L'apocalypse des homards

Jean-Marc Agrati · Chapitre 46 sur 90

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L'apocalypse des homards

La poule des ténèbres

 

Je m'installe à la table de la cuisine et je mange une boîte de sardines. J'ai coupé une tomate par-dessus, rajouté du sel, craqué du poivre, et je tartine du pain avec du beurre.

La fenêtre est grande ouverte. Je me sers un verre de vin. Le ciel est chargé, gris, mais pas du tout monotone. J'aime ça, c'est un ciel hyperactif. Les gros paquets de crasse sont sculptés et ils défilent rapidement.

Mon portable sonne. Inconnu.

— Allô ?

— T'es au taquet, hein ?

Je le reconnais. C'est le vieux gars parcheminé à la voix éraillée. L'acide des remontées gastriques lui a bouffé les cordes vocales.

— Allez… avoue… t'es au taquet…

On dirait une crécelle au fond d'un puits. Du sable qu'on écrase et un fil invisible qui tient le tout.

— Ça peut durer longtemps, le taquet…

Une voix à vomir le monde. Et je n'ai pas le droit de le couper. Les mauvais anges, il faut les écouter jusqu'au bout. Je mets le haut-parleur et je le pose sur la table. Il doit s'apercevoir de mon manège, parce qu'il dit :

— Taquet ! taquet ! taquet ! taquet !

Je laisse causer la poule des ténèbres. Je me ressers du vin et je mange un gros morceau de sardine. Je regarde la tranche d'un immeuble. C'est celle où il n'y a pas de fenêtres. Ça me plaît, ce côté aveugle de toute une population.

— Taquet ! taquet ! taquet !

La poule continue de caqueter, mais le vin et le ciel rincent tout ça.