L'apocalypse des homards

Jean-Marc Agrati · Chapitre 79 sur 90

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L'apocalypse des homards

Ajustement du climat

 

La maison de vacances a ses volets ouverts et je sais qu'on fait l'amour.

Le long bras de Ben s'allonge et me sert du rosé. L'après-midi est magnifique. Le ciel bleu nous écrase et la mer lèche les galets. La paresse fourmille dans nos membres, j'ai l'impression de l'entendre. Seul un criquet fait un bruit infernal et précis.

— 110 cœur…

— 120 pique.

Je prends mes cartes. Il y a de beaux bras de filles et les enchères montent. Le désir aussi, bien sûr.

— Ça ne tient qu'à l'été, je dis.

Ben me jette un regard désapprobateur.

— Ça ne tient qu'à nous, il dit.

Et il replonge dans ses cartes. Il est fort, Ben. Il sépare toujours le poulet exactement là où il faut. Tout pourrait effectivement se résumer à ça. Le climat ou nous, point à ligne.

Puis il regarde la falaise et il me dit :

— Dis donc, ta villa… c'est un vrai blockhaus !

C'est vrai. Elle est postée tout en haut et une longue fente horizontale regarde la mer. Ça rappelle les meurtrières de l'an quarante.

La partie se termine. L'apéro pourrait ne jamais s'arrêter, mais je rentre chez moi. Le gars parcheminé m'attend.

— C'est ton poste de travail…

Je m'installe. Je vois la plage et la maison de vacances en contrebas.

— Le bouton est là…

Il est magnifique, gros, confortable, avec plein de petites graduations. C'est comme le volume d'un superbel ampli. Il est au niveau minimal de succion des galets par la mer.

J'augmente légèrement. Une brise se lève, elle est agréable. Elle sèche la sueur qui se loge dans les cuirs chevelus et les visages se détendent. C'est sans doute le sommet du plaisir. J'augmente encore et on met des débardeurs. La mer moutonne. Un cran de plus, parce que c'est sexy, et on plie les parasols.

— Bien…

Et je passe au niveau de traction de tous les nuages. D'un coup. Un sacré changement. Ils étaient au large, bien gris, bien épais, et ils se retrouvent sur la côte. La mer et le ciel font alliance et ça cogne la maison de vacances. Les tables qu'on a oubliées valdinguent et les volets claquent jusqu'à se démettre.

— Encore !

Une vague scélérate emporte l'espace de jeu. Le vent arrache les tuiles. Elles partent en rafales avec tout ce qui ne tient pas. Ça fauche tout ce qu'il y a derrière. Les hommes rampent et les arbres se couchent. Le ciel est une couche épaisse et noire qui va très vite. J'ai encore de la marge.

— Mais oui ! Vas-y !

Je pousse. Des véhicules partent dans les champs comme des ballons. Je ne parle même plus des hommes qu'on ne voit plus. Les vagues soulèvent de gros blocs de digue qui écrasent les maisons de vacances. C'est un peu le finish, il n'y a plus grand-chose de debout.

Je calme le jeu. Le temps est blanc, c'est un désert mouillé. On frappe à la porte.

— Salut…

C'est la poupée. Elle me sourit, je l'adore.

— On a un beau paysage… Tu viens ?

Bien sûr. Juste le temps de mettre un imper. Elle me file un fusil à pompe. Ses loups viennent me renifler.

— Les nouvelles mâchoires fonctionnent du tonnerre…

Avec ça, on peut aller pas mal loin. Je laisse le gars parcheminé dans le blockhaus. C'est lui qui garde le climat.