L'apocalypse des homards

Jean-Marc Agrati · Chapitre 31 sur 90

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L'apocalypse des homards

Je Gagne Toujours à la Fin

 

— VOUS !

— Moi ?

Ma femme avait gagné.

— Une cabine d'essayage… Vous choisissez n'importe quel article… Vous l'essayez, et si ça vous plaît, vous l'emportez.

Depuis quelque temps, ça se passait comme ça. On franchissait le tourniquet du Casino Géant et on pouvait gagner.

— Alors… Vous allez essayer ?

— Euh… Oui ! Bien sûr !

BingoMan, il s'appelait. Il avait une redingote rouge et un grand col blanc qui débordait. Sa mèche plongée dans le gel était dressée comme une vague. Elle tombait sur vous quand il se penchait.

Ma femme a pris le ticket, elle était contente. Notre gosse, moins. Il aurait bien voulu gagner, lui aussi. BingoMan l'a tout de suite compris.

— Et toi aussi, t'as gagné…

— MOI AUSSI ?

— Oui ! Un ticket réduction sur tout le rayon jouet…

— WOUAH…

— 50 % sur n'importe quel jouet…

Une arnaque. On était quand même obligé d'acheter la moitié d'un jouet.

— J'AI GAGNÉ, MAMAN… T'AS VU ÇA ?

— Oui, mon chéri…

Je me suis enfoncé dans mon col. Je n'avais qu'une hâte, arrêter de gagner. En finir avec ces courses et sauvegarder le peu qu'il restait du samedi après-midi.

— Et ton papa aussi…

— MON PAPA ? IL A GAGNÉ ?

— Oui… Un ticket de réduction sur l'épicerie fine… 20 % sur n'importe quel article…

Ils ne savaient plus quoi inventer pour fourguer leurs conserves. Je n'y allais jamais, à l'épicerie fine. C'était atrocement cher. J'ai empoché le ticket pour ne pas faire d'histoires.

J'ai poussé le chariot. La voix de BingoMan nous a accompagnés dans le magasin. Le samedi était magnifique, une famille entière avait gagné. Une nouvelle poissonnerie avait ouvert dans le fond du magasin. Christian allait nous accueillir. Les poissons étaient extraordinairement frais. Mon gosse riait.

É Î

— PAPA, IL A GAGNÉ UNE BOÎTE DE CONSERVE…

Il tenait la main de sa mère. Il adorait gagner, mon fils.

— ON VA VOIR MON CADEAU ?

— Non, j'ai dit. D'abord, maman…

— POURQUOI ?

— Mais parce que c'est comme ça…

Ces temps-ci, il n'y en avait que pour lui. C'en était franchement agaçant. Sa mère lui a passé une main dans les cheveux.

— Eh oui, mon chéri… C'est comme ça…

Elle a rajouté son sourire supérieur, un mystère rien qu'à elle. En principe, après ça, il se taisait.

Elle est sortie de la cabine.

— Alors ?

Un peu inquiète, à vrai dire. Et elle avait raison.

— Eh bien, euh…

— NON, MAMAN. T'ES UN SAC.

— Mais ça suffit de parler comme ça à ta mère !

— C'EST COMME ÇA QU'ON DIT.

— Non ! C'est pas comme ça qu'on dit…

— SI !

Elle était toute triste, ma femme.

— Il a raison… C'est ma culotte de cheval…

— Mais pas du tout ! C'est le pantalon qu'est mal taillé !

Une évidence. Il avait des soufflets sous le cul et il était étroit aux genoux. Enlaidissement maximum garanti.

— Enlève ça… Il n'est pas joli, ce pantalon.

Elle est ressortie de la cabine. On a regardé les autres articles, tout était gris et moche. Que des choses impossibles à vouloir. Pourtant, il y avait quelque chose de gratuit là-dedans. C'était rageant. J'ai montré une écharpe, à tout hasard.

— J'en ai plein, des écharpes…

Un immense tas. Et de bien plus belles, c'est sûr. Elle a trituré le tissu qui pendait. Elle a ajouté, un brin dégoûtée :

— Et t'as vu l'écharpe ?

Nulle, l'écharpe. N'en parlons plus. On avait fait le tour de tout. Le rayon avait fini de nous désespérer.

— Bon, elle a dit… On les fait, ces courses ?

— ET TON TICKET, MAMAN ?

Et là, elle a fait quelque chose d'extraordinaire.

— Eh bien, tu vois, mon ticket…

Elle l'a déchiré en mille morceaux. Le gamin était bluffé. Les petits brins de courage ont volé devant lui.

— T'AURAIS PU LE DONNER !

— Non ! C'était le mien… Ça m'a fait plaisir de le déchirer…

Quelle leçon ! Elle avait retrouvé son sourire magnifique. Le marmot ne comprenait pas tout, mais il la buvait du regard.

— Je commence les courses et vous allez aux jouets… Ça vous va ?

J j Ç

Bien sûr que ça lui allait, au gamin. Et à moi aussi. Une balade complice avec son môme, c'est toujours appréciable. D'autant plus que j'avais deux ou trois choses à lui dire.

— Vous ne tardez pas, n'est-ce pas ?

— Promis, chérie…

— Et tu vas chercher le vin ?

— Bien sûr.

C'était mon rayon, le vin. Je lui ai fait un bisou, comme ça elle ne partait pas sans rien. Puis on s'est dirigés vers les jouets, mon fils et moi. J'ai tout de suite embrayé.

— Toi, il faut que t'arrêtes de traiter ta mère…

— PAPA…

— Tu l'as traitée de sac… devant moi, en plus… Si tu veux la guerre, tu vas l'avoir…

— OH… PAPA…

— Je ne plaisante pas.

Je nous ai arrêtés devant le bricolage. Il a bien compris le problème. On pouvait rejoindre maman sans passer par les jouets.

— Alors ?

J'attendais. Tant que ce n'est pas acté, il faut considérer qu'il n'y a rien.

— D'ACCORD, PAPA…

— D'accord, quoi ?

— JE NE TRAITERAI PLUS MAMAN…

On a repris la marche.

— ELLE A QUAND MÊME PERDU…

— Non.

— SI ! IL N'Y AVAIT RIEN, DANS SON TICKET.

Je me suis arrêté à nouveau.

— Considère que maman n'a jamais perdu…

Et je ne gueule pas. Je souligne juste le mot. C'est ce que font les meilleurs pédagogues.

— ELLE N'A PAS GAGNÉ !

— Si, ta maman a gagné. Et mieux que ça… Elle a gagné une bonne fois pour toutes…

Une idée importante. Délicate, et pas du tout évidente. On met un temps fou à se la mettre dans le crâne.

— Et c'est pas une affaire de ticket ou pas ticket. T'as vu la classe absolue avec laquelle elle a déchiré son ticket ? T'es capable de ça, toi ?

Il a regardé son ticket. Il devait bien reconnaître que non.

— Eh ben, voilà… Et donc, maman a… ?

Même méthode. Je ne bouge pas, j'attends.

— GAGNÉ…

— Bien.

On a repris la marche. Il était un peu triste et je le comprends. C'est toujours embêtant de voir quelqu'un qui gagne tout le temps.

— Une dernière chose…

— OH, PAPA… J'AI DROIT À COMBIEN DE SHORTS AUJOURD'HUI ?

J

— Encore un.

Il s'est abstenu de bouder, on se rapprochait des jouets.

— C'EST QUOI ?

— Tu parles trop fort.

Gros silence tout d'un coup.

— JE PARLE TROP FORT ?

— Oui.

— DEPUIS QUAND ?

— Depuis le début.

Je n'ai pas menti une seule seconde. Il gueule tout le temps, ce gamin.

— ET TOI, TU PARLES PAS TROP FORT ?

— Ah non. Moi, je pousse l'eau délicatement… Je suis une petite pagaie…

— MAIS PAPA… T'AS RIEN À VOIR AVEC UNE PETITE PAGAIE !

— Si… Et toi, t'installes un gros bordel devant ta bouche… Et ça se propage, tu frappes la mer comme un dingue… T'es une grosse hélice qui secoue le cosmos…

— UNE GROSSE HÉLICE ? ET JE SECOUE LE COSMOS ?

— Exactement.

Fin de la parenthèse éducative. Le petit paquet de neurones chauffait un maximum. Il avait de l'aliment pour longtemps. J'étais content, j'avais introduit des rudiments de mécanique des fluides. Le sens physique se bâtit très tôt. Il faut profiter de la moindre occasion.

— WOUAH…

Les jouets… Un très beau rayon. Rien à voir avec les vêtements. Mon fils a pénétré le sanctuaire dans le silence le plus absolu. Il a tout regardé. Et il s'est arrêté.

— PAPA… C'EST ÇA…

Un fusil à plasma multimodes. Aliens versus Predators. Un écran se déplie devant toi et t'as des scénarios.

— T'es sûr ? Ta mère n'aime pas trop… Ça fait du bruit, la guerre…

Peine perdue. L'item magique éteignait tout le reste.

— ELLE N'EST PAS LÀ, MAMAN…

Pouvait-on en vouloir, au gamin, de ramper dans les couloirs et d'exterminer les monstres ?

— ALLEZ… PAPA…

Combien d'heures avais-je passées moi-même à lutter dans les couloirs ? à conquérir le monde ? traquer l'ennemi ? construire des vaisseaux spatiaux pour découvrir d'autres ennemis ? Un nombre d'heures incalculable. Presque autant que les maths et la physique, à coup sûr.

— ALORS, PAPA ?

Non… On ne pouvait pas lui en vouloir. Et il était beau, le jouet, il faut le dire.

— D'accord.

— OUAIS !

Il a pris le paquet et il l'a déchiré aussitôt.

— Tu ne peux pas attendre ?

— NON.

Question stupide. Le gamin est un processus logique. La moindre faille, et il s'engouffre dedans. J'ai eu droit à la guerre dans la seconde. Des bwouff, des crrraaaaaaarr… Les aliens et les predators sortaient des décombres d'une ville détruite. Le décor explosait quand mon gamin tirait. Des humains perdus se baladaient là-dedans. L'arme parlait.

— Lance-flammes… Pchhhhh…

— GÉNIAL !

Des fusées éclairantes également. Dès qu'il bougeait l'écran, il découvrait du paysage et des monstres. Il faisait ses pirouettes autour de moi pour les dégommer. Je me suis mis en quête des vins. Le massacre m'a accompagné.

— PAPA ! IL Y A DES PRÉDATRICES !

Ah oui. Ils avaient introduit la femelle du predator. Elles avaient de longues jambes et une petite armure à nichons.

— OH PUTAIN… ELLES SONT DURES !

Encerclé, le gamin. Il tirait partout, il ne visait plus grand-chose.

— ELLES ME DÉPÈCENT !

Eh oui. À un moment donné, l'arme s'éteint. C'est fini pour toi. J'étais content qu'il apprenne ça, mon gamin. J'ai profité du répit pour m'orienter. Mais la pause n'a pas duré. Il a appuyé sur un bouton et il s'est tout de suite offert une nouvelle vie. C'est tout sauf éducatif, ces jeux.

Ah ! Les vins… Un rayon irréprochable. Le bon millier d'étiquettes couvrait toute la surface du globe. On sautait de l'Alsace au Chili, en passant par l'Australie, le Portugal… Le terroir et l'exotisme, on avait tout. Et dans toutes les gammes de prix. Ils n'exagéraient pas.

— OH PUTAIN, C'EST DÉGUEU !

Un pays d'oc, pourquoi pas… En cubi de cinq litres, c'est ce qu'il y a de mieux. Ça contient à peu près sept bouteilles et ça t'épargne un voyage au local-poubelles. Sauf que c'était du merlot, et que le merlot…

— PAPA ! IL Y A UNE PONDEUSE !

Et là, impossible de penser à la nuance du merlot. Mon gamin était devenu une toupie dingue. Il me poussait, il massacrait dans mes jambes.

— IL Y EN A PARTOUT !

Des vagues de crabes reptiliens rapides fondaient sur lui. Il les brûlait au lance-flammes, mais il devait aussitôt réenclencher sur le plasma pour sectionner les tuyaux-tentacules de la pondeuse. La chose ignoble sortait du décor en crevant les murs et en éventrant les trottoirs.

— Stop…

Il n'entendait pas, évidemment.

— STOP, J'AI DIT !

Ah… Enfin…

— Ben quoi ?

Il a fait sa petite gueule d'incompris.

— BEN, T'ES STOPPÉ, C'EST TOUT.

C'était pourtant simple. Sans un minimum de concentration, impossible de choisir mon breuvage. J'ai repris mon étude. Le merlot, c'est trop fruit rouge. Il me fallait quelque chose de plus charpenté. Un languedoc, oui… Mais de quoi était-il fait, celui-là ?

— Je l'avais presque…

J p q

Du syrah, du grenache…

— T'es lourd, papa…

— NON, JE NE SUIS PAS « LOURD ». C'EST TOI QUI ES LOURD À FAIRE TOUT LE TEMPS LA GUERRE AUTOUR DE MOI. T'AS QU'À L'EXTERMINER DANS LA FARINE ET LE SUCRE, TA PONDEUSE…

Je me suis penché à nouveau sur mon cubi. Elle était terriblement laborieuse, cette étude du vin. Donc… Du syrah, du grenache et du carignan. Parfait. Dur en bouche et on a la pierre. J'ai pris le cubi.

— Qu'est-ce qui se passe, monsieur ?

Une délégation du Cameroun. Ils avaient des costumes et des cravates aux couleurs du magasin. Et ils se proposaient de régler le différend entre mon fils et moi…

— RIEN ! JE CHOISIS MON VIN !

— C'est papa, il gueule…

— MAIS ÇA VA PAS ? MAIS TU TE RENDS COMPTE DE CE QUE TU DIS ?

Une évidence écrasante a écrasé tout le monde. L'Afrique entière avait des petits airs désolés.

— Calmez-vous, monsieur…

— MAIS JE SUIS CALME !

Un diplomate s'est accroupi pour être à la hauteur de mon fils.

— Ton papa… il boit, n'est-ce pas ?

La preuve pendait au bout de mon bras. Le gars pouvait encore se la recevoir sur la tronche.

— Ah mais… il fait plus que ça ! Il enfle ! Maman le dit tout le temps… Il grossit… Et il rigole toute la journée… Et à un moment donné, il envoie chier tout le monde… Il claque la porte, on comprend même pas pourquoi…

Avez-vous déjà assisté à un tremblement de terre ? Et la fêlure se fait exactement sous vos pieds ?

— Reposez ce cubi, monsieur…

La gravité vous happe. Des particules mystérieuses. Les physiciens cherchent toujours.

— Allez, monsieur… Laissez ce cubi…

Ils me l'ont pris des mains.

— On va vous raccompagner jusqu'à la sortie…

Spolié, expulsé.

— Et c'est quoi, ce paquet vide ?

Le petit traître a vite récupéré son emballage.

— C'est à moi ! Maman va le payer à la caisse…

Et moi, j'étais serré. Un gars à droite, un gars à gauche. Direction la sortie. Mon fils était pété de rire. Il faisait des oh lala, une gueule de gros scandale à lui tout seul. De temps en temps, il bousillait au plasma un chariot, une mamie… Il n'avait plus besoin d'écran, il postillonnait en direct.

On est arrivés aux caisses. Elle nous attendait, excédée.

— Ben alors ?

J'ai montré les gars.

— Ils ne veulent pas que j'achète le vin…

Mon gamin a posé le fusil et l'emballage sur le tapis roulant.

g p g p

— C'est papa… Il gueulait comme un putois… Il a été attrapé…

Elle l'a regardé droit dans les yeux. Elle a tout de suite compris qu'il lui racontait des craques. Elle s'est dirigée vers mes geôliers. Droite, et d'une pâleur extrême.

— JE VOUS PRÉVIENS… SI VOUS NE LAISSEZ PAS MON MARI ACHETER LE VIN, JE LAISSE TOUT ÇA ICI…

La justice incarnée. Qu'est-ce qu'elle était belle, ma femme, quand elle était en colère ! Elle a montré la montagne de courses sur le tapis derrière elle. Dans la queue, ils ont tous fait des sales tronches.

J'ai senti les blazers frémir à côté de moi. La caissière leur a lancé un regard noir.

— BON… J'APPUIE SUR LE BOUTON OU PAS ?

En plus, celle-là, elle était vieille et tout le temps là. Elle disposait forcément d'une influence maximale. Et elle leur laissait le choix du déclenchement de la procédure d'urgence… Une responsabilité bien trop lourde pour leurs frêles épaules. Le chuchotement ne s'est pas fait attendre.

— Allez-y, monsieur…

Je me suis dépêché. Je voulais leur montrer ma bonne volonté. Pas à eux, mais à tous les gars de la queue, ils étaient au bord d'exploser. Les autres queues nous regardaient, c'était la honte absolue.

J'ai retrouvé mon vin, et mieux que ça. Le même, mais en dix litres. J'économisais deux voyages au local-poubelles. Je suis revenu, la tension était à son comble. J'ai dépassé tout le monde et j'ai posé mon vin sur le tapis. J'ai essuyé quelques regards de désapprobation, mais je m'en foutais. J'ai mis la barrière client suivant pour endiguer l'altérité. Un dur exercice de citoyenneté, le supermarché.

L'enregistrement était presque terminé. Ma femme ne décolérait pas. Elle a saisi le fusil à plasma et elle l'a tendu à la caissière.

— Prenez-le.

— Maman ?!

— Ah non, madame, il est déballé.

— Je le paye, mais prenez-le. Vous avez des enfants ?

— Euh… Oui !

— Et ils aiment les aliens et les predators…

— Ah ! M'en parlez pas… Ils adorent…

— Eh bien, voilà…

Elle ne s'attendait pas à ça, la caissière. Un super fusil à plasma entre les mains. Elle connaissait le prix du jouet magnifique, elle l'a vite rangé sous sa caisse.

— Maman… S'il te plaît…

Les larmes venaient. C'était au tour de mon cubi. J'ai sorti mon ticket, à tout hasard.

— Ça marche ?

— Oui.

Vingt pour cent de réduction. Deux litres gratuits, c'était loin d'être nul. Le gamin piquait sa crise. Ma femme s'est tournée vers lui.

— Pour toi, ce soir, c'est purée-jambon… Et tu vas dans ta chambre…

Génial. Une soirée en tête-à-tête avec ma femme.

— Non… Maman…

Il chialait toutes les larmes de son corps.

— S'il te plaît…

Et moi, je me rendais utile. Je déposais délicatement les sacs dans le caddie. Je faisais attention aux œufs. Mais je lui aurais bien léché les joues, au gamin. Histoire de voir le goût que ça a. Je ne suis pas loin de penser que chaque sentiment fabrique sa molécule. Elle traverse le corps comme un psychotrope. Il n'est pas exclu qu'on la retrouve dans les larmes. Ma femme a tapé le code, la mâchoire crispée. Le ticket de caisse nous a délivrés.

Elle s'est pendue à mon bras, exténuée. Je poussais le chariot et je la tirais en même temps. Je lui devais bien ça, elle avait fait les courses toute seule.

— Tu ne touches à rien, j'ai dit… Tu t'allonges dans le canapé et je m'occupe du reste.

Elle m'a serré le bras, on se comprenait. J'ai repéré des avocats dans le chariot.

— Un guacamole maison… Ça te va ?

— Oui…

On allait repousser la journée le plus loin possible. Boire, sourire, trouver une saveur… Elle a posé sa tempe contre mon épaule. Elle serrait toujours plus.

— Et après ?

Un sac de joues de lottes surgelées émergeait. Pas trop loin, il y avait une tranche de lard.

— C'est l'histoire d'une lotte, et elle rencontre un cochon…

— Non…

— Si… Et ils tombent amoureux… Ils s'aiment au fond de la casserole…

J'ai senti ses ongles sous mon biceps. Elle arrivait jusqu'au nerf, ça faisait mal. Mais j'ai enduré. Je comprenais cet excès de vie, il équilibrait le reste. On se vengeait, on rajoutait un dérèglement rien qu'à nous. La tendresse, c'est ça. Une folie qui permet de respirer.

Et mon fils ? On l'avait oublié. On était dans une histoire d'adultes, maintenant. Je me suis retourné, il traînait ses larmes silencieuses derrière nous. Je le distinguais à peine, il se mêlait à la foule, à l'éclat des vitrines…

D'ailleurs, ça y est, je ne le vois plus. Un mince filet d'air dans une galerie marchande, mon fils.