L'apocalypse des homards

Jean-Marc Agrati · Chapitre 50 sur 90

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L'apocalypse des homards

Surtout, Ne Te Presse Pas

 

C'est ma mère et elle a raison. C'est la pire des saisons pour un motard. Celle de la boue, du sel et de la neige fondue.

Et l'endroit est le pire des endroits. L'entrefile du périph, un vendredi soir, à l'heure de pénétration massive de Paris. Tout le monde cherche sa fête, ses amis, son dîner. Ça donne de longues files gluantes, rouges et jaunes.

Et moi, là-dedans, je rajoute mon clignotant perpétuel. C'est dangereux, bien sûr, alors je prie.

Premièrement, pour ma roue avant. J'installe un ange gardien sur le garde-boue et je lui demande de bien surveiller. QUE LE PNEU AVALE LA CRASSE ET QU'IL LA RECRACHE. Le temps que la roue adhère, la route est propre, j'en suis sûr. Et elle doit me dessiner une ligne sans faille jusque chez ma mère.

Deuxièmement, je prie pour les autres.

— RESTE DANS TA FILE, BORDEL…

Ah… C'est bon, il m'a vu. Je passe. Et là, j'ai besoin de plein d'anges. Sur mon casque, sur mes gants et sur mon phare. Et ils gueulent. À ce niveau-là, ce n'est plus de la prière, c'est un véritable exorcisme. On chasse les impatients, les belliqueux, les frimeurs, et tous les gars usés par les journées impossibles qui leur ont détraqué les nerfs. On en envoie quelques-uns au Diable.

— IL GODILLE, CE CON…

On patiente. Le gars ne m'a toujours pas vu. Et il paraît vraiment nerveux. Ça y est, je passe. Bien content de le laisser derrière, celui-là.

Et pourquoi préférer la moto plutôt que l'habitacle ? Pour être dehors. On se cogne les éléments. La pluie mouille, le vent arrache la chaleur et on respire à fond l'hiver crasseux. Le gros anneau parisien a une odeur spéciale. C'est ça, le dehors. Les éléments pétris de lois physiques. Tout se calcule jusque dans l'atome et tout arrive. Cette précision n'est pas le confort de l'habitacle.

— Tu tomberas.

Forcément. C'est le prix à payer. La petite statistique peut me couper la route quand elle veut. La mécanique calcule la glissade et la biologie fait le reste. Je suis déjà tombé plus que les doigts d'une main.

Mais tant pis, c'est trop jouissif. J'impose mon tour de passe-passe continuel. Une série de baïonnettes et je sors du merdier. Je laisse les autres derrière, bloqués dans le gluant.

J'arrive, mes anges exultent. Pas planté, c'est chouette. Je cadenasse ma chaîne. Les anges du cambouis et de la neige fondue me sautent dessus, c'est une vraie fête.

La porte a entendu mon pas. Elle s'ouvre, je vois un œil coquin, c'est ma mère. Elle est heureuse, elle ouvre en grand.

— Bonsoir, mon chéri !

— Bonsoir, maman.

On s'embrasse. L'appartement est chaud et plein de vieilles lampes. Il y a des chinoiseries, des objets nègres et des coquillages de Polynésie. Une odeur de plat en sauce flotte.

— Je t'ai cuisiné un lapin…

Je suis content. Ma mère cuisine très bien le lapin. Je vais dans la chambre d'ami et je me débarrasse de mon barda. Gants, surgants, surpantalon, surbottes, je mets plusieurs minutes à me défaire de tout ça.

Je vais au salon. Il y a plein de meubles et des bibelots partout. Ça donne une trajectoire tout en contournements. Je joue de la hanche, je deviens un peu pédé pour le coup. Je m'assois sur le beau canapé. Je croise les jambes et je passe ma main sur le velours gaufré. C'est doux, ça flatte l'œil. La table laquée chinoise est noire et il y a une fleur rouge sang qui a accompagné toute mon enfance.

Ma mère pose un plateau dessus.

— Des anchois frais…

Enroulés sur des carrés de seigle beurrés. C'est très bien. Je sers le vin. C'est du riesling, il est délicieux. Le goût fleuri arrive à pousser le poisson. Après ça, on reprend du poisson et on peut jouer à saute-mouton.

— Alors ? Ta nouvelle vie ?

Elle est comme ça, ma mère. D'une brutalité insensée. Je n'ai pas le temps de me plonger dans l'ambiance que déjà elle me ramène à mon destin particulier.

Je bois. Le temps de la gorgée, j'ai le droit de ne rien dire.

— Tu la revois ?

— Oui.

— Vous restez amis ?

— Oui.

Je réprime un fond de colère. C'est dans le ventre que ça se passe. Une boule. Un nœud d'intestins qui donne une grande envie de trancher. Le regret, lui, il arrive par la gorge. On a beau tenir la tête, on est drôlement attaqué.

— Quand j'ai dit à mes amis que tu étais en colocation…

Elle pouffe. Je tente de coincer l'amertume entre la fleur et le poisson, mais c'est pas évident. Il doit y avoir une formule chimique pour l'amertume. Il y en a bien une pour l'alcool et l'acidité. Je me demande combien de temps je mâcherai la feuille amère.

— On passe à table, je dis.

— Tu n'as presque pas touché aux anchois…

— Ça ira.

Le pire, c'est qu'on n'imagine pas mâcher autre chose. Ce n'est même pas une altération du goût, c'est une extinction. On va dans la salle à manger.

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Pareil, une petite danse. Je m'assieds, le lapin m'attend. Et je me venge. J'y vais à fond.

— Pas si vite, elle dit.

Mes anges gardiens sont pétés de rire. Ils grimpent sur le rebord de l'assiette et ils assistent au massacre du lapin.

— T'es qu'un goinfre !

Ça, c'est vrai. J'aime manger vite et à grosses bouchées. Le gosier travaille et la nourriture pousse les parois de l'estomac. On mange avec tout le corps, pas juste avec les papilles. C'est la vitesse du repas qui permet de tout oublier.

Et je rince généreusement. Chaque morceau englouti a droit à son bain. Le petit animal patauge dans la soupe primordiale, je suis assez content.

— Cette année, tu ne travailles pas ?

Toujours pareil. La violence, rien que la violence.

— Non. Je pars en Afrique.

Et une mobilité du visage incroyable. Elle arrive à passer de l'hilare au soucieux d'un coup. Ça peut même se transformer en terrible tragédie.

— Quelques mois, je dis.

Elle secoue la tête. Elle n'aime pas mes retours en Afrique.

— Ils vont faire de toi leur chose…

C'est rigolo de parler comme ça. Et ce n'est pas totalement faux. Mais que fait-on d'autre ? C'est quoi, vivre en société ? En famille ? Et même avec des potes ?

Puis le mépris arrive sur son visage.

— Tu vas aller aux putes…

Elle a du nez ma mère. Elle a passé six ans à Dakar et à Abidjan avec son premier mari. Juste avant mon père. Elle sait de quoi elle cause.

— Vous faites tous ça, quand vous y allez…

Oui… Je vais profiter du différentiel économique pour me goinfrer de putes. L'obscénité au carré, en quelque sorte. Sachant qu'un carré est toujours positif, je ne vois pas pourquoi je m'en priverais.

Du coup, ça discute sévère dans mon assiette. Les gars de la conscience se mettent dessus, ils ne sont pas d'accord. Ils invitent plein de putes, des noires, des thaïlandaises, des nanas du Monténégro, de Tijuana, et même des travelos du boulevard Ney. Mon assiette devient un grand forum mondial sur la prostitution. Quand je pique un morceau, la foule de la conscience se déloge. Il y en a qui grimpent sur ma fourchette et d'autres aux poils de ma barbe. Je suis un géant dans le genre de ceux de Rabelais. Je me régale, je me ressers du vin.

— Vas-y doucement, dit ma mère.

Le gars perché sur le verre est d'accord. C'est le même qui surveille ma roue avant. Il a une grosse responsabilité, celui-là. Il me regarde dans les yeux pendant que le rouge inonde ma bouche. Eh oui, j'y peux rien, le riesling est fini.

— L'écoute pas… C'est une duchesse, ta mère…

Cette voix… Je la reconnais ! C'est incroyable… Dans mon assiette, avec les gars et les nanas de la conscience, il y a…

— Elles veulent toutes que tu dures…

Mon grand-père ! Louis Fougères ! Le géniteur de ma mère !

— Vas-y à fond… T'as qu'une vie…

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Un modèle absolu quand j'étais môme. Normand, artisan couvreur. Il avait fait la guerre et il adorait les voitures. Il s'est terminé au cidre et à la gnôle dans une ferme.

— Elles m'ont tué, ces nanas…

Quatre filles. En plus de sa femme. Alors qu'il avait toujours rêvé d'un fils. Le cinquième arrive, c'est un garçon, et il meurt en couche. Une malédiction.

— Alors, tu vois, mon foie, j'en ai rien à péter…

Il avait aussi une moto. Il sillonnait les routes de Mortain, de Granville et de Cherbourg. Il faisait des fêtes pas possibles. Des neuvaines, qu'ils appelaient ça. Neuf jours à picoler avec ses potes. Du non-stop le plus absolu.

Les gars de la conscience sont intimidés. Ils regardent avec respect cet ancêtre costaud, voûté, qui traîne un pantalon incroyablement large. Il a une veste grise, terreuse, bleutée, exactement la teinte qui convient au ciel de cette région. La casquette lui barre la moitié du visage et il a la ruse au coin des lèvres. Les putes de la conscience craquent, il a un charme fou.

— Venez…

Tout le monde le suit. Il leur fait découvrir la remise qui se matérialise sur la table. Le tonneau est presque aussi haut que lui. L'osier serre le bois. Il leur montre…

— L'essence…

Il prend un carafon et il tire le jus. Une couleur impossible. Roux, trouble et lactescent. Il faudrait pisser le sang et crever un sein pour approcher le liquide merveilleux.

Les gobelets de cidre se multiplient. La pomme circule et son génie opère. Elle adhère au gosier et elle fait claquer la langue. Elle se finit avec la fine, le flacon secret. La foule de la conscience se régale et tout le monde dit des choses magnifiques et sensées. Quelques bagarres dans les coins, mais presque rien. On règle des comptes, mais ça reste une super fête. Une rédemption régionale, historique et raciale. Du jamais vu.

— Tu bois trop…

— AH NON, MAMAN, LÂCHE-MOI.

Elle allait prendre la bouteille. Je l'ai vite reprise. Un mouvement moche et vulgaire, d'accord. Mais la liberté est à ce prix.

— Prends un taxi, au moins…

Peut-être… Je verrai…