L'apocalypse des homards
Chromastismes Légendaires
Les gars voulaient entendre et réentendre l'histoire. Ils se marraient, réentendre la même histoire, oui, ça semblait ne pas avoir de fin. Et donc, je l'ai racontée pour la énième fois.
C'était un gars bleu et on le poursuivait. On croyait l'avoir perdu, quand l'un de nous a vu ses pieds bleus dans un buisson. On l'a chopé et on s'est vengés de la course en le tabassant.
Le tabasser, c'était bien, mais ce n'était pas assez. Ça nous laissait de l'amertume, on grimaçait en le frappant. On voulait en finir, du gars. Que ce soit un truc bien derrière nous, et pour toujours. Mais on n'avait pas de bâton, pas de pierre, pas de couteau, rien. Et un gars a dit qu'il avait…
— Une corde ?
— Oui, dans la ferme d'à côté.
On a été chercher la corde et le cortège a grossi. On a fait le nœud en promenant le gars jusqu'à son arbre. Il suppliait, il avait des mimiques toutes bleues, ça nous faisait rire.
Mais les gars de la ferme étaient des manchots. Ils nous ont emmenés à un arbre bien trop haut, la branche était inaccessible.
— Avec l'orange, j'ai dit.
Oui, j'avais une orange dans ma poche. On pouvait l'attacher à la corde et la lancer par-dessus la branche. La corde suivrait de l'autre côté. Ce n'était pas si facile, la corde pesait, on a dû s'y reprendre à plusieurs fois. Tout le monde voulait essayer. Les filles et les gars se sont chamaillés comme des gosses. Même les vieux y sont allés de leurs jets maladroits. On retrouvait l'excitation, les bonds, les cris et les envies méchantes qu'on cache dans les jeux d'enfants.
On s'est séparés en deux. Les gars côté corde et les gars côté gars. On a serré le nœud autour de son cou. Il n'avait plus sa gueule froissée, il était calme. Juste un peu gêné parce qu'on se serrait contre lui. On l'examinait, on le touchait. On voulait savoir ce que c'était que la fin et la peur.
On l'a déshabillé pour être sûr de ne rien louper. On l'a aussi regardé dans les yeux, mais il ne pouvait pas soutenir tous nos regards, il y en avait trop. Alors ses yeux passaient, comme ça, comme quand on regarde vaguement un paysage et qu'il n'y a plus que l'horizon. On a fait à la une, à la deux, et les gars côté corde ont tiré.
Nous, côté gars, on a aidé. On l'a soulevé, il n'a pas pu compter les mains qui pressaient ses jambes et son ventre. Elles se glissaient partout, on l'a bien touché. Le gars est monté en l'air. Il a battu des jambes comme s'il nageait au-dessus de nous, puis il s'est mis à bander. Les filles se mordaient les lèvres, tellement c'était tendu et extraordinaire. Les gars ont tiré la grimace. Le gars bleu était connu pour ça. Il rôdait, il se cachait dans les buissons et il visitait nos filles. Il avait un pétard de folie, ça ne pouvait pas durer. Après tout, ils ont des filles chez eux. Il aurait dû rester avec les filles bleues, de l'autre côté, c'est tout.
Et maintenant, il tendait ses doigts de pied, oui, même les doigts de pied s'écartaient. Je me suis dit qu'ils cherchaient la terre, oui, c'est ça, des petits bouts aveugles qui veulent à tout prix toucher quelque chose. Entre les doigts, c'était bleu, mais d'un bleu plus pâle. Sa langue rose est sortie. Un peu d'écume a coulé sur son menton. Sa bite pulsait, on attendait le sperme, mais il n'a pas été jusque-là.
On aurait dû en rester là, c'est vrai, c'est con, mais on n'a pas pu. Peut-être parce que le sperme, maintenant, il était chez nous. Même les regards de nos filles nous ont salement fouettés. Alors, on a rendu visite à la fille orange, sa copine. On savait que le gars avait laissé son meilleur souvenir dans ce corps. En finir complètement, ça voulait dire aller jusque-là.
On a dit bonjour à la fille à la queue leu leu. On a bien écarté ses jambes pour regarder nos bites vertes coulisser dans le trou orange. On l'a baffée, peut-être un peu trop, sa tête ne tenait plus pareil, et on a laissé nos giclées blanches un peu partout sur son corps.
Voilà. C'est ça que je répétais pour la énième fois aux gars oranges qui me découpaient les joues. J'étais tout rouge, je n'avais presque plus de peau sur moi. Mais ils voulaient encore entendre l'histoire, l'entendre et la réentendre, jusqu'au blanc de l'os, jusqu'à la fin blanche de toutes les vendettas.