L'apocalypse des homards
Le veau délicieux
Et Zol a dit d'un coup :
— J'ai eu un entretien avec mon commercial…
On était en train de manger sa blanquette de veau. Il a dégluti son morceau avant de continuer.
— Il dit que mon CV ne passe pas.
Moi aussi, j'ai bien avalé. Il s'agissait d'être précis.
— C'est faux, j'ai dit. Tu sors d'une mission.
— Ça fait six mois…
— Ben peut-être ! Mais ton CV, il est passé une tonne de fois.
Il n'a rien dit. J'ai continué :
— Et il y a un contexte… Ça se resserre…
— Il dit que ça n'explique pas tout.
Ça commençait à m'énerver. C'est un sujet qui m'a toujours fâché.
— Et qu'est-ce qu'il dit, alors ?
— Il dit que je suis senior… que je devrais avoir du réseau…
Une putain. Ce commercial était une grande putain devant l'Éternel.
— Il dit que j'aurais dû apporter une affaire depuis longtemps…
Il était en train de piéger Zol, il fallait vite arrêter ça.
— Mais non, bordel… C'est pas à toi ! C'est son putain de job à lui !
— …
— Tu peux lui filer une info, ça d'accord… Mais c'est pas à toi de te vendre…
— …
— T'as ramené combien… deux ? trois fois ton salaire ?
— Plus de deux et demi.
— Eh ben, voilà… Et maintenant, ils t'ont sur le dos… C'est le jeu, c'est comme ça… Ce connard doit justifier son chiffre… Et maintenant, il reporte la difficulté sur toi.
J'en oubliais le veau délicieux. On s'est fait un silence. On a bu le vin comme de l'eau. Madonna est arrivée sur scène, crucifiée sur une croix miroitante. Elle avait une magnifique couronne d'épines. Une perle de sang ornait son front.
— Il faut que tu tiennes, j'ai dit. C'est pas le moment d'être dehors.
— C'est dur, il a dit.
J'avais déjà vécu ce genre de situation. La journée, dans ces cas-là, elle devient une vraie tartine de merde. On étire des petites tâches à la con et on zone dans les couloirs. On est le reproche, la honte, la gêne. On finit par douter de tout. Et on a vingt tartines à bouffer comme ça dans le mois. Et il ne faut pas croire que ça s'arrête là, l'empoisonnement est durable. Ça peut changer votre chimie pour la vie entière, ce petit jeu-là.
— C'est les Twin Towers, a dit Zol.
— Quoi ?
— La croix. C'est deux tours encastrées.
Maintenant qu'il le disait, c'était difficile de voir autre chose. Deux gars dansaient à côté. Ils étaient torse nu et ils se tenaient la main dans une chorégraphie virile. L'un avait l'étoile juive sur la poitrine, l'autre le croissant. Madonna trônait au-dessus d'eux.
— Il nous manque un chantier, a dit Zol.
J'étais étonné qu'il dise une chose pareille. Il avait à peu près tout fait, Zol. Spatial, voiture, armement, pétrole. Et les télécoms aussi.
— Tu penses à quoi… à une révolution technologique ?
— Même pas… Ça n'avale plus rien, les technologies…
Il avait raison. Des gadgets. On montait deux ou trois usines et on pouvait équiper la Terre entière. Il fallait s'habituer aux masses inactives, c'est tout.
— Et qu'est-ce qu'il reste, alors ?
— Rien.
Tes bras. Tu les parques et t'attends. Tu laisses fourmiller l'ennui et tu surveilles la tension de claquage.
Les tours encastrées ont disparu. Elles ont fait place à une cage où une nana dansait. Elle était recouverte d'un grand voile bleu, on voyait ses jambes en creux. Madonna s'approchait de la cage. Elle allait bientôt la libérer.
— On n'a qu'à y aller, a dit Zol.
Il me montrait l'écran. J'ai mis du temps à comprendre.
— On fout le souk ! Au moins, on s'amuse !
Il riait, tellement c'était lumineux.