L'apocalypse des homards

Jean-Marc Agrati · Chapitre 33 sur 90

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L'apocalypse des homards

Aux antipodes

 

— Le bonheur avec ma femme me fait l'effet d'un léger pourrissement, je dis.

Une poupée aux antipodes me tient la main. On marche sur la plage et on longe les bougainvillées.

— Ça va aller en augmentant, elle dit.

Oui. Le bonheur, c'est ça. Cuire, sucrer intimement toutes les fibres. Les rendre molles et succulentes. Et cette cuisson avale tout.

— Bientôt, quand tu verras le sein d'une humaine, tu penseras à une pomme pourrie.

La poupée n'a pas ce problème. Elle est maintenable à l'infini. Elle a toutes les routines qu'il faut pour percevoir, agir, dire… Elle pourrait me larguer ou me tuer d'un coup, mais son programme s'accroche à moi, c'est bizarre.

— On s'embrasse ?

— D'accord, je dis.

Le soleil se couche, l'île est calme. Sous nos pieds, si on creuse un tunnel d'environ treize mille kilomètres, on les retrouve, eux et leurs destins obscurs. Ils fourmillent dans les grands espaces gris et bleus de l'Europe et il faudrait…

Elle détache sa bouche de la mienne et elle me dit :

— … un imper et un fusil ? Pour les abattre comme des morts-vivants ?

Elle sourit. Toutes les visions ont leur empreinte chimique et sa langue l'a détectée. Elle replonge dans ma bouche et elle noie notre baiser dans un léger psychotrope. Les grands espaces gris et bleus fondent. Je suis à nouveau dans l'orange du soleil. J'aperçois des pirogues et les premiers poissons volants du soir.