt heures. La speakerine a dit : « À Louxor, en fin d'après-midi, le président de la République a effectué une promenade. »

J'ai éteint aussitôt. A effectué. Rien que ça. Ça m'a énervé. Le président ne se promène pas, il effectue une promenade. Le petit supplément technique m'a cogné la joue comme un insecte.

Je me suis dit que j'étais susceptible, un peu idiot, et très à cheval sur les détails. C'était peut-être parce que ma femme m'avait largué ou que je n'avais pas mis assez de sauce dans les pâtes. Une chimie complexe, les nerfs. Vous déréglez ça un tout petit peu et un minuscule truc peut devenir insupportable.

J'ai repoussé mon assiette et je me suis levé. J'ai pris mon manteau et je suis parti effectuer une promenade. Un dimanche de fin d'automne, la nuit tombée, entre la porte de Clignancourt et celle de la Chapelle, c'était ambitieux. Le décor promettait d'être minimal.

J'ai claqué la porte de l'appart et j'ai pénétré le hall. Les lumières se sont allumées automatiquement. Les portes de l'ascenseur se sont ouvertes et la cage m'a emmené. Elle était taguée de partout et elle puait la pisse. D'une certaine manière, ça créait un divertissement.

Au rez-de-chaussée, j'avais une série de corridors à traverser. Les années soixante-dix avaient inventé des tuyaux transparents pour relier les tours. On voyait l'herbe et la nuit, mais on était dans le plastique et la géométrie. Le jaune et l'orange étaient devenus fades. Des gars avaient cassé des vitres. Ça créait des trous de froidure.

Je me suis enfin retrouvé dans la simplicité de la nuit et du goudron. Au moins, là, le décor ne mentait pas. Quatre voies intraversables à ma gauche et un horizon de grilles à ma droite. Ce n'était pas folichon, mais j'étais tranquille. J'avais de grosses godasses et j'écrasais les feuilles putréfiées de l'automne. J'oubliais les nerfs, la nécessité de gagner de l'argent, de se loger… J'ai eu droit à quelques pas de vraie santé.

Et un écriteau a stoppé tout ça.

 

ICI, L'HERBE

POUSSERA LIBREMENT

ET SERA ENTRETENUE

DANS LE RESPECT

DE L'ENVIRONNEMENT

 

De nouveau, j'ai tremblé. Le gars voulait parler du misérable bout de verdure de derrière les grilles, et voilà comment il s'exprimait. Il montait sur d'immenses chevaux, il se laissait emporter par la musique. Ça sonnait comme une déclaration des droits de l'herbe, solennelle, on avait fraîchement déterré la révolution. Respect et liberté, bien sûr.

Et environnement. C'est la moindre des choses. Le jardinier avait peut-être mangé des merdes radioactives, il n'avait pas le droit de chier dans le jardin. Un vrai défi pour l'imagination, cet écriteau. Et ça se passait en bas des bureaux aveugles. Des gars qui tapaient sur leurs ordinateurs. Il fallait se faire une raison, c'était un monde où on ne jardinait plus.

On préférait des vocalises bizarres, instrumentées… Ça résonnait tout en haut de la voûte urbaine et ça retombait comme une douce pluie sur les animaux gentils qu'on était.

J'ai continué de longer les grilles. Les voitures glissaient, aidées par le goudron. La lumière bienveillante des lampadaires permettait d'y voir clair. Heureusement, l'automne continuait de pourrir sous mes chaussures. Je me suis concentré là-dessus. J'ai bien mis une vingtaine de pas à évacuer la sale distorsion. Je m'étais à peine remis de l'écriteau, quand je suis tombé sur quelque chose d'impensable.

Nicole Kidman. Coincée entre la nuit et le goudron. Elle occupait tout l'abribus. Et la surprise était de taille. La merveilleuse actrice qui avait été à la hauteur de l'incroyable Dogville, nous faisait une pub pour un appareil qui mesurait l'âge mental. Elle brandissait le gadget et le stylet en nous regardant droit dans les yeux. La pub indiquait qu'elle avait vingt-quatre ans d'âge mental.

Et là, je n'en pouvais plus. Trop de choses à réfuter. Une médiocrité insultante enfermait tout l'espace. Même les anges s'en mêlaient. J'en avais le ventre détruit. Je me suis dit que c'était la fin de ma promenade. Vaincu, c'est tout. Infoutu de combattre quoi que ce soit. Il valait mieux rentrer se coucher.

— Hé ! Je suis le jardinier…

Ah… Quelqu'un voulait continuer. Il était assis sur un banc, à côté de l'abribus. Il avait plein de sacs. Il pouvait ressembler à un jardinier, mais ça m'a étonné qu'il soit là.

— De ce côté-ci de la clôture ?

— J'ai accès aux deux côtés.

Il s'est levé et il s'est dirigé vers les grilles. Il y avait une porte qu'on devinait à peine. Il a sorti ses clés, ça a fait un bruit monstre, et il a ouvert.

— Regarde… C'est pas mal, hein ?

On ne voyait rien, c'était tout noir. Je n'ai pas voulu le décevoir.

— Ça a l'air bien, j'ai dit.

Et je me suis rappelé que j'avais un problème à résoudre.

— Si t'es le jardinier, tu peux me le dire, alors : c'est l'herbe ou c'est toi qui est libre ?

— Je n'ai jamais su.

— Parce qu'il y a un panneau imbitable dans ton jardin.

— Ah oui ! C'est un con de la mairie… On l'a eu.

Il a ouvert un de ses sacs et il m'a montré la tête. Elle était enveloppée dans un torchon. Le gars était devenu un morceau des ténèbres.

— Quand ils nous prennent pour des cons, on les décapite.

— C'est bien, j'ai dit.

L'organique reste, la connerie s'évapore. Les yeux sont clos. Un sacré objet, tout de même.

— C'est lourd, une tête ?

— Prends-la.

Je l'ai prise par les cheveux. Je l'ai tenue d'une main, à bout de bras, c'était pas mal lourd. Mais les cheveux étaient gras, ça m'a échappé des doigts. Elle est tombée pile entre nous.

— Ça ne rebondit pas, j'ai dit.

— Oui, mais on peut dribbler…

Il l'a fait passer d'un pied à l'autre, ça a rajouté un peu de gaieté.

— Tu gardes la ligne qu'est là ?

Il y avait une ligne en pointillés en travers du trottoir.

— D'accord, j'ai dit.

J'ai évolué en crabe, devant la ligne, pendant qu'il essayait de passer. Il était pas mal adroit. Pas vraiment rapide, plutôt vieux, mais une très grande économie de gestes. Il faisait des feintes incroyables.

— J'ai gagné !

Effectivement. La tête roulait derrière la limite. Il l'a rattrapée et il l'a remballée dans son torchon.

— Pourquoi tu la gardes ?

— Je la mets au pied des massifs. C'est plein de bonnes choses, ces trucs-là. De l'azote, des sels minéraux… C'est bien mieux que toutes les merdes chimiques que tu peux mettre.

— Pas con.

— Et tu verras les fleurs que ça va faire au printemps… Des couleurs toutes neuves… Tu ne vas même pas comprendre, ça va exploser de partout… Toutes les filles auront le sourire.

Une belle promesse, en tout cas. Il est rentré dans son jardin.

— Bon, allez… J'y vais…

— Tu travailles de nuit ? T'étais pas en train de partir ?

— Je me tâtais. Mais là, j'ai quelques idées. Alors, je m'y mets.

Pas d'horaire. Un gars franchement libre. Il m'a fait un clin d'œil et il a refermé sa grille.

— À la prochaine !

— À la prochaine…

Vraiment cool. Et pas con du tout. Ça m'avait remis d'aplomb, ce petit match.

J'ai longé les grilles d'un bon pas. Rien ne vaut la vengeance, c'est meilleur que le chocolat. On se régale et on est requinqué. On pose à nouveau un regard neuf sur le monde et on redevient optimiste. J'ai dépassé les bureaux et je suis arrivé devant le lycée. Il y avait un raffut pas possible.

Des gars encapuchonnés gueulaient dans la cour. Un dimanche, à cette heure, c'était bizarre. J'ai demandé aux gars adossés aux grilles :

— Qu'est-ce qui se passe ?

Ils s'y sont tous mis.

— C'est la connasse du vingt heures…

— C'est un tribunal populaire !

— Elle veut nous faire croire qu'on parle pas français…

Ça m'a tout de suite intéressé.

— Tu veux venir ?

— Ah oui, j'ai dit. Mais comment je fais pour les grilles ?

— Mais attends… C'est rien du tout, ça ! On veut nous faire croire que c'est des grilles, mais on les traverse comme on veut !

Il avait raison, le gars. C'était que de l'imaginaire. J'ai enjambé les grilles sans problème. Je me suis frayé un chemin au travers de l'attroupement et j'ai enfin vu la speakerine.

Elle était nue, au milieu d'une bâche. Un gars l'enculait, un autre forçait la fellation. Les autres se masturbaient autour. Un gars m'a demandé :

— Il nous manque une voix. Tu nous la donnes ?

— Et comment !

J'ai levé les deux bras. Ils ont refait le décompte, c'était bon. Un gars est venu en tablier transparent avec un couteau électrique. Il a détaché la tête. L'enculeur a continué de secouer le corps qui se vidait sur la bâche. Une clameur victorieuse a submergé l'école.

La tête est passée de main en main, suivie par les portables. Un gars est monté sur les grilles et il l'a plantée. Les têtes qui avaient participé au vaste plan de distorsion étaient alignées.

Ils ont traîné le corps bâché jusqu'au jardin. Le jardinier faisait du surplace dans son motoculteur. Ça évacuait la terre autour de lui. D'autres gars ont déroulé de la bâche neuve.

— Hé ! Regardez !

Et ç'a été le silence le plus absolu. Sous le préau, les gardes en capuche encadraient le nouvel accusé. La précieuse silhouette blonde jetait ses yeux bleus affolés partout. Ses lèvres entrouvertes tremblaient et ses doigts trituraient l'écharpe.