L'apocalypse des homards

Jean-Marc Agrati · Chapitre 8 sur 90

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L'apocalypse des homards

Le Mystère du Sconse

 

Il y avait un gars qui connaissait des mots bizarres et qui l'avait appelé « le sconse ». On avait regardé dans le dictionnaire et ça voulait dire qu'il puait. On ne pouvait pas dire qu'il nous gênait, il était à l'autre bout du dortoir. Un immense volume avec une allée centrale qui distribuait douze alvéoles de dix lits chacune, séparées par des murets qui allaient juste au-dessus de nos têtes. L'odeur du gars n'était pas parvenue jusqu'à nous. C'était juste la rumeur.

Et là, on nettoyait notre alvéole parce qu'il y avait une revue. Toutes les armoires devaient être impeccables. Zéro poussière dessus, dessous, et les lits au carré. Grato tenait la pelle et je poussais la poussière.

— Faut qu'on voie ça, il a dit.

— Quoi ?

— Le gars qui pue.

On était d'accord. C'était bizarre qu'il y ait une telle rumeur pour une odeur. Et donc, on l'a coincé, un jour, dans une longue récré où on avait tout le temps qu'il fallait. Il était petit, ça ne posait pas de problème. Il nous regardait depuis son coin de mur. Il ne disait rien, et il puait, c'est vrai, rien qu'à un mètre on pouvait le sentir.

— Même les cheveux, a dit Grato.

On a senti, et c'est vrai, le truc te perçait tellement la tête que tu faisais un bond en arrière.

— Ça vient de son cul, a dit Grato.

— Mais non, si les cheveux puent, c'est pas le cul !

— Il pue de partout, c'est tout.

— Et en plus, il est tout jaune.

— Attendez, a dit Grato…

Il souriait, il était sûr de son coup. Il s'est mis la main dans le survêt, par derrière, et il s'est gratté le cul. Mais une vraie grattouille, avec tous les doigts. Il y allait profond. Il a sorti la main et il a dit :

— Sentez.

On a mis notre nez sur le bout des doigts joints et c'était exactement ça. Comme les cheveux du gars. Une odeur de cul qui sue avec un peu de merde.

Alors, on l'a questionné :

— Comment tu fais ?

— Tu te grattes le cul et tu t'enduis de partout ?

— T'es tombé dans une marmite de merde quand t'étais petit ?

Il avait peur, il fondait, les sanglots venaient.

— Montre-nous ton cul, a dit Grato.

Et voilà, il commençait à chialer.

— Allez… Montre-nous…

— C'est pour être sûr que tu te laves !

Le gars s'est débattu, mais mollement, comme quand on pleure, avec des gestes maladroits et sans force. On l'a aidé à se retourner. Il criait bien un peu, mais tout le monde criait dans la cour et on faisait écran. On surveillait les pions, c'était facile, on connaissait leurs trajectoires par cœur. On a baissé son froc, puis son calbar.

Son cul aussi était jaune. Pourtant, il n'était pas chinois, le gars. Grato a écarté le cul. On s'est bousculés pour regarder, mais ça nous a fait bizarre. Le gars avait un cul tout propre. Pas la moindre trace de merde. Un plissement de peau gris sur une raie toute jaune. On pouvait approcher le nez, ça ne sentait même pas. On était un peu déçus.

— Il se nettoie bien le cul…

— Il ne chie pas, le gars, ça doit être ça.

— Oui, et il sue la merde…

— Jusque dans les cheveux.

Il fallait s'habituer à la réalité d'un gars tout jaune, mais pas chinois, et qui puait la merde avec un cul tout propre. Le gars a remonté son froc et il est parti.

On est retournés au dortoir, au réfectoire, en classe, et les journées se sont alignées. On pouvait aussi jouer au foot ou aux cartes, ou lire, ou simplement s'ennuyer. De temps en temps, une revue porno circulait. Ceux qui voulaient, ils pouvaient aller aux chiottes se masturber.

On faisait ça aussi dans nos lits, mais les lits étaient en fer et ils grinçaient. Ça faisait chier tout le monde. On prenait le risque de recevoir une grolle ou une corbeille dans la gueule. Ça pouvait même aller jusqu'au lit en cathédrale, une technique qui fait que tu te retrouves coincé, la tête en bas, entre le lit debout et le mur. Après ça, il y avait un boucan dingue. On criait aux « mammouths » et on frappait sur les armoires. Les pions rappliquaient. Ils éclairaient nos gueules et ils distribuaient des punitions. Mais ils étaient débordés, les gars. Ils devenaient chaque jour un peu plus fous.

Et un jour, Grato a pris la pelle en disant qu'il allait essayer.

— Quoi ?

— La sodomie.

Il est parti dans les chiottes s'asseoir sur la pelle. La sodomie, on la connaissait, mais qu'en image. Des tonnes de sodomies, des puits ouverts de filles extraordinairement souples dont on ne touchait que le pixel. On a salué le courage de Grato qui voulait s'assurer par lui-même si c'était bon ou pas bon. Grato, c'était l'esprit même de l'expérimentation. Il ne perdait pas une occasion de repousser l'inconnu. Et la pelle, pour ça, c'était une bonne idée. Elle avait un manche en bois avec un bout arrondi, c'était pas trop loin d'une bite.

On a attendu. Il est ressorti.

— Alors ?

— C'est pas bon, il a dit.

Il a jeté la pelle qui avait le manche merdeux dans la corbeille.

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— Hé ! Comment on va faire, maintenant ?

Il s'en foutait, c'était pas son affaire. C'est pas lui qui devait balayer le lendemain. On a laissé tomber. De toute façon, le gars qui devait balayer n'était pas là. Et la pelle s'est nettoyée, de main en main, dans la bagarre quotidienne contre la crasse.

Un jour, je me suis retrouvé près du sconse. Il s'était assis à côté de moi sur le trottoir. C'était un mercredi, on avait quartier libre. On avait la grosse pierre des salles de cours dans le dos et le stade devant nous. Des gars jouaient. Au loin, il y avait des arbres et la clôture qui nous séparait de la ville.

— Un jour, je ne puerai plus, il a dit.

Il avait un beau sourire, il était dans ses lointains. Je n'ai pas su quoi dire. Quand j'ai raconté ça à Grato, il a été interloqué.

— Et pourquoi il ne puerait plus ?

C'est vrai, il n'y avait aucune raison. Je me suis dit que j'aurais pu poser la question, mais avec le sourire qu'il avait eu, je ne l'avais pas fait.

Et une nuit, après les nettoyages, les repas et les cours, j'ai vu une forme accroupie dans un coin. On était dans nos lits. C'était Grato qui se cachait près de la corbeille. Il surveillait les pions qui agitaient leurs torches affolées dans l'allée centrale. Il avait des petits rires, il avait du mal à se retenir.

— Qu'est-ce qu'il y a ? on a demandé.

Il nous a dit de ne pas bouger. Quelque chose de sérieux se tramait.

— Zéro bruit, les gars… Surtout, zéro bruit…

On a attendu dans nos lits, immobiles. C'était terriblement difficile. Puis les torches se sont éteintes et il n'y a plus eu que la lumière de la lune. C'était le moment. On s'est levés et on s'est réunis autour de Grato.

Il soupesait la pelle, il se régalait. L'étron était plus noir que tout, mais la lune le dessinait parfaitement.

— On va lui foutre ça dans la gueule, il a dit.

On s'est tétanisé le ventre pour ne pas rire. Tout le monde a glissé comme une ombre. On a enfilé un pull ou un manteau et on a mis nos chaussons. On avait le froid et l'obscurité pour nous. L'allée centrale s'est grossie de tout un cortège de gars qui voulaient voir ça.

Et cette fois, le sconse n'a pas pleuré. Il n'a pas crié, il n'a rien dit. Il a enduré l'écrasement de la merde, onctueux, implacable. Lui aussi, la lune le dessinait parfaitement. Il fixait le plafond, des superlointains rien que pour lui, qui crevaient absolument tout.

On l'a laissé, puisqu'il ne criait pas. On a mis la pelle merdeuse dans sa corbeille et elle a continué de voyager de main en main.