L'apocalypse des homards
Trois Légionnaires
On a posé nos casques et nos lances sur le comptoir. On avait encore le sale goût du spectacle dans la bouche.
— Écœurant, a dit Zol.
— Ils ont tout salopé, a dit Ben.
Laissez-les faire, avaient dit les chefs. Et on avait dû endurer leurs bouffonnades sinistres. Ça avait donné un truc à moitié, ni un lynchage, ni un châtiment officiel. Le gars avait eu droit à tout.
Le petit juif nous a servi son vin pour qu'on goûte. On l'appelait le petit juif parce qu'il était voûté, tassé par les âges, avec un corps atrophié par une vie passée derrière son comptoir. Le vin était bon. Il y avait de la cannelle et de l'écorce d'orange.
— T'as bien fait de l'abréger, a dit Ben.
— Il en avait assez soupé, j'ai dit.
J'avais visé l'interstice entre les côtes flottantes. Ça s'enfonce comme dans du beurre. Ça lui bouffe la moitié de la respiration et ça accélère l'étouffement.
— On y serait encore, a dit Zol.
Il a vidé son gobelet et il l'a posé sur le comptoir.
— Bon, alors… On le prend, ce vin ?
— Deux pots, a dit Ben. Ça ira ?
— Ça devrait, j'ai dit.
Le petit juif est parti chercher les pots. Il a peiné pour les hisser sur le comptoir.
— Mets ça sur l'ardoise, a dit Zol.
Il a évité nos regards en bougeant sa grosse tête dans tous les sens. Je me suis demandé comment elle pouvait tenir sur un cou pareil.
— C'est que… elle est pleine…
Il a sorti la plaquette et il nous l'a présentée. Effectivement, ça allait jusqu'en bas. Zol a ri.
— T'as qu'à la retourner !
L'évidence même. Le verso était vierge.
— Marque aussi le fromage qu'est là, j'ai dit.
— Et le pain, a dit Zol.
Ben a tiqué, mais il n'a rien dit. Le petit juif a pris le bout de craie avec une lenteur inimaginable. On a attendu patiemment que la vieillesse du corps s'articule comme il faut. Il a inscrit nos pots, notre fromage et notre pain avec plein de tremblements. Dans l'arrière-boutique, les femmes nous regardaient.
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Leurs châles n'avaient plus de couleurs. À part nos capes rouge flamboyant, tout était gris et terreux, dans cette boutique.
Le sentier montait dans les collines.
— Il ne sait pas ce que c'est que l'empire, a dit Zol.
Le soleil était presque couché. Ben a attendu quelques pas avant de se lancer.
— Il faudra bien un jour le payer…
Ça couvait. Depuis quelque temps, le débat était au-dessus de nos têtes. Mais Zol et moi, on ne le voyait pas comme ça.
— On pacifie pour lui ! Merde, alors…
— Sans nous, son business, il n'existe pas…
Ben a secoué la tête.
— Il est imposé, les gars…
— … Il s'en sort, a dit Zol.
— On prend beaucoup, a dit Ben.
Zol et moi, on s'est regardés.
— Beaucoup ?
— C'est quoi, beaucoup ?
Ben a fait les gestes du gars lassé de tout. On était vraiment des brêles, on n'avait rien compris.
— J'y peux rien, les gars… Pilate l'a dit ! On prend trop !
Il devenait puant, d'un coup, à la ramener avec Pilate. Peut-être qu'il voulait monter en grade. Zol et moi, on a fait front.
— C'est un faux-cul, Pilate…
— Un mec dégueu ! Un jouisseur…
Un gars qui reste sur sa terrasse et qui aime bien quand tout est gentil en bas. Il nage dans les étoffes. On lui apporte des fruits et il se fait sucer par des mômes. Le plus pur style de la paix. Et c'est un gars comme ça qui voulait nous sucrer notre vin… La solde n'était pas maigre, mais payer le vin, ça changeait la donne.
— Mais on s'en fout ! a dit Ben.
— Non, j'ai dit. On ne s'en fout pas.
Ben s'est carrément fâché.
— Si ! Bordel… On s'en fout… C'est notre chef, c'est tout… Vous voulez retourner dans le Nord ou quoi, les gars ?
Non. Personne ne voulait ça. Avec leurs peaux de bêtes et les grandes épées qu'ils ont…
— Il n'irait pas jusque-là, a dit Zol.
— Tu crois ça… a dit Ben.
Des forêts qui n'en finissent pas… La pluie qui vous trempe…
— Il fera des exemples, a dit Ben. Et je veux pas être là-dedans.
Et le froid. Parce que là-bas, c'est la caillante la plus absolue. Les manteaux les plus épais n'y peuvent rien. Après la marche, il vous prend les poumons et il peut vous emmener sous terre en une poignée de jours.
Zol et moi, on ne disait plus rien. Dans le fond, on le savait, il y avait mille moyens de nous faire plier. On pouvait grommeler, mais pas trop. Ça risquait de nous retomber dessus. Et Ben a sorti le dernier argument.
— On n'est pas bien ici ?
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On ne pouvait pas dire le contraire. Quelques brigands, des voleurs… Un agitateur de temps en temps. C'était pépère. La cité était belle, les nuits magnifiques, et on avait de la bonne nourriture et du bon vin. Il n'était pas si puant que ça, Ben. Il nous apprenait qu'il fallait négocier.
— C'est bon, a dit Zol. On fera un effort.
On s'est fait un silence. On enterrait notre vin gratuit. Un beau sentier, des oliviers, les premières étoiles, et pourtant la très nette sensation que le monde s'est rétréci.
— Il a bien râlé, a dit Zol.
— Il a dit quelque chose, a dit Ben.
— C'était quoi ? j'ai dit.
— Chais pas, a dit Ben. Il s'est adressé à son Dieu.
C'était la mode. Les gars tutoyaient Dieu. Je n'aimais pas trop ça. Ils vous inventent des exigences, et après, ça déborde. Les Dieux, on devrait les laisser là où ils sont. Dans un endroit oublié et inaccessible. Ils ont fait leur job, et maintenant, c'est à nous. On pousse notre caillou, c'est tout.
— Le dernier râle, c'était quelque chose, a dit Ben.
La foudre est tombée pile à ce moment. Le beau hasard les a tous fait décamper. Ils hurlaient, ils roulaient par terre et ils se tiraient les cheveux. Ça faisait plaisir. On pouvait enfin croire que la justice existait.
Des voix joyeuses nous ont accueillis.
— Hé ! Les filles ! Regardez qui arrive…
Elles traînaient près du cimetière. Rachel était là, il y avait longtemps que je ne l'avais pas vue.
— On n'a qu'à les emmener, j'ai dit.
— Ah non ! a dit Ben.
Et j'ai eu la désagréable surprise de me retrouver en minorité. Même Zol avait un air désolé.
— On ne va pas emmener des putes au tombeau…
Ben, lui, il s'est carrément énervé.
— Exemplaire, a dit Pilate… Le truc doit être exemplaire…
D'accord. Pas de putes au tombeau. Pourtant, il y avait des recoins et une vue splendide sur la ville. Ça aurait été assez chouette.
— Attendez-moi, j'ai dit.
J'ai été voir Rachel. Elle a eu un sourire radieux.
— Tu viens ?
— Pas ce soir, j'ai dit.
— Ah…
Maintenant, elle regardait par terre.
— Tu ne viens plus très souvent…
— J'ai vraiment eu du boulot.
Une nana courageuse, Rachel. Plein de gros connards lui passaient dessus, et pourtant elle gardait une fraîcheur, un pétillant du regard… Un secret rien qu'à elle.
— Tu me donnes quelque chose ?
— Bien sûr, j'ai dit.
Ou la ruse. L'éternelle ruse. La nécessité d'avoir des masques pour survivre. Mais je m'en foutais, j'ai sorti une belle pièce. De quoi tenir plus que la nuit.
j j p q p q
Elle l'a prise et elle a hoché la tête.
— Tu viendras ?
— Demain.
— Promis ?
— Juré.
J'ai rejoint les autres. On a repris le chemin du tombeau.
— Il paye même quand il ne baise pas, a dit Ben.
Zol a souri.
— Elle l'a bien accroché, la petite Rachel…
Je n'ai rien dit. Le pot de vin et la lance commençaient à peser au bout des bras.
— Faut pas regarder les putes dans les yeux, a dit Ben. Que le bas. C'est comme ça que tu t'en sors.
Et voilà. Encore une fois, la leçon de merde du gars qui connaît la vie. Dans ces cas-là, tu as deux solutions. Tu poses ton vin, ta lance, tu te diriges vers lui et tu lui fous une baffe.
— Laisse-le, a dit Zol.
Ou tu gardes le secret serré contre toi. Tu les laisses parler et tu les envoies chier. Et si le secret te bouffe le foie, c'est pas grave, c'est ton destin. Ça te donne même un supplément de gnaque. Tu ne sens plus le poids du vin, ni de la lance. Tu pourrais marcher comme ça pendant longtemps.
Le caveau était ouvert. Une lampe à huile l'éclairait. Les femmes nettoyaient le supplicié. Elles s'attardaient, elles repassaient l'éponge sur les plaies. Il n'y a jamais eu cadavre plus propre, plus aimé. Leurs doigts couraient sur une veine où il y avait encore un peu de sang, ou dans les boucles, ou sur le front.
Et lui, il gisait. Il avait le corps d'un marathonien qui a tout donné. Il apportait la bonne nouvelle, on pouvait gagner la guerre, et il était tombé dans le ravin. Il avait des trous noirs partout.
J'ai frappé la pierre du caveau avec le fer de lance.
— Allez, ouste, j'ai dit.
Elles se sont levées. Elles l'ont recouvert d'un linceul et elles ont quitté le tombeau. Avec leurs mines grisâtres et leurs draps, elles ne touchaient presque plus terre. Leur substance avait entièrement été aspirée par le haut. C'est leur façon à eux de s'éteindre. Tout part dans le ciel, leur puits infini.
J'ai sorti la chandelle. Des esclaves ont pris le madrier et ils ont fait rouler la pierre. Le gars était bien enfermé. Ils sont tous partis, on était enfin tranquilles. Ben a étendu sa cape devant le tombeau.
— Une belle nuit, les gars…
J'ai posé le pain et le fromage. Zol a débouché le vin. On s'est servis et on a trinqué. Mais il manquait quelque chose, le petit bruit n'avait pas la même saveur. Ni le vin, d'ailleurs.
Et Zol a trouvé.
— On n'a qu'à jouer l'ardoise du petit juif aux dés !
Merveilleux. Exactement l'ingrédient qui nous manquait.
— Ça me va, j'ai dit.
— Ah non, a dit Ben… Je perds tout le temps…
Bien piégé, Ben, pour le coup. Zol a ri.
p g p p
— C'est parce que tu ne calcules pas !
— Y a rien à calculer ! C'est des dés…
Il était comme ça, Ben. Pour ce qui est de la vie, il calculait tout, mais pour les dés, il ne comprenait rien. Il laissait l'éternelle surprise se dérouler devant lui. Le hasard inventait ses nombres et il riait.
— Pas ce soir, les gars…
Alors que Zol et moi, on savait qu'en lançant deux dés, on pouvait commencer à prévoir des choses. Trois dés, c'était encore mieux. On ajustait les paris en fonction. Ben, lui, il croyait qu'il y avait encore plus de hasard.
— Une autre fois, il a dit.
— Qu'est-ce qu'on va faire sinon ?
Il avait raison, Zol. C'était inconcevable de passer la nuit sans jouer aux dés. Ben ronchonnait, mais il n'allait pas résister bien longtemps.
Zol a trouvé une dalle bien lisse à côté de notre repas. Les morts étaient passés par là pendant des siècles. Elle était devenue un vrai miroir. Il a soufflé la poussière et il a posé les petits cubes d'os dessus.
— Elle se montait à combien, l'ardoise du petit juif ?