L'apocalypse des homards

Jean-Marc Agrati · Chapitre 27 sur 90

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L'apocalypse des homards

Fin du Sucre Étanche

 

La fille et moi, on est dans un supermarché et on s'embrasse. Elle aime ça, s'embrasser dans les supermarchés. C'est l'abondance, le teasing aux mille couleurs, et sans doute l'enfance retrouvée.

Elle ferme les yeux, moi pas. Ça me fait bizarre, tous ces gens et ces produits autour de nos langues. Cette fois, la sensualité a surgi près des surgelés. Je me demande si les crevettes ne vont pas danser dans leur glace.

Et je vois par-dessus son épaule une bande de rebeus qui zonent. Ils se passent le chariot, mais personne n'en veut.

— Si, c'est à toi…

Le gars n'a pas du tout envie de pousser le chariot. Il le balance. Le chariot part en tournant et va cogner un rayon. Un paquet tombe dedans. Les gars rigolent et crient victoire.

— Il a des super façons de faire les courses, Majid…

Le noir de la sécurité rapplique. Il leur fait signe d'y aller mollo. Le baiser se termine. La fille me regarde.

— On prend une carte fidélité ?

— Si tu veux, je dis.

Puis on se dirige vers les pâtes. On prend des tagliatelles et des spaghettis. Les gars qui font leurs courses de façon bizarre arrivent derrière nous. L'un d'eux crève un paquet, c'est Majid.

— T'as des nœuds papillon…

— Ah ouais…

Il s'en met un au cou.

— Ça tient pas…

Non. Ça tombe.

— Et t'as aussi des petits nids d'Alsace…

Il broie le paquet.

— C'est pour décorer ton cul !

Les gars rigolent. Personne ne veut décorer son cul avec des petits nids d'Alsace, évidemment. Le noir de la sécurité rapplique à nouveau.

— Arrêtez, les gars… Faites vos courses et c'est tout…

Les gars se regardent. Ils s'y mettent tous.

— Mais quoi ?

— On choisit nos pâtes…

— C'est compliqué, les pâtes…

— Y a plein de formes !

— Et t'es qui, toi ?

La fille et moi, on éloigne doucement nos roulettes. On progresse, paquet après paquet. Ça y est, on bifurque, on ne les voit plus. On les entend encore un peu.

— Mais si, je te dis… Il vient de sa brousse… Il connaît rien, ici…

— Et il nous fait chier ?

— Ouais…

On s'enfonce dans la farine et le sucre. Là, au moins, on est tranquilles. La fille demande :

— On a du sucre ?

Presque plus, effectivement. On va pour prendre un paquet de sucre, mais un gars nous interrompt.

— Attendez, madame… Regardez !

Il a une belle bouille qui sourit et une cravate et une veste. Il fait la promotion d'un nouveau paquet de sucre.

— En plus du bec verseur, il est étanche… en plastique… et les coins ne s'abîment pas…

Il fait la démonstration. Il a une petite tablette devant lui et il cogne le paquet dessus. Effectivement, ça ne se casse pas. La fille me demande :

— On prend ça ?

— Si tu veux, je dis.

Une vieille femme secoue la tête.

— C'est plus cher…

— Ah ?

Je me rapproche. Pour une fois, ça m'intéresse. Le calcul est vite fait.

— Quarante centimes pour leur nouvel emballage…

Et là, je dis stop. Hors de question qu'on achète le sucre plus cher parce qu'ils ont inventé un nouveau paquet.

— Et en plus, c'est pas écolo, dit un gars à côté.

On est plusieurs à trouver ça vraiment lourdingue. On regarde le gars et son paquet avec beaucoup de défiance. Il se défend comme il peut.

— Mais si, monsieur… Le paquet est recyclable !

Il montre le petit dessin comme quoi le paquet est recyclable. Le gars de l'écologie s'énerve. Il secoue la tête, c'est vraiment de la grosse connerie.

— Et le bilan énergétique, monsieur… Les tonnes équivalent pétrole pour fabriquer votre merde… Le dégagement de CO … Vous y avez pensé ? 2

La mamie est d'accord. Le gars n'a pensé à rien, ça se voit. C'est juste un con avec une cravate qui agite un paquet.

— Et c'est plus cher…

Elle rigole, tellement la farce est grosse. Un enfant gueule :

— Et ça tue les baleines !

Et là, tout le monde l'écoute. Il a fait le lien avec les baleines et il est tout jeune, c'est vraiment génial. La maman est très fière de son gamin. Du coup, elle prend à partie le gars.

— Allez-y, monsieur… Expliquez-nous !

Tout le monde sourit. Il n'y a pas grand-chose à expliquer. Le gars bégaye :

— Mais… non, voyons… ça ne… tue pas les baleines !

Il n'est pas à l'aise, la sueur inonde son front. Il ne s'attendait pas à un forum citoyen en plein dans son rayon. Les gars qui font leurs courses bizarres rappliquent. Majid se renseigne. On lui explique.

— Il a inventé un nouveau sucre…

— Ah ?

— Et c'est plus cher…

— Merde…

Le broussard de la sécurité arrive, la société est au complet. On attend toujours les explications du gars. Heureusement qu'il a des sourcils, ça draine la sueur.

— Un nouveau paquet étanche… C'est tout de même un progrès, non ?

Une fontaine, le gars. Ça coule de partout. Son sucre est protégé, il a de la chance. Mais nous, on s'impatiente. On n'en peut plus de ses explications foireuses. Une même voix s'élève, ça fuse de partout.

— On n'en a rien à foutre, d'étanchéifier le sucre…

— Il y a des choses beaucoup plus importantes !

— Et il ne pleut pas dans les placards !

— Et en plus, on a des boîtes…

La maman est d'accord. Les boîtes, c'est la solution. On achète le sucre dans du papier cheap écolo et on verse ça dans sa boîte. Et on arrête de faire chier la nature.

— Et ça protège les baleines !

La colère s'agrège. Le gars est une insulte pour tout le monde. Le gamin qui nous relie à la planète lui envoie un paquet de sucre vanillé dans la gueule.

C'est le signal. On prend tous des boîtes et on y va. Le gars se protège avec ses petits bras qui manient le sucre, mais il a du mal. Tous les produits vont dans sa tronche. Conserves, paquets, flacons, ça le cabosse de partout. Il s'écroule, il nage dans la nourriture éventrée.

Et Majid bondit. Le saut est magnifique, tout le monde regarde. Son pied d'appel le propulse au-dessus de nous. Il fait voyager une boîte de petits-pois-carottes au bout du bras et il fouette ça mieux qu'au hand.

La boîte part dans son but merveilleux. Elle vient cogner la tête du gars. La boîte crânienne s'ouvre. C'est la fin du sucre étanche.