L'apocalypse des homards

Jean-Marc Agrati · Chapitre 45 sur 90

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L'apocalypse des homards

L'homme aux Mille Visages

 

Je les regardais par la fenêtre et je n'en pouvais plus de cette comédie. Ils avaient tous des gueules de toons. Un détail en trop, quelque chose d'impossible à vouloir.

J'ai levé le nez pour leur échapper. Il y avait une volée de toits. Elle partait au loin, elle réveillait toujours un vague désir d'ubiquité. Je fixais un balcon, une mansarde, et je me retrouvais d'un coup ailleurs.

Et là-bas, tout était mieux. J'étais riche, puissant, la ville s'étalait à mes pieds et j'avais tout l'amour et tout le savoir que je voulais. Je faisais mille choses et mes réalisations formaient autour de moi un beau château. Je recevais des visites d'une rare spiritualité. Les nanas étaient somptueuses, un léger parfum d'années folles flottait. On sirotait des cocktails jusqu'à pas d'heure.

Et quand j'en avais marre, je me retranchais dans ma bibliothèque. Je tirais un bouquin et les étagères pivotaient. J'accédais à mes cabinets secrets. Je pouvais lire, m'affairer, inventer plein de choses. Je pouvais aussi emmener une nana somptueuse et on avait des baises somptueuses dans des peaux d'ours.

Voilà comment ça marchait, les toits. Mais là, rien. Ils se taisaient. Ils étaient aussi plats que le sel et le poivre sur ma table. Et qu'est-ce que je devenais dans tout ça ? Un creux encombrant. Une guitare sans cordes, et ça ne peut même pas servir de massue. On rajoute à ça des jambes pâteuses et on m'obtient dans cette fin d'après-midi.

J'aurais bien voulu que la gravité s'inverse dans ma pièce, rien que pour moi, et qu'elle m'écrase au plafond avec tous mes jus en étoile. Ça aurait fait chier tout le monde. On aurait mis un temps fou à nettoyer ça. Mais les malédictions ne marchent pas, même pour soi. Alors, on attend.

— T'as qu'à sortir !

J'ai hurlé ça tout seul. Une bonne idée, après tout. Quand l'intérieur ne marche pas, autant essayer l'extérieur. J'ai pris mon sac, histoire de faire croire que j'allais aux courses ou quelque chose comme ça, et j'ai claqué la porte.

Tout l'ancien a vibré. La petite vengeance m'a fait du bien. J'ai dévalé les escaliers le plus rapidement possible. Du patatras tout au long des cinq étages. J'étais sûr de peupler toutes les caboches de l'immeuble.

Je suis arrivé en bas. Le porche était vide, j'étais encore à l'abri. J'ai poussé la lourde porte et j'ai pénétré le grand dessin animé.

Ils étaient tous là, les bouches de métro les vomissaient de partout. Les cravates, les mamans épuisées, les mômes chiants, les mamies sévères en fausse panthère, les mamies d'Afrique en boubou, les ados fatigués, les petits hauts sexy, les petites frappes qui gueulent, les pochetrons hirsutes, les rockeurs déglingués, et des tonnes d'autres qui s'étaient coloriés à un point incroyable. Chacun avait un truc rien qu'à lui, un trésor ou une sale pratique, on ne savait pas bien, et il te le brandissait au nez pour que tu le sentes.

Et moi, là-dedans, rien ne me plaisait. Je ne faisais partie d'aucune bande. Parce que c'est ça, le truc. S'agréger, faire partie d'une bande. Tu t'agglutines avec les tiens et tu sécrètes ta colle atomique. C'est l'art de la tribu généralisé. On se toise, on ne s'aime pas. On se fragmente à l'infini. Le charcutier regarde d'un sale œil le boulanger et le jambon-beurre est un complot du barman pour les enculer tous les deux.

Aussi loin que je remonte, je les retrouve, ces tribus. Lycée, collège, maternelle, les gars ont le chic pour te serrer sous le préau. Tu manges ta honte et tu bois à fond le spectacle de la force. Ça te fertilise pour longtemps. Et après, ça continue. Boulots, stages, confréries, statuts et tout le socio-cul, c'est toujours la même chose. Un tour de passe-passe potache vraiment dégueu qui te fait comprendre que tu n'es pas des leurs.

Attention. Je ne dis pas que le gars serré sous le préau était innocent. Il a peut-être arraché les ailes d'une fourmi volante, et c'est suffisant, après tout, pour tout mériter. Mais il était seul, c'est ça la différence.

— HÉ !

Ah… On se bouscule…

— REGARDE OÙ TU MARCHES, BON SANG !

Tout de suite, on gueule. En même temps, si A cogne B, bien malin qui peut dire où sont les torts. Et il n'était pas si grand que ça. Je l'ai regardé droit dans les yeux. Ça a duré un temps infini, ça pouvait exploser d'un instant à l'autre.

Il s'est dégonflé. Il a mis une main par-dessus l'épaule et il est parti. Ça commençait à rentrer. Le truc clé, c'est de s'arracher tous les traits du visage. Tu ne leur laisses qu'une paroi lisse, sans aucune prise. Rien d'autre que le blanc de tes yeux. Et le blanc, c'est terrible, ça peut contenir toute l'horreur du monde. Personne ne va grimper là-dessus. Et ton naturel ? Tu l'enfouis quelque part, dans une contrée mythique. Peut-être qu'un jour tu le déterreras.

En attendant, tu marches bien droit, comme une statue, et tu regardes l'horizon. Tu les transperces tous. Les résultats sont immédiats. Une légère inquiétude se lit dans leurs visages et ils s'écartent.

J'ai traversé la ville, aucune rue ne me résistait. J'étais en train de faire le vide autour de moi, comme ça, quand je suis tombé sur une bande de gars qui ne se poussaient pas. Ils étaient plantés en ordre dispersé et ils ne bougeaient pas d'un centimètre.

Et j'ai compris mon malheur ! J'avais été trop loin ! Jusqu'en banlieue ! Et j'étais tombé sur la bande maudite. Ceux qui traînent dans le délabré et qui font peur à tout le monde. La capuche multiraciale, le blanc des yeux qui la rase et les vapeurs de shit qui masquent le reste. Un chien à gueule de rat finit de planter le décor. En termes d'imagerie, on ne pouvait pas mieux faire.

— Putain… Il est chou !

Et un son impeccable.

— Hé ! Pédé ! Tu suces ?

Des gueulantes, des jurons à rallonges et tout un tas de jouets qui crachent des musiques de guerre et de ghetto.

— Alors, ma poule ?

Je n'ai pas répondu. Je n'avais pas envie qu'une mauvaise mayonnaise monte. Je me suis transformé en tafiole et j'ai continué mon slalom. C'était eux les arbres et je traversais la forêt. Le chien a vissé son œil dans mes reins. Il s'est régalé jusqu'au bout.

Au carrefour suivant, j'ai bifurqué. Je pouvais souffler, j'étais venu à bout du passage délicat. Il ne me restait plus qu'à ruminer le morceau de terreur.

C'est le côté positif de la peur. Elle peuple la nuit intérieure. On gagne en consistance, on n'a plus rien à voir avec le creux du départ. Et là, j'avais fait un drôle de marché. La capuche, le gadget, le chien et le psychotrope, j'emportais plein de choses. Je ne voyais pas trop ce que j'allais faire de tout ça.

Et pourtant, il faudra bien. Tout ce qui peuple ta nuit intérieure, il faut un jour le recracher. Sinon ça tourne en eau morte, ça se gangrène, et tu crèves.

J'ai mariné là-dedans. Les rues, après, ce n'était rien d'autre que le quadrillage de la haine. Ça se répétait et je bâtissais mes plans de vengeance. J'étais à l'un de ces mille carrefours, au plus sombre de ma tête, quand une musique a complètement changé le décor.

Un ton frais, acidulé, des discussions animées et des rires qui éclatent. Les gars laissaient échapper leur inconscience comme ils voulaient. Ça se passait dans un coin arboré, une place qui n'avait pas l'air d'avoir vécu l'époque. Je me suis approché. C'était un troquet.

Le spectacle était encore plus hallucinant. Il y avait des gars de tous les âges, de toutes les races, de tous les sexes, et ils avaient tous les habits du monde. Ça allait du bas résille au blouson douteux, en passant par les costumes, les casquettes de travers, les dreadlocks et les coiffures compliquées des mamies. Et ce beau monde parlait de tout et de n'importe quoi avec une aisance incroyable. Un total démenti à toutes mes pensées.

On pourrait croire que c'était dommage, mais non. La réalité avait le bon goût de me contredire, il ne me restait plus qu'à l'accueillir. Je suis rentré illico dans le bar. Les mains se sont tendues.

— Salut !

— Salut.

— Salut.

— Salut.

Du jamais vu. La fraternité tournait à plein régime.

— Un demi ?

Et le barman lisait dans mes pensées.

— S'il vous plaît…

— Vous avez droit à une pinte, c'est l'happy hours.

Il a posé un verre inespéré devant moi. Du jaune un bon doigt au-dessus du trait. La mousse débordait. Dès que je l'ai touchée, ç'a été un régal.

Je me suis plongé dans le moment de paix. Un brouhaha de conneries chaleureuses… Des tempéraments qui s'expriment, quelques bons mots qui fusent… Il n'en faut pas plus pour faire un paradis. Un gars programme de la nostalgie sur le jukebox et on goûte aux époques révolues. On lorgne la petite assiette de charcuterie et elle arrive aussitôt.

— Vous en voulez ?

— Avec plaisir.

Du saucisson et du chorizo. Ils étaient vraiment au top, ces gars-là. L'endroit était fameux, il n'arrêtait pas de se remplir. Les gars traçaient leur chemin au milieu de tout le monde en serrant les paluches et on les accueillait au bar. Personne ne jouait des coudes. On s'invitait, on faisait de la place. Sauf qu'un gars est arrivé, il m'a regardé, et il a remis les mains dans ses poches. Et il a pris une place juste à côté de moi, en plus.

Je me suis dit que c'était un gars qui n'aimait pas la paix. Ça arrive. Dans une société, il y a toujours un obscur misanthrope. Il n'est pas content de quelque chose et il se venge, comme ça, au hasard, on ne sait pas pourquoi. Je n'allais pas en faire tout un plat. J'ai bu quelques gorgées pour l'oublier. Et presque aussitôt, la même scène s'est reproduite.

Pareil. Le gars arrive, il a plein de sourires pour tout le monde, et quand il passe devant moi, il remballe son sourire. J'ai regardé dehors et j'ai enfin compris. Ils venaient tous du bâtiment d'en face.

Une poste. Une énorme poste avec plein de voitures jaunes et de quoi faire du tri sur plusieurs étages. Tous ces gars étaient des postiers. Ils avaient repéré l'intrus que j'étais et ils ne me regardaient plus du tout de la même façon.

L'amère déception m'a écrasé. J'ai commandé une autre bière.

— Attention, c'est plus l'happy hours.

Fin de l'abondance. Le monde se rétrécit, on connaît le scénario. Et c'est sans doute pour ça qu'ils se retrouvaient après le boulot, les gars. C'était notoire que la grosse embarcation craquait de partout. Dans ce cas-là, c'est important de faire le point. On s'informe, on putasse. C'est l'art de l'avantage à deux balles. Ça permet d'être moins à côté de la plaque quand la note de réorganisation arrive.

— Des italiennes… Il n'y a rien de tel…

C'était le postier d'à côté.

— De vrais chaussons…

Les autres autour se sont penchés. Le gars a remué ses doigts de pied. Effectivement, le cuir bougeait.

— Et le cousu, je te dis pas…

— Ils sont forts, ces italiens.

Un destin. On travaille à la Poste et on parle de ses shoes après le boulot.

— Il est où, le magasin ?

— Elles ne sont pas vendues en France. Je les ai eues sur Internet.

Il a sorti de sa poche un de ces engins dernier cri. Il a promené son pouce sur l'écran, il pouvait aller n'importe où sur le net. Il a googuelé ses chaussures. Les gars se sont penchés une deuxième fois.

— En trois jours, ils te les livrent.

Une chose clé, dans ces cas-là. Ne pas scruter le folklore des autres trop longtemps. Ça dégoûte forcément. Pourtant, je n'ai pas pu m'empêcher de m'écœurer jusqu'au bout. Il y avait quelque chose de suspect, de trop bien léché… Ils n'avaient que du propre sur eux, la journée ne les avait pas du tout abîmés. Des tons choisis, des étoffes qu'on voit nulle part…

J'ai mené l'enquête jusqu'au bout. Des impatiences de la cheville et des frétillements de jambes ont levé le doute. C'était des postiers pédés.

j p p

— Je préfère les magasins. Une image, ça ne me suffit pas.

— Ça peut être beaucoup plus cher, il faut comparer.

Et j'en avais rien à foutre qu'ils s'enculent, les gars. Après tout, ça faisait une possibilité en plus. Un soir, comme ça, dans le noir… On ne voit pas trop ce qui se passe… J'ai repris une bière.

— Voilà.

— Merci.

Calculée à la bulle près, celle-là. Je n'allais pas me plaindre de l'effervescence. Le beau bordel de bulles naissait contre la paroi. Elles gonflaient et elles partaient par trains entiers. Ça paraissait naturel, mais pas tant que ça. On pouvait se demander pourquoi les bulles gonflaient là, plutôt que là. Mais le puissant liquide voyait ce qu'on ne voyait pas. Il trouvait les aspérités, les imperfections, les minuscules creux… Et il engageait là sa réaction.

— Allez… Montre-nous…

Toujours eux. Impossible de les ignorer.

— Non…

Chochotte puissance chochotte. Un tortillement maximal. On se demande bien ce qu'il avait encore à montrer.

— Mais si !

— Allez…

Il s'est décidé. Il a un peu calmé ses jambes et il a posé sa mallette sur le comptoir. Elle était en cuir, couleur tabac, assortie à ses shoes. Il a actionné les boutons dorés et il a ouvert l'écrin. Il y avait du satin à l'intérieur. Il en a sorti une feuille, entre les pouces et les index. Les autres doigts n'avaient pas le droit de toucher. Et la terrible réalité s'est dévoilée.

Un poème. C'était écrit en italique et ça allait à la ligne. Voilà le secret du gars. Et autour de lui, que de la jouissance. Les gars fondaient de bonheur. La chose belle et sacrée les chatouillait de partout.

Et moi, je n'en pouvais plus. Des tarlouzes qui envoient des lettres et qui se piquent de poésie, c'était vraiment le segment social de trop dans ce putain de faux jardin.

Alors, j'ai ouvert mon sac et j'ai sorti mon trotteur. Il a déplié sa gueule et ses pattes. J'ai tiré sur l'enrouleur. Il a fait son beau bruit de moteur. Les gars l'ont vaguement regardé, mais avec un mépris considérable. Ils ont cru à un vieux truc, une antiquité, une curiosité pas assez dorée pour eux.

C'est vrai qu'au départ, ça ne paye pas de mine. Ça ressemble plutôt à un teckel obèse qui fait le pas de l'oie. On ne se méfie pas, on le laisse s'avancer. Mon trotteur n'a eu aucun mal à choper une jambe. Ça tombait bien, c'était celle du poète. Il est parti dans le cri de sa vie.

Mon trotteur a progressé le long de sa jambe. Les autres lui donnaient des coups de pied, mais c'était pas des shoes italiennes qui allaient faire du mal à mon trotteur. Il avalait la chair, sans lâcher prise. Il la broyait dans sa gorge et il la jetait dans l'incinérateur. Des petites cheminées évacuaient la fumée dans son dos. Il chiait en continu une purée incandescente. Elle tombait au sol et elle refroidissait jusqu'au noir du charbon.

Le gars s'est écroulé. Mon trotteur a plongé sa gueule dans son ventre et il lui a aspiré le foie. Un dernier regard au plafond jauni, et le gars a rejoint sa nuit intérieure.

Mon trotteur est revenu. Des petits jets mousseux lui ont nettoyé les babines. Il a replié sa gueule et il est rentré dans son sac. J'ai bouclé la fermeture éclair.

Bien pratique, ce petit four portatif déguisé en chien. Quand on tombe sur quelque chose de socialement inacceptable, on l'envoie dessus et puis voilà. Les autres m'ont regardé, incrédules. Il y avait encore quelque chose qui leur échappait.

Alors, j'ai sorti mon masque. Il me barrait juste ce qu'il fallait du visage. Presque rien, en définitive. Juste le pourtour des yeux. Mais toutes les gueules ont changé. Des mâchoires qui se décrochent, des yeux exagérément grands… Ils ont tous eu cette immobilité un peu ridicule de mannequin de cire. Tout le monde savait maintenant que j'étais l'homme aux mille visages.

Je pouvais enfin savourer ma vengeance. J'étais du bon côté de la terreur. J'ai terminé mon demi et j'ai pris mon sac. Je n'avais plus rien à faire là.

— Attrapez-le !

Des postiers ont voulu s'interposer. Je leur ai donné une belle leçon. Mes jambes rebondissaient comme un rien, j'avais des détentes fulgurantes. Ils ont valdingué dans les tables. En deux bonds, j'étais dehors. Un concert de sirènes m'a accueilli.

— Il est là !

La police, bien sûr. On ne pouvait pas attendre des postiers qu'ils fassent justice eux-mêmes. Les gyrophares bloquaient tout le carrefour. Déjà, ils fonçaient sur moi. Vite, j'ai sorti mon portable. J'ai composé un endroit que j'avais en mémoire et j'ai commencé à grésiller. Leurs bras ont pataugé dans le vide.

Et je me suis retrouvé sur les toits, au-dessus d'eux. Ils tournaient la tête comme des cons, ils n'en revenaient pas du petit miracle. C'est important, l'avance technologique. Ça ramène les autres à l'état de sauvages.

Je les ai laissés à leur grouillement. Ils pouvaient mariner dans leur creux ou se foutre sur la gueule, je m'en foutais, j'avais pour moi tous les toits.

J'ai fait mes bonds là-dessus. Mon boucan mauvais peuplait leurs têtes et les chats avaient la queue en point d'exclamation.